Le Cercle Freudien

Dijonnais

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

le fantasme de grossesse M.L. BALAS le devenir du fantasme dans la clinique de l'infertilité C GHIZZI-CARIMANTRAN janvier 2013

Envoyer Imprimer PDF

Le fantasme de grossesse

Marie-Laure Balas

Le devenir du fantasme dans la clinique de l’infertilité

Caroline Ghizzi-Carimantran

Marie-Laure Balas :

Nous vous remercions d’être aussi présents, joyeux, déjà là dans le mouvement, dans la parole. Nous ressentons cela très fort. Nous allons essayer de vous transmettre un peu dans quel monde nous vivons, Caroline et moi, à la maternité, au travers des consultations que nous proposons dans le cadre de l’infertilité. Nous allons articuler notre propos et bien sûr, vous pourrez poser des questions. Nous avons pas mal réfléchi à la manière dont nous allions vous présenter les choses. En fait, nous allons dérouler notre pensée, vous faire entrer dans notre monde, et puis peut-être les questions arriveront après. Si vous sentez que vous avez besoin de nous arrêter dans notre discours, nous sommes tout à fait prêtes à vous écouter et à prendre le relais.
Je tiens à remercier très chaleureusement Mireille Faivre et Monique Tricot, qui grâce à leur intelligence, leur expérience et leur désir de transmettre me donnent la possibilité depuis plusieurs années de prendre le recul nécessaire pour penser et énoncer des hypothèses de travail psychique qui, conjuguées à mon activité de clinicienne à la maternité, ouvrent un peu plus chaque jour ma position d’autre. Je remercie aussi Caroline Ghizzi-Carimantran avec laquelle nous travaillons sans cesse à une écoute et une présence à la maternité du CHU auprès des familles mais aussi auprès de ceux qui accompagnent les couples dans leurs préoccupations liées à l’arrivée d’un enfant ou à l’expression d’un désir d’enfant.
Lorsque j’évoque l’autre, je pense à celui qui n’est pas moi, celui qui est tout autre. Je pense à l’autre auquel je m’adresse mais aussi à celui qui va chercher en moi une adresse à sa demande. L’autre, c’est celui qui me sort de mes repères narcissiques, qui permet l’installation d’un espace autour de moi afin qu’advienne un mouvement. L’autre est à l’origine des mouvements de ma pensée, l’analyse venant modifier mon rapport à l’autre. Dans les consultations, il est donc question de désir, désir de l’analyste et désir de l’analysant, qui viennent se conjuguer et interagir. Comme le souligne Patrick Guyomard, autant le désir de l’analysant et de l’analyste est universel, autant le transfert et le contre-transfert de l’un et de l’autre sont référés au particulier : à une cure particulière, au réel de chaque cure[1].
Je souhaite vous entraîner avec moi aujourd’hui dans un monde tout à fait particulier, monde fait de rêveries, de fantasmes, mais aussi de corps et d’actes. Le féminin et le phallique, le pré et le post-oedipien y sont en interrelations constantes. À l’écoute des couples, j’ai parfois l’impression de naviguer entre un monde totalement oublié du fait de l’amnésie infantile organisé autour de sensations et un univers dans lequel interviennent les notions de culpabilité et de castration laissant augurer d’une structure. La maternité convoque à plusieurs places, à plusieurs niveaux. Au cours des consultations, il est question de filiation, de transmission, de différence des sexes. On y parle peu de l’enfant à venir. Nous verrons que c’est de l’identité sexuée dont il est question et je vous propose d’orienter notre réflexion autour de la question du féminin. Je vous propose d’aborder la notion de féminin non pas dans une opposition masculin-féminin qui ne viendrait que limiter et finalement clore notre pensée, mais plutôt de nous représenter le féminin comme un mouvement, un mouvement qui viendrait de l’extérieur vers l’intérieur. Je vous propose que nous nous représentions le féminin comme étant l’apanage des hommes et des femmes, un féminin qu’il serait difficile de décrire et qui serait en construction. Ce féminin peut être approché à partir de la représentation d’un fantasme, le fantasme de grossesse. Un peu comme si le fantasme de grossesse, dans les différents mouvements qu’il propose, était considéré comme une métaphore du féminin en construction. Lorsque l’on parle de féminin en construction, on évoque la construction de l’objet.
Le 21 Novembre 1956, Lacan écrit : « La seule relation entre le sujet et l’objet qui puisse être littéralement équivalente l’une à l’autre, c’est la relation en miroir : c’est le moment où l’enfant reconnaît sa propre image. Le stade du miroir que décrit Lacan illustre le caractère conflictuel de la relation duelle entre la perception intime qu’a le sujet de lui-même à cette image à laquelle il est sommé de s’identifier.
Dès lors, la relation d’objet s’inscrit dans une quête perpétuelle d’un objet avec lequel le sujet entretient une relation d’identification tout imaginaire. C’est en tant que manque que va se présenter l’objet. Le petit Hans a créé le cheval qui le mordait et la phobie qui va avec afin de focaliser son angoisse fonctionnelle : « qui suis-je ? », se demande-t-il, alors que sa mère vient d’accoucher de sa petite soeur Anna. Le mécanisme de la phobie vient tenter de masquer, de borner ou de boucher l’angoisse de castration de l’homme ou de la femme.
Pour tenter d’approcher cette notion de féminin nous allons être à l’écoute des couples qui se trouvent confrontés à l’infertilité. L’homme et la femme qui viennent de découvrir qu’ils sont peut-être infertiles s’adressent parfois à moi. Ils viennent chercher une adresse à leur demande, demande bien souvent difficile à décrypter, embarrassée qu’elle est dans les  filets de leur histoire, de l’élaboration pour cet homme et pour cette femme de leur désir d’enfant, mais aussi barrée par cet événement impensable qu’est l’infertilité et pour lequel, la plupart du temps, ils ont d’abord adressé leur demande à la médecine. Les médecins et les équipes médicales qui oeuvrent dans ce champ très récent sont à l’écoute de leur demande exprimée consciemment : nous voulons un enfant. Le couple s’adresse donc à des personnes à qui ils demandent de trouver « la » solution au problème qu’ils rencontrent. La médecine se retrouve en position de celle qui sait et qui peut, « le sujet supposé savoir ». D’emblée s’inscrit une dynamique faite de questions et de réponses, d’attentes et de frustrations qui peu à peu viennent geler la pensée, minimiser les champs de représentations, faire fondre la libido.  Ce que les couples cherchent et attendent de tous leurs vœux, c’est « d’avoir » un enfant. L’objet de la demande est là, clairement identifié, il est exprimé comme étant un objet complet, potentiellement satisfaisant et rassurant, entier, fantasmé, désiré, attendu.
Les consultations en assistance médicale à la procréation ouvrent de nombreuses voies de réflexions et de pensées. Je vous propose aujourd’hui d’explorer ce champ très particulier dans lequel se mêlent les frustrations et les angoisses, les fantasmes originaires et la question de la castration, ainsi que la problématique de la reconnaissance de la différence des sexes.
C’est à partir de l’écoute de la parole des couples, de la manière dont cela m’a traversée, qu’a émergée l’idée que ce qui était au travail dans le domaine de l’infertilité, ce n’est pas tant l’enfant en soi, mais un fantasme : le fantasme de grossesse. Le fantasme de grossesse a la particularité de n’être pas un fantasme originaire, mais d’être cependant en liens avec les fantasmes de séduction, de castration, et de scène primitive.
C’est à partir des questions que le Cercle Freudien de Dijon interroge en ce moment, c’est-à-dire à partir des liens entre le trauma et le fantasme que je vous propose de suivre le fil de ma pensée. Peut-on dire que pour une femme et pour un homme le doute posé sur leur fertilité puisse être traumatique ? Une infertilité, réelle ou fantasmée, représente-t-elle un traumatisme psychique ? Dans ce contexte, quelle place le fantasme de grossesse prend-il par rapport au trauma ?
Fantasme de grossesse et trauma
Les couples qui consultent en assistance médicale à la procréation sont confrontés à l’impensable : peut-être ne pourront-ils pas transmettre, transmettre la vie telle qu’elle leur a été transmise. Dette existentielle vis-à-vis de leurs parents, pour laquelle l’enfant devient l’objet indispensable à obtenir afin de n’être pas désubjectivés en devenant l’objet du néant ou du rien. Car si l’enfant n’arrive pas, la différence des générations n’a plus de futur, la lignée reste conjuguée au présent et l’angoisse qui émerge et qui cherche ses mots vient convoquer toutes les traces du passé.
Or nous observons, à l’écoute des couples qui consultent en assistance médicale à la procréation, que l’enfant n’est pas l’unique objet du désir et du fantasme. Au fur et à mesure du temps et des échecs qui vont émailler le parcours médical auquel sont soumis les couples, le désir d’enfant s’exprime progressivement sous la forme d’un besoin, besoin d’avoir un enfant. Et ce besoin subit encore un autre mouvement, un déplacement, puisqu’il se transforme en besoin de porter. A ce stade-là, il n’est même plus question de l’enfant, tout est tourné vers la notion centrale de portage. Le désir d’enfant se construit à partir de nombreux  mouvements et retournements.
La parole des couples qui se trouvent confrontés à l’infertilité vient dévoiler des éléments psychiques jusque-là refoulés. Le désir d’enfant ne serait donc pas que le désir pour la femme et pour l’homme d’avoir un enfant, de transmettre et d’entrer dans la filiation. Il serait sous-tendu par un autre désir, exprimé par un fantasme, celui de porter. Ce fantasme serait d’avoir à porter dans son corps quelque chose que l’on n’a pas pu concevoir seul, qui nécessite absolument le recours à un autre et qui ne soit ni soi ni non-soi, ni intérieur ni extérieur, première trace de ce qui deviendra peut-être, plus tard, un enfant. La parole des couples, d’abord des femmes, puisque c’est la plupart du temps la femme qui prend le premier rendez-vous, puis celle de l’homme qui la rejoint ou qui fait partie de son discours, l’histoire qu’ils racontent dévoilent un événement bien étrange : petit-à-petit, la représentation de l’enfant s’efface au profit d’un autre objet convoité, la grossesse. Les couples sont confrontés à un fantasme, le fantasme de  grossesse.
La particularité de cette clinique liée à l’infertilité est qu’elle s’inscrit dans un espace intermédiaire, entre des représentations du corps et des mouvements  psychiques, dans une aire faite d’intériorité et d’extériorité, dans le même mouvement. L’enfant pourrait être là, mais nul ne le verrait, il pourrait être là et non-là. Il serait visible et invisible. Il serait à venir, et cependant présent. Le fantasme de grossesse convoque non seulement cet enfant à venir, mais aussi l’infans, l’enfant en soi, ainsi que l’homme et la femme dans leurs corps. Le corps et le psychisme de chacun vont se modifier, ils vont se transformer grâce à de nombreux mouvements, mais il s’agira toujours de cet homme et de cette femme, et nul ne peut prédire s’ils subiront eux-mêmes un changement ou s’ils conserveront leur identité. Identité de filiation : de fils et fille, ils pourraient devenir père et mère, tout en restant dans la même relation de filiation avec leurs parents.  Mais aussi identité sexuée : en devenant mère, en devenant père, perdraient-ils quelque chose de leur identité sexuée, prennent-ils le risque de ne plus être la femme ou l’homme qu’ils étaient, la différence des sexes est-elle conservée ?  Le fantasme de grossesse interroge l’advenue de l’objet. L’objet pourrait être là et tout est à construire.

Madame R fait une IVG

Madame R a environ trente ans. Ce n’est pas elle qui demande à me rencontrer, ce sont les infirmières. Car Madame R pose au service une énigme :
Il y a quelques mois, le couple a demandé à rencontrer les médecins car l’homme et la femme se connaissent depuis plusieurs années, et l’enfant qu’ils désirent ne se présente pas. L’attente devient intolérable. Des examens médicaux sont alors réalisés et ne donnent aucune hypothèse diagnostique. Nul ne sait pourquoi l’enfant n’arrive pas. Une insémination est cependant réalisée. Madame est rapidement enceinte.
L’énigme que cette femme pose aux infirmières est que ce matin, Madame R vient de faire une Interruption Volontaire de Grossesse.
Ils se connaissent depuis cinq ans, se sont mariés, et voulaient absolument un enfant. Aucune raison médicale ne fut diagnostiquée qui vienne donner un sens à ce fait : ni l’homme ni la femme ne sont infertiles, ni stériles. Mais les traitements médicaux ont commencé. Au bout de trois inséminations, la femme est enceinte. Or elle vient de faire une interruption volontaire de grossesse à huit semaines d’aménorrhée. Ce qui est troublant, et c’est ce qu’expriment les infirmières, c’est que le transfert psychique, le lien, la relation entre l’équipe et le couple n’a pas posé de problème. « Ils étaient d’accord sur le protocole médical, disent les infirmières, ils se sont pliés aux traitements, on pourrait penser que la grossesse venait dire que l’on avait réussi. »
L’IVG est vécue comme un échec, échec de transfert psychique. Les soignants sont déprimés. La femme est déprimée.
Son conjoint n’est pas là, elle l’a prévenu le matin même de son acte. C’est un passage à l’acte. Au téléphone Monsieur est furieux, il ne comprend rien, il est mis à distance, le couple va se séparer. L’ambiance est extrêmement pesante, la femme est courbée sous le poids de la culpabilité, son discours est monocorde : « Je n’ai pas pu supporter d’être enceinte », dit-elle.
À huit semaines d’aménorrhée, le corps de Madame R ne s’est pratiquement pas modifié. Elle vit la représentation de la grossesse comme une mise à l’épreuve. Et par ce passage à l’acte, cette femme met son corps et son identité sexuée à l’épreuve. Le passage à l’acte était-il de décider de concevoir l’enfant, de consulter la première fois en AMP ou de réaliser une IVG ? Ou bien était-il de rencontrer un homme et d’entrer dans la confrontation et la reconnaissance de la différence des sexes ?
Dès que l’infirmière a refermé la porte après m’avoir présentée à Madame R, la relation transférentielle s’est installée, comme s’il n’y avait pas eu besoin d’un temps de reconnaissance. Elle est là, et sa souffrance est exprimée dans un discours monocorde dont je la sens présente et absente. Ce qui prime, c’est une sorte d’effroi. Elle est comme sous le choc de réaliser ce qui se passe dans la réalité. Entre le fantasme d’être enceinte et la réalité de l’enfant, il y a un gouffre. Elle est toute entière plongée dans ce gouffre, dans ce réel angoissant et envahissant.
Ce n’est que dans un après-coup, pendant cet unique entretien, qu’elle s’autorisera à faire quelques liens entre une enfance pleine de questions concernant son identité « De qui suis-je la fille ? » et son impossibilité de se représenter en tant que mère. « Ma mère ne saura rien », dit-elle.
Madame R a eu plusieurs relations avec des hommes dans sa vie, et a pris la pilule dès l’âge de seize ans. Elle n’avait jamais vraiment désiré d’enfant, et la relation avec cet homme-là, son désir à lui de devenir père grâce à elle l’ont émue. Cette émotion n’était pas entièrement en lien avec le fait d’avoir un enfant, mais avec le souhait de devenir femme et d’être la femme de cet homme. Que son corps porte la grossesse venait la mettre en lien avec l’ensemble des femmes devenues mères. Elle se voyait avec un corps gros de la grossesse, au bras de son homme, fière d’être aimée et de porter, fière aussi de montrer leurs différences, l’homme et la femme. Elle a donc supporté les traitements qui là aussi mettaient en valeur son devenir mère. Mais la réalité de la grossesse, les échographies qui sont venues montrer que les traitements avaient atteint leur but, ont montré l’enfant à l’intérieur d’elle et l’ont affolée. Ce n’est pas seulement un enfant qu’elle désirait, c’était aussi et peut-être surtout être enceinte.
Ce discours qui annule l’objet du désir consciemment exprimé est extrêmement difficile à assumer. Elle se sent coupable, égoïste, incapable d’aimer, et va rompre le couple qu’elle forme avec son homme : « Puisque je ne peux pas aller jusqu’à aimer un enfant venant de lui, alors il vaut mieux, dit-elle, rompre le lien conjugal. » C’est d’amour dont elle parle, aimer son homme serait équivalent à aimer l’enfant, ce devrait être une évidence.
Ce qu’elle exprime aussi, c’est que son corps pris par la grossesse s’est mis à fonctionner et elle s’est sentie rassurée, elle a bien été enceinte. Les contraceptions imposées depuis l’âge de seize ans l’empêchaient de savoir si son corps fonctionnait. D’une certaine manière, elle fut rassurée d’être enceinte, car elle s’est alors sentie complète : femme et mère à la fois. Mais dans la notion de mère, il n’y avait pas l’enfant. Il ne s’agissait que de corps, un corps enceint, disant que le fantasme de grossesse avait trouvé son but. Son corps avait pris sens, c’était un corps qui pouvait porter un enfant, et donc la faire entrer dans l’univers maternel, sans avoir à  quitter l’univers féminin. Elle était enceinte, donc différente de l’homme avec lequel elle vivait. Mais à travers cette représentation l’enfant n’avait pas de place. Enceinte oui, mais sans objet. Cette grossesse venait confirmer la différence des sexes, mais ne venait pas s’inscrire dans la succession des générations, ni dans la transmission. Il s’agissait d’autre chose.
La déception de Madame R est proche de l’effondrement et la dépression sous-jacente apparaît brutalement. Après avoir réalisé l’IVG, elle est effondrée de ne pas se reconnaître : elle n’en revient pas de n’avoir pas pu conserver l’enfant en elle, elle a préféré faire comme s’il n’avait jamais existé. Et sa vie s’effondre.
Ce n’est qu’une fois le geste accompli que le manque se révèle. L’enfant ne prend corps que parce qu’il n’est plus là. Dans la réalité, l’enfant a disparu, alors qu’apparaissent la culpabilité et l’effondrement. Un ratage a eu lieu, elle sait qu’elle ne pourra pas s’en remettre.
Lors d’une IVG, la femme ne voit pas le produit de la perte. Lorsque les traitements ont eu lieu, qu’une insémination fut réalisée et que la grossesse a commencé, Madame R avait eu une échographie venant dire que l’enfant était bien là, à l’intérieur d’elle-même. Elle l’avait vu. Elle a alors interprété cette réalité comme la réalisation de son fantasme de grossesse, fantasme de grossesse qui s’était inscrit, comme pour chaque homme et pour chaque femme, dans la construction de son identité sexuée. Ce n’est que lorsque l’IVG a été réalisée, c’est-à-dire lorsque l’enfant dans sa réalité a brutalement disparu, que sa représentation a paradoxalement pris place. L’objet est apparu lorsque le fantasme a été réalisé. Mais le passage de l’état de fantasme à celui de réalité a provoqué un effroi, un choc, ce que Lacan nomme « le réel ».
Elle partira très vite, fuyant le regard, envahie par sa douleur, en ayant cependant logé dans le creux de sa main l’adresse d’un psychanalyste.

Le fantasme de grossesse est distinct de l’enfant à venir. Cependant l’enfant n’en est pas un objet totalement séparé. Il est en effet question de l’enfant en soi et de l’enfant à venir. Les places de l’infantile et de l’actuel sont très intriquées.
D’un point de vue clinique, le fantasme de grossesse est évoqué par les patients, hommes et femmes, lors de situations très différentes : lors d’un accueil d’embryon, d’un don de sperme, d’ovocytes, ou d’embryons, lors de grossesses issues d’un don de gamètes. Mais aussi lors d’une hospitalisation en grossesse pathologique lorsque l’avenir de l’enfant est incertain. Les couples évoquent aussi ce fantasme lorsqu’ils perdent un enfant in utero. Et on l’entend encore lorsqu’une femme fait un consentement à l’adoption tout en continuant sa grossesse jusqu’au bout. Peut-être réalise-t-elle alors inconsciemment un fantasme de grossesse, dissocié de la représentation de l’enfant lui-même. L’homme à son tour évoque parfois un fantasme de grossesse alors qu’ayant découvert leur infertilité, il s’identifie à sa femme enceinte, ou à sa mère qui l’a porté, et consulte en AMP.
On pourrait dire que le fait de douter de sa propre fertilité est en soi un événement traumatique. Serait-ce le fait de n’avoir pas d’enfant qui est traumatique ? Ou le trauma est-il logé ailleurs dans d’autres champs ? A quel trauma les couples sont-ils donc confrontés lorsqu’ils apprennent qu’ils sont peut-être infertiles ?
Le désir d’enfant se construit tout le long de la vie de l’enfant puis de l’adolescent, et c’est dans la rencontre de cet homme et de cette femme qu’il va soudain prendre corps. Nous avons beaucoup travaillé avec Mireille lors de son séminaire intitulé « L’autre folie des femmes », la manière dont se construit le désir d’enfant : la petite fille tourne son désir vers sa mère, avoir un enfant avec la mère, puis un déplacement opère en direction du père : avoir un enfant du père. Puis un déplacement se produit encore, ce n’est plus vers le père qu’elle se tourne, mais vers l’amant, l’amant de jouissance, comme nous en a parlé Jacqueline Scheffer dans sa conférence en Septembre dernier[2], qui va peut-être lui permettre par la constance de son désir de passer du statut de fille de sa mère et de son père à celui de femme, et à celui de mère. Toute la difficulté de la fille sera de pouvoir articuler constamment et tout le long de sa vie ces deux identités : « être une femme » et « être une mère ». La boucle est bouclée, il a bien fallu aller en chercher un autre, un autre que la mère et que le père, pour arriver à la résolution du conflit oedipien, dont on pressent bien qu’il n’est, pour la fille, jamais totalement résolu malgré tout.
Le désir de porter et de mettre au monde un enfant, le désir d’avoir un enfant se construit donc, avec des aléas permanents. Lorsque le couple envisage un enfant à venir, il s’agit habituellement d’un homme et d’une femme qui vont avoir à s’accorder autour de ce désir. Le trauma lié à l’évocation voire à la révélation d’une infertilité est donc un événement vécu par deux personnes différentes, un homme et une femme qui d’une part ont construit d’une manière différente cette représentation du fait de leur différence d’identité sexuée et qui sont d’autre part issus de deux histoires différentes, histoires infantiles réactualisées.
L’évocation d’une infertilité, quelle soit confirmée ou pas, provoque un choc, une impossibilité à penser, un barrage de l’avenir, mais aussi de la honte, de la culpabilité et une immense colère, colère qui n’a pas les mêmes racines pour l’homme et pour la femme. Face au réel envahissant, face à ce trou impossible à nommer, les mécanismes de défense pourraient s’organiser sur le mode du déni et du clivage. Cependant les couples que nous rencontrons viennent dire leur impuissance, leur désespoir et leur colère. Dans quel clivage, dans quel déni sont-ils ?
Si l’on reprend ensemble l’histoire de Madame R, il semble pour Madame R que le fantasme de grossesse ne soit pas complètement en lien avec le désir d’enfant. Disons que l’un et l’autre se situent sur deux plans différents : avoir un enfant avec cet homme et rester femme. La question maternelle arriverait de surcroît. Le clivage serait installé à cette place toute particulière qui scinde le parcours du désir d’enfant : être une femme et être une mère. Pour Madame R, il y aurait d’abord un fantasme de grossesse, qui lui permettrait, fantasmatiquement parlant, de se construire en tant que femme, puis un désir d’enfant qui y serait associé, voire qui en serait la conséquence. La grossesse ne venant pas se mettre en signifiant d’enfant, mais plutôt dans une relation très narcissique de la femme avec ce qu’elle est, elle, avec son propre corps, et avec son identité sexuée. On pourrait se poser la question d’une autre manière : « Et si l’enfant n’arrive pas, c'est-à-dire si je ne suis pas enceinte, pourrai-je rester femme ? Pourrai-je conserver ce statut tout particulier qui me différencie des hommes, qui fait qu’en portant un enfant, je deviens mère et je reste femme ? »
Ce que nous observons, c’est que lorsqu’un couple est confronté à une infertilité, l’homme et la femme vivent une situation extrêmement angoissante, qui provoque effroi et sidération. Car leur identité sexuée qui s’était construite tout au long de leur vie risque de se désorganiser, devient vulnérable. Ils craignent alors de ne pas pouvoir conserver leur identité, de sombrer dans l’indifférenciation sexuée. Ce trauma, provoqué par la représentation d’une infertilité qui n’était pas envisageable, pas pensable, les confronte à un réel angoissant.
A quoi ferait donc référence ce réel ? Au cours de son séminaire « L’identification », Lacan parle sans cesse du retournement et de l’inverse. Il parle surtout d’une phrase de Kant « Ein leerer Gegenstand ohne Begriff (un objet vide de concept sans saisie possible avec la main). Leer en allemand signifie vide, inoccupé, vacant, vide de sens. Lacan va jouer ave le mot allemand et le retourner. « Leer » devient « réel ». Ce mot devient un nouveau concept. Le réel de Lacan, c’est un trou, toujours déjà vide, sans fond, dans lequel le signe de l’éternité se trouve représenté en creux. Ce trou, cet espace, existe à condition que la voie de la castration ait pu être symbolisée. A ce concept sont associés l’art, l’autre, l’amour. Tenter de combler le réel n’a pas de sens, contrairement au champ de la réalité qui ne cesse de demander à être satisfaite et comblée. Le féminin s’inscrirait dans ce réel, ce creux, dans lequel l’éternité se trouve représentée.
Mais les couples que nous rencontrons ne vont pas se résoudre si facilement à cette castration qui s’inscrit dans la réalité du corps. Des mécanismes de refoulement, de déplacement, de déni, de clivage, de sublimation, vont permettre l’apparition d’un mouvement. Ils vont tenter de se protéger, de se détourner de l’effroi, du gouffre dans lesquels ils sont brutalement plongés, de se protéger de ce réel envahissant et tisser autour de l’objet de leur désir des représentations sur lesquelles ils vont pouvoir s’appuyer et penser. C’est à ce moment-là que nous les rencontrons, c’est alors qu’apparaît, dans un mouvement de retour du refoulé, le fantasme de grossesse, chez l’homme et chez la femme.
Ce que nous venons repérer et soutenir c’est ce mouvement, c’est l’ensemble de ces mouvements.
La question que nous nous posons aujourd’hui est de savoir quelle est la nature du fantasme de grossesse. Est-il le moyen d’intégrer le trauma, est-il une tentative de formation de compromis, est-il une tentative de refoulement ?
Nous constatons que les couples ont besoin d’adresser à un autre ce qui vient les persécuter.  Est-ce à un grand Autre qu’ils s’adressent ? Parfois cette adresse à l’autre est difficile, voire impossible, le trauma fige le temps et la pensée, il vient barrer le détour par l’autre, le rend impossible et le couple reste alors seul face à son angoisse, ne pouvant à aucun moment faire part à un autre de sa souffrance.
Mais les couples qui s’adressent à la médecine pour satisfaire leur désir d’enfant tentent dans un premier temps de résoudre dans la réalité le conflit qui les obsède. Ce n’est souvent que dans un deuxième temps, alors que la réalité du corps ne répond pas à la demande, qu’ils consultent et s’adressent à l’analyste dans une demande d’une nature toute différente. La question est alors centrée sur soi. Elle est d’ordre narcissique, elle touche à l’infantile, à la question de la différence des sexes, et aux fantasmes originaires de la scène primitive, de la séduction, de la castration. Un mouvement opère, élargit la demande dans un champ symbolique qui petit à petit se révèle, mettant en évidence la place du désir et le lien à des représentations inconscientes refoulées. Nous constatons alors que la place de « l’Autre secourable », comme le nomme Monique Schneider[3], y est essentielle et va permettre que s’articule le réel au symbolique et à l’imaginaire. Parfois, en fin de consultation, dans un mouvement d’élaboration et de mise en mots, la femme s’excuse presque et dit : « Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça, ce n’était pas le but de notre rencontre. » Peut-être n’était-ce en effet pas le but, mais c’en était le sujet. La consultation va permettre que s’ouvre une autre dimension qui n’était pas directement imaginable et qui va avoir un effet de réassurance. Un tricotage va avoir lieu qui inscrit la demande d’enfant dans l’histoire de chacun, et permet à l’homme et à la femme de reprendre une position subjective.
Pour que ce mouvement opère, l’analyste va avoir à se dégager de cet objet exprimé avec force : l’enfant. Il va aussi falloir qu’il se dégage de cette position d’Autre, car il ne va pas se mettre en position de sujet supposé savoir. Ce n’est pas l’enfant qui devient l’objet de ce travail, mais la manière dont l’un et l’autre, l’homme et la femme, vont pouvoir se confronter à la frustration et à la castration, soutenus, contenus par un autre et son désir. Le fantasme, dans son expression, va permettre que se mettent en lien le corps et le psychisme, l’infantile et le réseau de relations dans lequel ils ont été inévitablement plongés au moment de leur propre naissance et au cours de leur vie.
Car finalement quel est le risque ? L’homme et la femme risquent-ils d’en mourir ? Le risque serait peut-être qu’en ne pouvant pas porter un enfant, la femme c’est-à-dire celle qui autrefois a désiré un enfant de sa mère puis de son père, et a dû en désespoir de cause se tourner vers l’amant de jouissance, à qui elle certifie d’ailleurs qu’il est le premier et le restera pour toujours, se voit annulée dans sa revendication sexuée. Le risque serait qu’il n’y ait plus de différence entre « être un homme et être une femme », et qu’elle doive remettre sur le métier le tissage précis et laborieux qui l’a faite devenir une femme.
De son côté, pour obtenir l’enfant convoité, né de sa descendance, l’homme ne peut qu’en passer par une femme, et notamment par le ventre d’une femme. Dans son choix d’objet d’amour qu’est la femme, considère-il d’emblée la promesse de l’enfant à venir ? Lorsqu’il tombe amoureux de sa femme, quelle place prend pour lui leur fertilité, la sienne, et celle de sa femme ? Le mouvement psychique qu’il va devoir faire lui est très personnel : il va falloir que le sexe féminin qu’il a investi de manière sexuelle puisse être aussi investi pour permettre le portage de l’enfant. Comment l’homme va-t-il faire pour supporter ces représentations effrayantes d’un sexe féminin « uniquement sexuel » qui deviendrait obligatoirement, s’il désire un enfant avec cette femme, un objet de portage ? L’objet de portage reste-t-il sexuel ?
Freud avait étudié la couvade chez les hommes et les manifestations somatiques de l’homme pendant la grossesse de sa femme[4]. Lors des consultations, certains hommes expriment un fantasme de grossesse : « Nous venons vous voir, dit l’un d’eux en associant son propre désir et celui de sa femme, car nous sommes inquiets. L’enfant n’arrive pas. Nous voudrions porter un enfant ».  « Pourrais-je porter un enfant à la place de ma femme ? », se demande un autre homme. Le fantasme de grossesse, qui avait été refoulé chez les garçons, subit alors un retour du refoulé.
Un couple consulte. L’homme prend le premier la parole : « Nous voulons un enfant. Nous voulons porter un enfant », dit-il. Sa femme ne montre aucune surprise, c’est une évidence pour l’un et pour l’autre, il n’y a pas de différence, le retour du refoulé permet ce déplacement, accepté par l’un et par l’autre tout au long de la consultation. Le fantasme de grossesse émerge, dans une sorte de déni de la différence des sexes. « Si je pouvais, dit encore un autre homme en présence de sa femme, je porterais à la place de ma femme ».
Les hommes en désir d’enfants ainsi que ceux qui vont devenir pères racontent par exemple un projet professionnel dans lequel se dessine à leur insu le chemin de la grossesse et de l’accouchement. Parfois, certains présentent une symptomatologie grave, tel un incident somatique équivalent à l’accouchement.
L’analyste au cours de la cure est lui aussi l’objet d’un fantasme de grossesse[5] : lorsque Lacan propose de raccourcir la séance et l’arrête brutalement, soit par ennui, écrit Jacques André, soit autour d’un bon mot, il provoque un coup, il fabrique un trauma. Jacques André évoque le cas d’une cure entre Lacan et un analysant : la première séance s’arrête brutalement pour l’analysant, sous l’injonction de l’analyste ennuyé par les discours sans fin de l’analysant. Lors de la séance suivante, l’analysant porte à son analyste « le plus beau des cadeaux », dit Jacques André. Il évoque en effet un fantasme de grossesse anale avec le rêve de sa résolution par césarienne. Jacques André propose de considérer ce fantasme comme l’accomplissement du désir de Lacan : briser le discours pour accoucher d’une parole. Scène primitive réactualisée entre un analyste qui agit « par derrière », dit-il et un patient en position passive et féminine.
Nous pourrions faire quelques hypothèses concernant le fantasme de grossesse chez l’homme en nous appuyant notamment sur un rêve de Freud, qui s’intitule : « Le rêve de Madame Doni[6] ». L’homme pourrait être en proie au doute concernant sa paternité, par exemple, ou bien la grossesse convoquerait à la fois l’idée de la naissance et l’idée de la mort. L’attente de l’accouchement peut être aussi vécue de manière anxieuse pour les hommes, et faire émerger des représentations d’effroi, de morcellement, de mort[7]. Ils craignent parfois, sans pouvoir le dire, que leur femme ne survive pas, que l’enfant soit difforme, qu’un drame arrive et qu’ils ne puissent pas faire face.
L’homme serait d’autre part confronté au retour du refoulé de désirs infantiles de faire un enfant à la mère, voire comme la mère, d’éliminer tout rival possible, enfin d’être immortel. La parole de l’homme en cours de consultation, véritable métaphore d’une gestation, est souvent émaillée de leurs manques qu’ils déplorent. Face à leurs « incapacités », ils « délèguent », disent certains. Proximité à la fois recherchée et redoutée avec leur propre mère, ils ont le fantasme de se retrouver soit emprisonnés dans le ventre maternel, soit confrontés à l’enfant lors d’un rapport sexuel, ce qui signe la résurgence de l’infantile. L’identification à la femme enceinte leur permet peut-être de tenir à distance l’infantile et le double danger que représentent la mère archaïque annihilante et le contenu du ventre maternel, enfant ou phallus paternel.
Le défaut de symbolisation du manque en leur propre corps, l’identification à la femme par détournements identificatoires successifs, la résurgence en eux d’un petit Oedipe qui risquerait de provoquer la mort de leur mère, telle Jocaste, non pas directement et avec l’intention de faire mourir la mère, mais une fois le dévoilement de l’interdit de l’inceste réalisé, provoqueraient le retour du fantasme autrefois refoulé.
Or l’homme, face à la massivité des représentations maternelles et féminines peut-il toujours être en position phallique, permettant que s’articule le féminin en lui et en sa compagne ? Ou bien va t’il laisser émerger le féminin en lui, féminin refoulé, mais construit, qui va leur permettre de se retrouver ?
Les petits enfants découvrent un peu avant l’âge de deux ans qu’ils sont des filles ou des garçons[8]. Ce n’est qu’un peu plus tard, vers trois ans que le petit garçon découvre et peut exprimer que ce n’est pas lui qui portera les enfants, ce sont les filles. Le petit garçon découvre à cet âge une dimension structurelle liée à la différence des sexes. Quant à la petite fille, tout au long de sa vie, son corps vient marquer la temporalité liée à la grossesse[9]. Chaque mois, depuis son adolescence, elle apprend à reconnaître les signes de son corps qui un jour peut-être lui révèlera qu’elle est enceinte. Or les femmes que nous rencontrons apprennent alors qu’elles sont adultes depuis bien longtemps que peut-être elles ne pourront pas porter d’enfant. La castration liée à cette frustration intervient en un temps bien différent de celui des hommes. L’équilibre entre l’homme et la femme est rompu, ils ne vivent ni de la même façon ni au même moment de leur développement physique et psychique la question de la perte et de la castration. Pour la femme, il s’agit d’un traumatisme qu’elle va devoir travailler afin d’en tenter l’élaboration. Pour l’homme, le travail psychique d’élaboration avait été fait lorsqu’il était tout petit. L’annonce de l’infertilité réactualise le trauma et la perte.
Nous venons de voir que le fantasme de grossesse n’est pas équivalent au fantasme d’avoir un enfant. Il est plutôt le fantasme de la création d’un lieu, d’un espace, d’un temps, permettant de porter. Le fantasme de grossesse suggère qu’il pourrait s’orienter vers la création d’une forme. Cette forme, cet objet vient fantasmatiquement marquer la différenciation entre intérieur et extérieur, entre soi et non-soi.
La question que nous pourrions nous poser maintenant serait d’ordre topologique : à quel moment, dans le développement de l’enfant, se situe le fantasme de grossesse ? Est-il ante ou post-œdipien ? Le sujet ne rencontre pas au cours de son développement les fantasmes originaires, comme il rencontrerait le complexe d’Œdipe. Le sujet est porté par la structure à l’intérieur du fantasme, c’est-à-dire à l’intérieur d’une configuration de désirs inconscients. Freud montre, au travers de l’analyse d’une patiente paranoïaque qui déclare avoir été observée pendant qu’elle était couchée avec son amant et avait entendu un « petit bruit », le déclic de l’appareil[10] qu’un élément perceptible a fourni l’indice. C’est le réel. Derrière ce délire, Freud retrouve la scène primitive : le bruit, c’est le bruit des parents qui réveille l’enfant, c’est aussi celui que l’enfant redoute de faire, et qui trahirait son écoute. C’est à partir de ce bruit que toute l’élaboration fantasmatique de la patiente a pris. Freud montre ainsi que l’origine du fantasme est intégrée dans la structure même du fantasme originaire. Freud insiste sur l’importance de ce qui est entendu. Ce bruit active le fantasme originaire que Freud appelle « le fantasme typique de l’écoute contenue dans le complexe parental ». Fantasme d’écouter qui fait partie du fantasme de scène primitive qui est lui-même un fantasme originaire.
Pour Lacan, en 1964, le réel supporte le fantasme et le fantasme protège le réel. La place du réel va du trauma au fantasme[11]. Le fantasme n’est jamais que l’écran qui dissimule quelque chose de tout à fait premier dans la fonction de la répétition, dit Lacan. Le réel est justement ce qui résiste à la symbolisation, car le réel est « impossible », traumatique, il ne peut être approché que par l’intermédiaire du fantasme.
Le fantasme de grossesse serait alors l’écran qui dissimule l’angoisse liée à la différence des sexes.
On pourrait nommer « trauma » un événement et sa « fiction », soit toutes les histoires qui l’environnent. Ce qui permet d’en considérer deux versants : d’une part celui qui est touché au réel, au sens de la jouissance, et d’autre part celui qui touche au symbolique et à l’imaginaire, c’est-à-dire l’élément signifiant et l’élément signifié.
Le trauma laisse pour toujours un reste. Le trauma écrit le réel et sa fiction. L’événement traumatique permet de tirer le fil pour accéder à la structure. La rencontre traumatique fait surgir un réel jusque-là dissimulé par « l’écran du fantasme », révélant au sujet l’horreur d’une jouissance insoupçonnée. Le fantasme de grossesse permettrait-il alors de révéler le trauma lié au manque et à la castration, trauma inscrit dans la reconnaissance de la différence des sexes ? Le fantasme de grossesse met à l’épreuve le savoir de l’homme sur les origines, sur la différence des sexes et sur le pouvoir de la femme d’enfanter. L’homme et la femme interrogent ainsi l’Autre féminin sur ce qui n’est et ne sera jamais eux et sur leur propre naissance.
Dans l’élaboration de ce fantasme de grossesse, l’être humain se prépare de manière inéluctable à la castration. Il est confronté à la reconnaissance de la différence des sexes. Dans ce rapport au manque et à la castration, l’individu, homme ou femme, après avoir halluciné l’objet qui serait celui qui le comblerait est confronté à la désillusion. Face à l’enfant qui n’arrive pas, à ce fantasme de grossesse qui reste en suspens, l’être humain est confronté à l’envie de matrice, l’envie de pénis, à la castration, et au refoulement. Or l’enfant n’est qu’un substitut, il n’est pas l’objet du fantasme. Il est un leurre. De plus une fois qu’il sera né, il sera lui-même agissant pour surtout ne pas se mettre en position d’être l’objet de ses parents. Il semblerait que pour sortir de l’impasse subjective, il faille permettre que réel, symbolique et imaginaire puissent à nouveau se lier afin qu’apparaisse l’objet de l’angoisse, détaché de l’enfant à venir.
Nous avons vu que le fantasme de grossesse est en lien avec la sexualité infantile et avec l’identité sexuée de l’homme et de la femme. Or Lacan, dans le Séminaire sur la relation d’objet, s’attachant au petit Hans, fait un lien en ce qui concerne la sexualité à partir des notions de réel, imaginaire et symbolique. Pour lui, « c’est alors que le complexe de castration est à la fois franchi, mais sans pouvoir être pleinement assumé par le sujet, qu’il se produit une identification avec une sorte d’image brute du père, image portant les reflets de ses particularités réelles dans ce qu’elles ont de pesant voire d’écrasant. Nous voyons par là, dit-il, se renouveler une fois de plus le mécanisme de la réapparition dans le réel, mais cette fois, d’un réel à la limite du psychique, à l’intérieur des frontières du moi – d’un réel qui  s’impose au sujet d’une façon quasi hallucinatoire, dans la mesure où ce sujet à un moment donné, décolle de l’intégration symbolique du processus de castration.[12] »
Pour conclure enfin et donner la parole à Caroline, je reprendrai cette notion de grand Autre abordée avec vous dans mon introduction. Si celui qui est en position d’écouter, et peut-être de chercher à voir, à soulever le voile, se positionne en sujet supposé savoir, il perd la relation à l’autre, il la disqualifie, il empêche l’émergence d’une subjectivation et se prépare au désastre d’une relation impensable. Le mouvement que nous tentons de faire avec Caroline est peut-être de cet ordre-là, il s’agit de conserver une position de sujet désirant afin que s’y articule le désir de l’autre.


Caroline Ghizzi-Carimantran :
Je remercie Marie-Laure de m’avoir proposé d’échanger avec vous cet après-midi et d’être sa « discutante ». Ce terme me paraît tout à fait approprié  à notre relation à toutes les deux, il s’est présenté à moi comme un prolongement de ces longues conversations que nous avons, à la maternité, à propos de la clinique et de la psychanalyse telle qu’elle peut y être appliquée. Ce lieu où nous exerçons toutes les deux, où nous nous sommes retrouvées après s’être rencontrées durant nos études, et où nous sommes devenues amies, est en effet un lieu très particulier. Comme Marie-Laure le reprend si finement dans son texte, nous sommes amenées à faire en ce lieu des allers retours entre la réalité de la grossesse qui se présente ou pas, les transformations du corps, le rêve, l’infantile, les fantasmes, la souffrance et l’angoisse. Il est donc précieux pour moi d’y travailler à deux, de faire circuler la parole et la pensée entre nous, alors que la matière clinique touche d’aussi près à l’archaïque.
Dans son travail sur le fantasme de grossesse, Marie-Laure a expliqué comment celui-ci circulait de façon particulière pour les couples rencontrés en assistance médicale à la procréation et chez chacun de nous. Je me propose donc, dans le prolongement de son exposé, de revenir sur la particularité de cette clinique de l’infertilité  et d’explorer le devenir des fantasmes chez les patientes tels qu’ils me semblent apparaître lors des consultations.
Les progrès de la médecine ces dernières années en termes de contraception et de procréation ont permis d’espérer maîtriser les mystères de la fécondation. Or il est très complexe de savoir ce qui relève d’une origine psychique ou biologique dans l’infertilité, tant il y a une influence réciproque de l’un sur l’autre. L’infertilité peut, bien-sûr, être traitée comme un symptôme, il s’agirait alors d’un refus conscient ou inconscient de procréer. La peur de la grossesse ou son refus inconscient pourrait entraîner directement l’infertilité, de même par exemple que la question de la transmission impossible entre mère et fille du maternel. Ainsi, certains traitements se révèleront inefficaces pour des couples chez qui aucun problème somatique n’a été détecté, alors que pour d’autres une « grossesse surprise » se présentera quand tout traitement aura été suspendu. Mon propos, aujourd’hui, n’est pas de réfléchir à ces limitations conscientes ou inconscientes qui barrent l’accès à la grossesse et à la parentalité, mais d’aborder les mouvements psychiques en jeu lors des consultations avec ces patientes.
Lorsqu’elles font la démarche de venir parler à une psychologue à la maternité, elles sont dans une grande détresse, c’est ce qui motive leur prise de rendez-vous. Elles souffrent et elles sont angoissées. Elles ont besoin d’adresser à l’autre leur ressenti, un autre qui pourra accueillir de façon bienveillante, et sur un autre mode que celui du médical, ce qu’elles traversent. Elles arrivent après un parcours de déjà parfois plusieurs années en assistance médicale à la procréation, souvent douloureux, et qui a mis à l’épreuve leur corps, leur moral et aussi leur couple. Elles s’en sont remises à la médecine, à ce corps médical, pour obtenir ce que la nature paraissait refuser de leur donner. Elles se plient alors aux demandes des équipes, aux rythmes qu’elles leur imposent concernant leur intimité, la sexualité du couple, les traitements. Elles se soumettent à ce grand Autre du médical qui ordonne (perdez du poids, arrêtez de fumer, les piqûres sont à heures fixes, etc.), et qui accordera ou pas l’enfant tant espéré. Devenues passives, elles se sont transformées en objet de la médecine, ayant ainsi l’impression de perdre leur place de Sujet désirant. Même si les résistances du Sujet, qui ne veut pas disparaître pour devenir objet de l’autre, se manifestent par des actes manqués ou des somatisations qui vont bien souvent déconcerter les équipes médicales : ainsi telle femme oubliera d’aller chercher son traitement, une autre n’aura pas la vessie pleine lors de l’échographie rendant impossible le prélèvement de ses ovocytes, ou encore le corps réagit aux traitements par une hyperstimulation des ovaires qui met en péril la fertilité par la suite.
Ces phénomènes pourront être compris après coup, justement au cours des consultations où les patientes pourront entendre qu’une résistance a pu s’exprimer alors. Mais il ne s’agit pas seulement  d’une résistance à la maternité, mais bien plutôt d’une résistance face au risque de leur disparition en tant que sujet. Comme l’a fait entendre Marie-Laure, notre rôle à la maternité est de soutenir la position subjective du sujet. L’enjeu est alors, non pas une élucidation des raisons inconscientes de l’infertilité, même si elles peuvent advenir au cours du travail, mais un accompagnement des mouvements psychiques provoqués par ce traumatisme que peut représenter l’annonce d’une infertilité et le fait de devoir recourir au médical pour avoir un enfant.
Lorsque ces patientes arrivent en consultation, elles disent leur culpabilité de ne pas pouvoir porter d’enfant et leur honte aussi de  devoir passer par l’assistance médicale à la procréation, se demandant « ce qui cloche chez elles », « ce qu’elles ont pu faire pour mériter cela ». Lorsque la médecine donne une raison à l’infertilité, elles peuvent être partiellement soulagées, mais l’imaginaire reste actif, les idées d’autopunition reviennent régulièrement alimenter la culpabilité : comme par exemple une IVG dans le passé, la décision de repousser le moment de concevoir un enfant, etc. La demande peut être alors une quête de sens de l’infertilité, adressée au clinicien, qui, comme par magie, en donnant l’accès aux raisons cachées de la difficulté à tomber enceinte, permettrait au verrou de s’ouvrir,  et au « miracle » de se produire. Le psychologue peut être alors considéré comme le dernier recours face à un corps qui ne répond pas aux demandes conscientes de grossesse. Il me semble important de se garder justement d’alimenter la quête de sens, de répondre à la demande d’une interprétation ou d’un savoir détaché du sujet qui conduirait à donner « La » raison de l’infertilité. L’accompagnement permet, au contraire, à la patiente de surmonter le traumatisme que peut représenter pour elle cette difficulté, afin que celle-ci puisse devenir représentable et prendre sens pour elle dans la singularité de son histoire. Les consultations peuvent permettre alors de passer du traumatisme de l’annonce de l’infertilité, de ce blanc de pensée, qu’évoquait Marie-Laure, à une représentation de soi qui n’est plus laissée béante, dans l’impensé de la découverte de l’infertilité.
Pour reprendre les paroles de Marie-Laure, ce qui me paraît être un moment tout à fait important de basculement pour les femmes dans la détresse et l’angoisse, c’est lorsque, en citant Marie-Laure : « au fur et à mesure du temps et des échecs qui vont émailler le parcours médical auquel sont soumis les couples, le désir d’enfant s’exprime progressivement sous la forme d’un besoin, besoin d’avoir un enfant. » Il me semble que c’est à partir de là que commencent à surgir l’envie et la colère par rapport aux autres femmes enceintes ou déjà mères.
On entend, par exemple, « elles en ont un et pas moi », «  elles me mettent face à ce que je n’ai pas ».
Lors des consultations, des patientes, pourtant bienveillantes par ailleurs par rapport à leur entourage, peuvent énoncer des paroles et des jugements d’une grande violence par rapport aux mères ou aux femmes enceintes. Elles leur dénient leur capacité à s’occuper de l’enfant à venir, elles se réjouissent d’une difficulté rencontrée dans un couple lors de grossesse, etc... Elles ont parfois envie de les agresser et de leur prendre leur bébé, même s’il ne s’agit là que de rêveries et qu’elles savent qu’elles ne passeraient pas à l’acte. Elles ont parfois de grandes difficultés à voir leurs amies ou leurs sœurs enceintes, craignant ce que cela pourrait provoquer en elle. Chaque annonce d’une grossesse autour d’elle est vécue non seulement comme une blessure, mais aussi comme une agression ; Par exemple, une patiente me disait, en parlant de sa sœur : « elle aurait pu attendre que je sois enceinte aussi avant d’attendre un deuxième enfant ». Des sentiments de persécution peuvent alors surgir dans des réflexions comme : « pour tout le monde, ça avance sauf pour moi ».
L’angoisse par rapport au temps qui passe est alors prégnante. Une patiente me disait : « l’horloge tourne contre moi. ». Cette formulation renvoie à la question de la mort, nous aurons l’occasion d’y revenir par la suite.
Elles expliquent refuser de porter un nouveau-né dans leur bras ou craindre « qu’on leur colle dans les bras », alors qu’elles espèrent en porter un dans leur ventre. Ces femmes se disent alors déconcertées par ce qu’elles ressentent : « je ne me reconnais pas », se demandant alors « d’où cela leur vient ? »
Le surgissement de cette violence inconsciente, qui ne peut plus être refoulé, et qui prend la forme d’une inquiétante étrangeté, va susciter une forte angoisse.
Que vient révéler cette angoisse quand elle apparaît face à une femme enceinte ou à une mère de nouveau-né ?
L’hypothèse que j’aimerais partager avec vous, est que, dans l’attente de la grossesse, qui dure et qui semble être une attente sans fin,  l’enfant du fantasme et son lien avec le désir inconscient devient de plus en plus actif et envahit le champ du psychisme.
Lorsqu’une femme souhaite être enceinte, cette demande consciente correspond, en partie à un désir inconscient, un désir infantile. La psychanalyse a bien montré le décalage entre la demande consciente et le désir qui, lui, est inconscient. Dans l’inconscient, la question de l’enfant et du désir qui y est associé correspond à différents mouvements et fantasmes. Au cours de la traversée de l’Œdipe, la petite fille demande au père un bébé en substitution du phallus. Ce bébé est aussi un désir adressé à la mère phallique de la petite enfance et à sa toute puissance. Le bébé, dans le fantasme, peut devenir un objet de complétude narcissique d’une femme manquante puisque soumise, comme tout humain, à la castration. Le désir du sujet par rapport à la question de l’enfant, de porter l’enfant, est donc pris dans le réseau de ses fantasmes. Dans le psychisme de la femme, ce bébé fantasmatique inconscient va infiltrer de projections l’enfant réel lorsqu’il viendra au monde. C’est particulièrement le cas au cours de la grossesse où les filtres habituels du refoulement et de la censure sont moins efficaces. Mais l’enfant de la réalité, si la mère n’est pas psychotique, pourra être reconnu comme tel quand il arrivera avec ses qualités propres et ne sera pas uniquement pris dans les projections maternelles.
Mais quel est le devenir de ce fantasme quand la grossesse ne vient pas le confronter à la réalité ?
C’est, à mon sens, ce qui se traduit par l’envie dans le rapport aux autres femmes et à leur bébé nouveau-né ou à venir.
Le fantasme inconscient, qui a pris forme dans la petite enfance de la femme, revient sous une forme active chargée de haine et de violence par rapport à la mère préœdipienne et œdipienne, par rapport au père œdipien aussi qui refuse de donner à la petite fille ce qu’elle désire et qui le garde pour une autre femme. Peuvent se réveiller également une ancienne rivalité fraternelle, une fragilité narcissique liée à la castration, etc… C’est le versant de haine du fantasme qui se manifeste alors dans ces mouvements de violence.
Le fantasme est une construction imaginaire qui tente d’éviter au sujet la rencontre avec le réel de la castration et de la perte. Dans tout fantasme il y a une part de haine et d’agressivité adressée à l’autre. La question de l’envie se joue de façon très précoce chez l’enfant. Nous pouvons à ce propos citer Mélanie Klein et ses travaux concernant la relation à la mère archaïque. Ainsi, elle décrit ainsi l’envie dans son livre « Envie et Gratitude »  [13] : « L'envie est le sentiment de colère qu'éprouve un sujet quand il craint qu'un autre ne possède quelque chose de désirable et n'en jouisse ; l'impulsion envieuse tend à s'emparer de cet objet ou à l'endommager. » […] « L'envie, elle, ne vise pas seulement à la déprédation du sein maternel, elle tend en outre à introduire dans la mère, avant tout dans son sein, tout ce qui est mauvais, et d'abord les mauvais excréments et les mauvaises parties du soi, afin de la détériorer et de la détruire. Ce qui, au sens le plus profond, signifie détruire sa créativité ». On entend là la part de haine et de destruction liée à ce fantasme dans la première relation à la mère comme étant constitutif du lien. Pour la femme en attente d’enfant, la femme enceinte se transforme en objet d’envie et c’est cette capacité maternelle qu’elle va attaquer chez elle car elle ne peut pas l’obtenir. Ne pouvant avoir l’objet bébé (mis à la place fantasmatique du sein), elle projette les mauvaises parties d’elle dans la femme enceinte.
Je remercie Monique Tricot qui m’a fait part du travail intéressant menée par Pascale Hassoun à propos de l’envie et qu’elle reprend notamment dans un article intitulé « L’envie » publié dans la revue Filigrane[14]. Ainsi, elle explique ce qui est pour elle l’envie du côté des femmes, je la cite : « L'envie, définissant un rapport d'inclusion, se trouve presque obligatoirement dans le rapport mère-fille. Elle se révèle particulièrement vive lorsqu'il s'agit d'opérer une différenciation sans élément qui fasse tiers. Avant que soient trouvés les points d'identification spécifiant chacune d'elles, la différenciation passe par l'envie et la haine. Le parcours œdipien de la petite fille est semé de déceptions, reproches, demandes de réparation d'un dommage. […] L'envie serait ce qui reste de la dimension imaginaire infinie qui soude toute petite fille à sa mère. ». Dans la relation mère-fille, l’envie est constitutive du lien et des processus identificatoires, depuis la toute petite enfance puis durant la période œdipienne et ensuite à l’adolescence.
Lorsqu’une femme est enceinte, il y a une réactualisation de ces mouvements anciens, ceci participe au travail psychique nécessaire pour devenir mère. On le perçoit notamment lors des consultations avec les femmes enceintes, elles attaquent beaucoup leur mère, ou leur belle-mère, leur reprochant d’être soit trop là, soit pas assez, en tout cas de ne jamais répondre à ce qu’elle leur demande. Quand une patiente n’arrive pas à tomber enceinte, c’est toujours en partie à sa mère qu’elle le reproche, la rendant inconsciemment responsable de ne pas lui avoir transmis le maternel et réactivant ainsi cette ancienne haine. L’envie du pénis de la petite fille transformée en envie d’obtenir un bébé du père, lorsque la femme est confrontée à l’infertilité, devient une envie par rapport à la femme enceinte porteuse de ce bébé phallus du fantasme. Elle est alors l’adresse de la colère car elle refuse d’accorder l’objet précieux. C’est la formulation de tout à l’heure : « elle me met face à ce que je n’ai pas ». Cette violence, en lien avec le fantasme inconscient, devait elle aussi restée cachée. En revenant sur le devant de la scène, elle crée l’angoisse par son inquiétante étrangeté.
Ce malaise, cet embarras face à ce surgissement peut amener les patientes douter d’elles-mêmes et à retourner cette colère envers elles-mêmes, justement dans une tentative pour se dégager de l’angoisse que suscite la mise à jour d’un tel refoulé. La violence, c’est à leur ventre qu’elles l’adressent. Ce signifiant peut devenir peu à peu pour elles celui de l’échec. Elles critiquent leur ventre qui résiste aux tentatives d’insémination, qui demeure vide, les renvoyant alors à  leur vide intérieur. À l’extrême, j’entends, en consultation, un ventre attaqué par les mots (« c’est pourri à l’intérieur », « il ne sert à rien »), et aussi dans la réalité avec les piqûres dans le ventre pour les traitements contre l’infertilité, qu’elles se font souvent elles-mêmes. Ce geste-même symbolise pour elle une agression de cette partie de leur corps, ce que viendront confirmer les hématomes qui suivent les injections. On peut là encore faire le lien avec la question de l’envie évoquée tout à l’heure. Car le processus de l’envie, tel que le décrit Pascale Hassoun, est une « pathologie de l’identification projective ». Les deux mouvements de clivage et d’identification projective y participent. On peut ainsi comprendre que la haine projetée par les femmes suivies en AMP sur  la femme enceinte, alors mise à la position symbolique de « La Mère », revienne en retour sur le sujet qui va récupérer pour lui-même cette partie mauvaise. Mais comme la frustration est très importante par rapport à l’objet manquant, cette partie qui revient sur le sujet le rend « sans valeur ». Ainsi, dans ces mouvements dépressifs aigus, le vide semble envahir toute la vie psychique, comme si cette vie était privée de sens, en l’absence de maternité. « Si je n’ai pas d’enfant à quoi bon continuer à vivre ? », disent-elles parfois. L’enjeu alors serait la disparition du sujet si le désir s’éteignait. La sphère pulsionnelle semble en effet toute prise dans la question « d’être enceinte » ou d’ « avoir un bébé ». Si ce vœu ne se réalisait pas, ce serait alors un risque pour la patiente de ne plus avoir de désir de vie.
On peut faire le lien avec ce que décrit Marie-Laure de la question du trauma lié à l’infertilité et des angoisses de mort qui apparaissent quand il s’agit pour une femme de ne pas avoir d’enfant, donc de n’être pas inscrite, dans la société, par la filiation
Cette idéalisation de la représentation de l’accès à la maternité et au statut de mère peut induire, lorsque l’enfant arrive enfin, des mouvements dépressifs en post-partum importants, avec une chute de ce qu’elle pensait être l’accomplissement et la résolution de leur désir. Car l’objet du fantasme n’est pas l’enfant, et encore moins celui de la réalité, c’est un leurre. Ainsi, une autre des interrogations chez ces patientes est la question de leur valeur en tant que femme. « Suis-je vraiment une femme, si je ne peux pas porter d’enfant ? », ce qui revient à la question : qu’est-ce qu’une femme, en dehors de la mère ? C’est donc leur qualité même de femme que ces patientes viennent mettre en doute, se comparant aux autres femmes, déjà mères, considérées par elles comme étant complètes, alors qu’elles ont un vécu de leur corps et de leur être de femme, comme inachevé. Elles restent filles (de leur mère), elles ne deviennent pas femmes, comme si la maternité était un passage obligé par accéder à cette position de femme.
Dans les consultations, grâce au transfert sur nous et sur le lieu-même de la maternité, ce sont ces questions du rapport à l’objet de leur désir, de leur rapport à leur corps et à leur identité de femme dont elles viennent parler. La souffrance vient de l’absence d’enfant et du vécu d’échec, et donc de l’atteinte narcissique qui s’ensuit ; l’angoisse, quant à elle arrive lorsque surgit la violence refoulée jusqu’alors envers l’image de la mère et envers le corps, quand est prégnante l’envie par rapport aux femmes enceintes. L’accueil de cette parole peut permettre que ce ressenti ne se transforme pas en passage à l’acte dans une tentative liquider l’angoisse, et que le sujet puisse se reconnaître en tant que femme, même s’il doit renoncer, peut-être, à la maternité. La prise en compte de ces mouvements dans le travail de consultation permet un déplacement, les projections diminuent et le refoulement peut de nouveau opérer. Demeure, parfois, la tristesse de ne pas porter d’enfant, mais celle-ci, une fois dégagée de la violence, peut évoluer grâce à une transformation du désir, par la sublimation, un désir porté par le fantasme de grossesse.


Intervenante :


Je voudrais bien revenir sur ce que tu disais, Caroline, autour de la question de l’annonce de l’infertilité parce que je trouve, dans mon expérience, que ce n’est pas tout à fait comme cela que cela se passe. L’infertilité n’est jamais annoncée médicalement. Dans l’immense majorité des couples qui sont pris en charge par la procréation médicalement assistée, il y a une infécondité que les couples connaissent déjà, puisqu’ils ont déjà essayé par eux-mêmes, eu recours à différentes petites médications… Ce qui se passe quand ils rentrent dans la machinerie médicale, c’est qu’on leur dit : « tout est à peu près normal, donc on va faire une fécondation in vitro. »
C’était pour reprendre sur la question de l’annonce de l’infertilité, et qu’effectivement, les procréations médicalement assistées sont mises en route, la plupart du temps, chez des couples pour qui rien ne se présente vraiment comme impossible du point de vue d’une fécondité biologique. Il n’y a pas d’annonce.
Par rapport à toi, Marie-Laure, j’ai suivi ton travail et sa progression, et, pas trop curieusement finalement, j’ai rêvé une question, il y a deux jours, suite au texte que tu m’avais envoyé. La question, qui était très claire dans mon rêve, te demandait comment tu articulais le fantasme de grossesse, la construction de l’enfant imaginaire, et le « devenir mère ». C’était formulé comme cela.
Du coup, j’étais obligée de me repréciser à moi-même cette question du « devenir mère » qui me poursuit depuis un grand nombre d’années, avec deux étages sur cette question du « devenir mère ». D’une part effectivement la butée que l’on rencontre dans toutes ces configurations de couples infertiles où quelque chose vient s’arrêter. Non pas autour de l’enfant imaginaire, mais autour de l’impossibilité pour une femme de devenir mère, pour des raisons qui tiennent à sa propre histoire, et aussi dans laquelle elle rencontre comme partenaire un homme qui, pour un autre nombre de raisons, est en souffrance ou en difficulté pour devenir père. L’infécondité, pour moi, se fabrique à la croisée de ces deux histoires.
Mais j’avais aussi envie d’évoquer tout ce que tu dis autour du fantasme de grossesse, autour de ce qu’on rencontre dans notre clinique en dehors de l’infécondité. C’est l’impossibilité de devenir mère pour des femmes qui ont porté et mis au monde un ou plusieurs enfants et qui se trouvent dans l’incapacité de prendre cette position de mère, et avec une autre clinique, qui est celle de l’énergie que doivent déployer ces enfants, face à cette impasse de la maternité, pour essayer de rendre mère cette mère qui s’y refuse.
Je voulais savoir, justement, avec ce « devenir mère » tel que je viens de le réélaborer, comment toi tu peux resituer, et le fantasme de grossesse, et la construction de l’enfant imaginaire.


Marie-Laure Balas :

Je me demande si je ne vais pas vous parler de la question de la sublimation. Caroline, tu as fini sur cette question. En fait, dans ce qu’on nous soutient, nous, dans ces différents mouvements qu’on entend, qu’il s’agisse des hommes, des femmes, des couples, (parce qu’on reçoit aussi les couples), avec toutes les interactions qui peuvent avoir lieu dans ces consultations, il me semble que, soi-même, on a déjà à faire ce premier travail de se dégager de la question de l’objet du désir. Si on travaille en ce domaine en se disant : on va tout faire pour que le couple ait un enfant, évidemment que l’on passe totalement à côté de la question du désir, de la parole de l’autre, de son cheminement, de là où il en est, de son histoire infantile, etc…
À partir de là, on est de toute façon dans le fantasme nous aussi, dans cette écoute. C’est-à-dire qu’on est dans le fantasme qu’on va entendre quelque chose de ce qu’ils nous disent, mais quoi ? Avant chaque consultation, on a le nom du couple ou de la personne qui va venir, sans savoir ce qu’il ou elle amène. Dans notre travail, on ne prend pas les dossiers, contrairement aux médecins qui en ont besoin pour reprendre le fonctionnement, savoir où cela en est, n’avoir rien oublié, et rester dans quelque chose d’extrêmement concret, dans la réalité. Nous, on va plonger dans un univers qui nous est offert lorsque le couple ou la femme arrive, souvent c’est la femme qui arrive en premier d’ailleurs, et l’on va être à l’écoute de son chemin, déjà de son fantasme, dès le départ. Soi-même, dans cette écoute, on navigue dans l’identité de la personne : on apprend finalement, peut-être, au bout de trois consultations, qu’elle s’est mariée deux fois, qu’elle a déjà eu un enfant, alors qu’en fait, elle est venue en nous disant qu’elle était infertile. Elle a déjà eu un enfant auparavant, il se trouve qu’elle est infertile dix ans plus tard, avec un deuxième conjoint, et ce n’est pas lui qui est infertile, c’est elle… Il n’y a pas une logique normée dans tout cela.
La question de l’enfant, par exemple, l’enfant imaginaire… C’est peut-être plus l’enfant en moi qui est au travail que l’enfant que je vais imaginer dans le fantasme de ce couple. On a peu de représentations de l’enfant, on n’en parle pas.

Intervenante :

Je parlais de l’enfant imaginaire comme construction psychique inhérente à chaque être humain qui est l’enfant que l’on construit depuis toujours dans les projections.

Marie-Laure Balas :

Il s’agit bien d’un mouvement. Ce qui est toujours assez stupéfiant, c’est de voir, par exemple, dans le service d’assistance médicale à la procréation, qu’il y a une affiche, une photo, avec un ventre de femme enceinte, uniquement le ventre. Les couples qui viennent sont confrontés à cette réalité-là.
C’est une très belle photo choisie par les sages-femmes et les médecins qui l’ont mise au mur. C’est vraiment du fantasme de grossesse dont il s’agit alors, fantasme affiché par l’équipe médicale. On n’est même pas dans la représentation de l’enfant là. Il y a d’autre part des photos de petits bébés et de leurs parents  au mur. Ce sont des photos d’enfants nés à la suite d’assistance médicale à la procréation, puisque les couples envoient des faire-part, des photos, reviennent voir l’équipe avec leur enfant.
S’inscrit alors dans ce mouvement une relation de dette. Il y a une dette. Il faut savoir que la France est le seul pays au monde où l’on ne paie rien. Tout est gratuit. À partir du moment où le couple consulte, le médecin fait une feuille pour la sécurité sociale, et tous les traitements vont être remboursés à 100%. Et cela peut revenir à environ 30 000 euros par couple, ce qui est considérable. Cette relation de dette est un détournement de la dette à la mère, bien sûr.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Et qui va du coup, en cas de don, se transformer en dette au donneur. Comme le donneur est anonyme et qu’on n’a aucun moyen de le retrouver, que le don et gratuit pour le donneur, qui ne peut se faire payer, cela redouble encore la question de la dette à un autre impossible à situer.

Marie-Laure Balas :

Une réponse à cette question a été trouvée par la médecine. Certains CECOS, dont celui de Dijon depuis peu, proposent, en cas de recours à un don d’ovocytes, (qui a entraîné pour une autre femme hospitalisation, anesthésie, intervention, récupération de ses ovocytes), que le couple, l’homme, veuille bien donner, quand il le voudra, du sperme, comme une espèce de contre-don de la dette. C’est important de le repérer. Ce n’est pas seulement comme un enfant déposé par une cigogne, c’est inscrit dans cet imaginaire-là plus la question de la dette.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Même si cela peut paraître un peu bizarre, c’est plutôt quelque chose qui soulage le couple. Faire un don, cela les dégage justement. Sinon ils peuvent rester en dette très longtemps en se demandant à qui ils doivent cet enfant.

Marie-Laure Balas :

Parfois ils vont donner à l’enfant le prénom de quelqu’un qui s’est occupé d’eux pendant tout ce parcours. C’est fréquent. Il faut qu’il y ait un retour, quelque chose qui soit rendu. Ce n’est pas tout à fait la même chose que lorsqu’un couple fait son enfant sous la couette, rien ne se voit, rien ne se sait, l’enfant est là, et la dette du coup, est plus représentée dans le rapport à la mère, et par rapport à l’histoire des femmes et à la filiation. Vous rentrez comme cela directement dans la filiation. D’où la douleur : lorsque l’enfant n’arrive pas comment peut-on rendre cette dette de vie, comme la nomme Monique Bydlowski ?
Notre idée, du moins il me semble, c’est que le traumatisme vient du fait qu’il va falloir que ce couple puisse faire un mouvement à l’intérieur de lui-même qui habituellement ne se fait pas de cette manière.
Un couple attend un enfant, l’enfant arrive, cela ne va pas toujours formidablement bien ni avec la mère, ni avec la belle-mère, ni avec la famille, mais les mouvements agressifs ne sont pas prégnants, ils ne sont pas immédiatement au premier plan. Tout va s’organiser autour de la grossesse, de l’enfant à venir, dans une certaine réalité, et surtout dans le fantasme que la dette va être rendue.
Tandis que nous on entend, parfois au premier plan, une colère parfois absolument incroyable… Je me souviens d’une femme qui était suivie en AMP et disait qu’elle était allée à un repas de famille, elle avait sa belle-sœur enceinte à côté d’elle, elle n’est pas allée jusque-là, mais il y avait une fourchette pas loin, et elle voulait « attaquer ». C’est une haine profonde, enfin, comme est la haine, avec un mouvement projectif vers l’autre. Il y aurait facilement passage à l’acte. Mais évidemment cela reste fantasmé, cela rend très coupable, c’est très angoissant, et les femmes du coup ont tendance à s’enfermer.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Et c’est ce mouvement de transformation de l’objet idéalisé, de la femme enceinte, qui devient un objet persécuteur. Au départ elle est idéalisée, ensuite elle devient persécutrice. Donc il faut résister à cet objet persécuteur, et c’est vrai qu’elles ont l’impression parfois, voilà, qu’une annonce de grossesse est faite contre elles.
Le travail qu’on fait en consultation, c’est de pouvoir accueillir cette parole-là, parce qu’évidemment c’est une parole très culpabilisée, donc elles ne peuvent pas dire cela à leurs maris. Les hommes ne sont pas du tout dans ces mouvements de violence et de haine.

Marie-Laure Balas :

Ils ne les comprennent parfois même pas. Ils se retrouvent eux parfois entre leur mère qui voudrait voir sa belle-fille, et qui voudrait qu’un enfant arrive, et leur femme qui ne veut plus sortir de chez elle, et qui ne veut pas aller au baptême du petit-neveu, parce que c’est intenable. Eux, ils sont dans cette espèce de tentative de conciliation ; ils sont entre les deux. Ils ne sont pas du tout dans les mêmes mouvements agressifs de haine.
Pour eux, c’est déjà résolu. C’est aussi ce sur quoi je voudrais insister. En fait le petit garçon a déjà fait ce mouvement-là, lui. À trois ans, il a compris que ce n’est pas lui qui porterait. Peut-être que les psychanalystes qui sont en PMI repèrent des petits garçons pour qui cela n’est pas tout à fait résolu, mais cette castration-là est normalement à peu près résolue vers trois ans, trois ans et demi. Le petit garçon a fait ce mouvement-là. On dit souvent que les petits garçons de trois ans disent non, ne sont d’accord avec rien, peut-être sont-ils dans ce mouvement de castration qui les déprime, qui les angoisse : ce n’est pas eux qui porteront, il va falloir lâcher cette affaire-là, et qu’il y a justement un détournement pulsionnel autour d’autre chose, tenir autre chose que la question de la grossesse.
Donc pour eux, ce mouvement est déjà fait. Quand, beaucoup plus tard, ils apprennent qu’ils sont infertiles, ils savent bien que ce n’est pas eux qui porteront. Ils sont sur un choc qui les touche directement dans leur histoire personnelle d’enfant. Les femmes, elles, pensaient qu’elles seraient fertiles, tout leur a dit qu’elles seraient fertiles : tous les mois, elles ont leurs règles qui tombent, qui chaque fois viennent leur rappeler qu’un jour peut-être elles porteront. Et puis le temps passe, la pilule vient dire aussi que puisqu’elles la prennent, c’est qu’elles sont fertiles. En centre de planification sans doute, vous voyez quelques fois arriver des femmes qui ont arrêté la pilule, qui sont tombées enceintes comme par hasard à ce moment-là, et qui arrêtent la grossesse, parce que ce n’est pas la question. Ce qu’elles veulent, ce n’est pas un enfant, c’est repérer que leur corps fonctionne. Beaucoup plus tard, quand la femme apprendra que peut-être, ce n’est même pas une certitude, elle ne pourra pas porter, c’est un effondrement total. C’est impensable, c’est le gouffre…

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Je voudrais reprendre par rapport à cela. Il me semble que c’est aussi la question de l’identification. Le petit garçon passe d’une identification à la mère à une identification au père, alors que la petite fille reste dans une identification à la mère, et c’est ce qui persiste à l’âge adulte.
Ce qu’on retrouve, chez les hommes à qui on annonce une azoospermie, car il y a quand même des annonces, Joëlle, dans ce contexte, là, c’est la sidération. C’est-à-dire  qu’ils ne peuvent rien en dire, parce que là justement, c’est la question de leur identification qui est en jeu, bien plus que précédemment, et là il y a quelque chose qu’il va falloir dépasser pour retrouver aussi leur virilité.

Marie-Laure Balas :

D’ailleurs dans la clinique, ce n’est pas rare d’entendre, lorsque l’infertilité est en rapport avec une azoospermie, que vis-à-vis de la famille, des amis, c’est la femme qui dit qu’elle infertile, pour protéger son homme.
Ce sont les femmes qui portent la question de la fertilité dans le couple et vis-à-vis des uns et des autres. Pour l’homme sont associées évidemment virilité et fertilité.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Et quand on les reçoit en couple, et que la femme dit : c’est dur pour toi mon chéri, c’est horrible. Parce que là, vraiment, il ne leur reste plus rien. Si en plus la femme reprend à son compte la souffrance, c’est encore pire. Il vaut mieux qu’elle dise qu’elle est défaillante, c’est plus supportable que de penser l’inverse.

Monique Tricot :

Est-ce qu’il s’agit toujours, puisque chaque histoire est absolument singulière, de protéger son homme, de protéger son choix d’objet de la honte, y compris sa honte à elle d’avoir fait un choix d’objet d’un homme infertile ? Ne s’agit-il pas aussi pour la femme de reprendre à son compte, comme n’appartenant qu’à elle, la question de la fertilité ?
Dans les échanges qu’il y a eu entre vous trois, il y a quelque chose qui m’a énormément intéressée, c’est l’importance dans le discours de Marie-Laure du terme « porter ». Vous avez parlé aussi « d’objet idéalisé », mais il n’y a pas que l’objet enfant qui a été idéalisé, il y a la puissance féconde de la mère qui est extraordinairement idéalisée.
Cela me fait penser à quelque chose que j’ai entendu l’autre jour, pas du tout en consultation ni dans mon cabinet, mais chez le coiffeur.
J’étais chez le coiffeur, plongée dans un roman, et j’entendais une voix tonitruante, qui à force m’a extraite de mon roman. C’était la voix d’une jeune coiffeuse qui, d’une voix probablement aussi haute que sa douleur, mais cela, je ne l’ai su qu’après, était en train de donner à entendre à tout le salon de coiffure la puissance maternelle. Elle disait, haut et fort : « vous vous rendez compte notre puissance, personne n’a la même. Quand vous portez un enfant, un jour, vous faites un pied, le lendemain vous faites les cheveux, puis une autre semaine, vous faites les ongles… » Elle faisait bénéficier tout le salon de son fantasme de grossesse. Je suis sortie accablée et absolument sidérée. À un moment je me suis pincée pour m’empêcher de susurrer : et le papa, là-dedans ? Je m’en suis bien gardée, comme vous pouvez l’imaginer. À la sortie, une amie, qui était avec moi, m’a raconté le début de l’histoire, que je n’avais pas entendu : cette jeune femme avait fait une fausse-couche trois mois auparavant. Elle avait à un moment parlé de son amoureux, mais ce dont elle parlait de façon presque psychotique était vraiment d’un fantasme de toute puissance maternelle.
Il y a « porter », mais il y a aussi créer.

Marie-Laure Balas :

Justement, c’est aussi dans ce mouvement-là que nous sommes, c’est-à-dire que le soutien à l’écoute, le fait d’entendre les mouvements par lesquels passent ces personnes ont pour, comment dire, ont peut-être pour vertu de déclencher un mouvement de sublimation. Finalement on pourrait presque dire que l’enfant est un objet créé par sublimation. On pourrait presque dire cela, si on sortait de la question purement corporelle. L’enfant a été pensé, rêvé, avec tous ces mouvements successifs qu’on a vus. Il est un objet de création.
Il se pourrait que l’on puisse créer un enfant, mais l’objet de création peut être tout autre. Cela peut être un objet esthétique, cela peut être une entreprise…, bref quelque chose qui va prendre sens pour la personne et pour le couple et qui peut alors être l’objet du fruit de leur travail. Ce sera encore alors évidemment un déplacement. Imaginons que l’enfant n’arrive pas. A un moment, les médecins vont dire : écoutez, là on arrête, ce n’est plus possible, l’âge de Madame…, la butée est là. Cette butée peut être extérieure, dite par les médecins, mais elle peut être aussi interne, par exemple : moi je ne ferai pas d’enfant après 33 ans. Parce que ma mère avait 33 ans lorsqu’elle a eu son dernier enfant, moi je ne peux pas aller au-delà de ça, j’arrêterai les traitements. Cette butée qui va être mise de manière intériorisée peut aussi faire que le couple ne va plus consulter.
Alors, que font-ils ? Il semble qu’il y ait plusieurs voies possibles. Les psychiatres pourraient peut-être en dire quelque chose. Y a-t-il finalement des couples, hommes, ou femmes, qui consultent en psychiatrie adulte parce qu’ils sont passés à l’acte et ont fait une tentative de suicide parce que l’enfant n’arrivait pas ? Je n’ai pas de réponse. Y a-t-il des couples qui vont décider de ne plus consulter et s’inscriront dans un mouvement de sublimation, permettant de créer et construire autre chose ? Y a-t-il des couples qui vont se séparer ? Forcément la question du couple est très prégnante là. D’ailleurs ils le disent : tu pourrais me quitter, pars, va faire un enfant avec quelqu’un d’autre, et puis ce n’est pas grave, on va s’organiser comme cela.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Il y a quand même un certain nombre de couples qui se tournent vers l’adoption, qui peut quand même être là du coup une forme de sublimation.

Marie-Laure Balas :

Effectivement, par rapport à la question de la toute-puissance maternelle, dans l’adoption, ce n’est pas la mère qui se fabrique un bébé dans son ventre, comme souvent elles en ont la représentation. Et c’est ce qui fait que c’est quand même difficile. Très souvent les médecins disent : si cela ne marche pas, il faudra peut-être penser à l’adoption. Mais ils n’en sont absolument pas là, à ce moment-là. Ils en sont plutôt à fabriquer quelque chose à l’intérieur du corps, et penser à l’adoption, à un bébé tout fait, ce n’est pas du tout le même mouvement. Mais cela peut être une issue qui va se construire, par sublimation.

Intervenante :

Dans le cas que tu nous as présenté, qui est extrêmement intéressant, ce qui m’a étonnée, c’est le passage à l’acte. Je me suis dit : est-ce qu’elle n’a pas été entendue ? Parce que j’ai eu affaire, dans mon cabinet, à une femme qui sortait d’un service où elle avait demandé un avortement, cela avait été retardé, une histoire terrible, et quand il y a eu un avortement, elle a dit : mais pourquoi ils m’ont laissée avorter ? Je me suis demandée : dans ce cas-là, n’y a-t-il pas eu ce mouvement d’attaque du corps médical parce qu’on n’avait pas soutenu quelque chose ?

Marie-Laure Balas :

Je n’ai vu cette dame qu’une seule fois, au moment où cela est arrivé. Les infirmières m’ont appelée « in situ ». Cela venait d’arriver, le matin même, peut-être quatre heures auparavant, donc dans un moment de choc extrême. Elle est partie quand même vraiment avec une adresse de quelqu’un à l’extérieur. Donc quelque chose s’est mis en mouvement après coup. Qu’est-ce qui s’est passé dans ce passage à l’acte ? Je me suis beaucoup interrogée, bien sûr.
La question de la vie et de la mort est posée. Avec, c’est peut-être ce qu’il faut entendre aussi avec un très grand étonnement, le fait que la demande ne venait pas de la dame, mais des infirmières. Elles étaient extrêmement choquées de ce qui se passait, parce qu’elles venaient de réaliser le lien entre l’assistance médicale à la procréation  et l’IVG. Il y avait évidemment une culpabilité intense chez les infirmières, elles étaient très déprimées.
Et la dame aussi. J’ai interprété cela comme je vous l’expliquais, c’est-à-dire dans une espèce de clivage entre ce fantasme de grossesse lié au féminin et la question de l’enfant.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

C’est-à-dire, désirer être enceinte, ce n’est pas désirer avoir un enfant.

Intervenante :

Oui, mais il y a l’attaque, l’attaque de l’enfant. C’est cela dont je parlais. Attaquer la vie.

Marie-Laure Balas :

Peut-être est-ce l’enfant en elle…

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Oui, je pense que c’était l’enfant, elle bébé…

Intervenante :

Il y a des femmes enceintes qui ont des idées de destruction du bébé, mais elles ne passent pas forcément à l’acte.

Marie-Laure Balas :

À ce moment-là, elle est passée à l’acte.

Gilles Monchicourt :

Je ne sais pas si c’est attaquer l’enfant qui est dans la mère, ou si c’est attaquer l’identité de « être mère ».
Si on prend la question de « porter », et de « tomber enceinte ». Moi, cela ne me choque pas qu’un père ait envie de « porter » un enfant. Puisqu’un enfant, de toute façon lui est toujours extérieur, on peut avoir ce désir. Ce n’est pas un fantasme de grossesse. On entend souvent aussi que des jeunes mères court-circuitent la question de la féminité en tombant enceintes. Peut-être a-t-on affaire au mouvement inverse : il y a des femmes qui court-circuitent la question du « être mère » en restant femmes, en restant dans le devenir femmes. Il y a quelque chose qu’elles ne laissent pas tomber pour aller vers cette identité du « être-mère », qu’il est insupportable de voir chez l’autre.
Qu’est-ce qu’une femme devrait laisser tomber pour pouvoir devenir mère ?

Intervenante :

Son temps libre !

Marie-Laure Balas :

Pouvoir le dire ! Pouvoir dire dans les consultations, un certain nombre de choses, cela soulage.
Après tout, on peut être une femme sans être une mère, déjà cela. Il y a aussi l’idée : si l’enfant n’arrive pas, qu’est-ce qui se passerait ? Cette question-là, parfois, cinq ans après le début des traitements, ils ne se la sont encore pas posée. Si l’enfant n’arrive pas, quel est le risque, quel est l’enjeu ? Très souvent, cette phrase-là vient débloquer un nouveau verrou. Ils ont des ressources, aussi, c’est cela qui est formidable. La mort n’est pas aussi présente.

Intervenante :

Dans les fantasmes d’un certain nombre de femmes qui se soumettent passivement aux traitements, il y a parfois, quand on veut les entendre, des fantasmes d’horreur, autour de la représentation de la grossesse, de l’accouchement : un « alien » qui va les vampiriser de l’intérieur, etc… Ces femmes-là malheureusement parfois se soumettent à tous les traitements médicaux à cause de l’idéalisation sociale de la maternité, à cause de la pression familiale qui leur dit qu’elles ont 35 ans et que c’est maintenant, à cause de la pression médicale qui les tambourine sur l’horloge biologique. Elles se soumettent à tous ces protocoles en se disant : je sais que cela ne marchera pas, mais au moins on me foutra la paix. Et les traitements, les injectons d’hormones, il y a aussi ce fantasme d’auto-engendrement, et quid de la place d’un père, dès que le circuit médical vient en tiers entre la femme et le bébé attendu ?

Marie-Laure Balas :

C’est en cela que se pose la question du pré ou post-œdipien justement. Finalement, de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on parle de quelque chose qui a lieu avant même la possibilité de la question de la castration, ou est-ce que c’est après, ou est-ce que c’est pendant ? A quel moment cela se situe-t-il ?

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Peut-être que justement ce passage par les traitements réactive des mouvements plus archaïques que les mouvements œdipiens, du fait de cette centration uniquement sur le corps de la femme, du conjoint qui peut être un peu évincé, et de l’idée que l’on va vous fabriquer un bébé à l’intérieur, mais finalement en l’absence de la question du désir d’un autre ?

Monique Tricot :

Gilles demandait ; qu’est-ce qu’une femme doit laisser tomber pour devenir mère ? Je ne sais pas si c’est un laisser tomber, ou si, en tout cas du côté du narcissisme, c’est un déplacement du narcissisme.
Le narcissisme féminin est en grande partie : faire de soi un objet désirable, or le déplacement du narcissisme vers le bébé va être : mettre son narcissisme dans sa grossesse sans doute, et son bébé.
Il me semble que là il y a vraiment un enjeu extrêmement important.
Il y a un point extrêmement important dans ce que vous dites toutes les deux, et là j’aimerais interroger votre expérience clinique, c’est ce que vous nommez, ou qui est tout le temps sous-jacent dans ce que vous dites, autour de la question du désir et du besoin.
Vous nous avez donné à entendre que quand ces couples arrivent chez vous, le désir d’enfant s’est progressivement cristallisé autour d’un besoin d’être enceinte. Peut-être d’un besoin d’enfant ?

Marie-Laure Balas :

Lors de certaines consultations, la femme par exemple a eu accès à un don, de sperme par exemple, un embryon a été conçu in vitro, il a été installé dans l’utérus de la dame, la dame a été enceinte trois jours, et tout s’est arrêté. Et bien, certaines femmes disent que, au moins, elles ont été enceintes. Et c’est comme un soulagement d’une certaine façon. L’enfant n’est pas là, elles ne recommenceront pas, mais il y a au moins eu cela. Et donc je suis mère si j’ai été enceinte.

Monique Tricot :

Ce en quoi Joëlle a bien raison de souligner la distance immense entre être enceinte et être mère de son enfant.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Quand on est dans le registre du besoin, c’est à ce moment-là que les angoisses de mort surgissent. C’est-à-dire qu’on est dans le besoin comme le besoin de manger, etc…Dans du vital. C’est-à-dire, j’ai besoin d’être enceinte pour continuer à vivre. Alors qu’avant on était dans : j’ai envie d’avoir un bébé. C’est quand cela ne vient pas qu’on change de registre et qu’il y a beaucoup plus d’angoisse, et de risque aussi d’effondrement dépressif.

Monique Tricot :

Est-ce que vous avez l’impression que le parcours du combattant et la P M A accélèrent ce rabattement du désir sur le besoin, ou que ce serait forcément là dans le processus.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Je fais l’hypothèse que ces consultations lèvent le voile là-dessus. C’est-à-dire que cela existe. Cela lève simplement le voile, cela met en valeur, cela révèle, cela stigmatise, il y a des paroles autour de cela, on les entend. Mais sans doute que dans le processus normal de la construction de l’homme ou de la femme, il y a ces éléments-là. Je le suppose.
À la fois, quand les couples arrivent, cela fait déjà un moment qu’ils essaient. Il y a quand même déjà un désir qui est de plus en plus insistant, mais peut-être peut-on penser que les traitements et le traitement du corps, qui est quand même vécu comme assez intrusif, peuvent à ce moment-là accélérer les choses du côté du besoin parce que cela met en jeu le corps d’une autre façon, et l’on est moins uniquement dans la question du désir.
Ce qui est pas mal parfois, c’est que lorsqu’on dit aux couples que naturellement cela ne marchera pas, vous avez besoin d’aide, ils peuvent reprendre une sexualité, parce que du coup il n’y a plus la question d’avoir un enfant. Parfois cela leur permet de raccrocher quelque chose alors que cela faisait deux ans que c’était rythmé par la température, le comptage des jours, etc…, Donc la disparition du désir.

Intervenante :

Je voulais demander si vous aviez interrogé, par exemple dans cette histoire de cette femme qui avait fait une IVG, comment le fantasme de grossesse porté par l’équipe vient diffuser sur ces personnes qui sont en attente.

Caroline Ghizzi-Carimantran :

Le transfert est très présent.

Intervenante :

Tu as terminé sur le désir de l’autre, or c’est peut-être bien. C’est peut-être bien cette question du désir de l’autre, à propos du fantasme de grossesse. À qui appartient cette grossesse ? À sa mère qu’elle veut dédommager ? Cela m’y fait penser, parce que les deux petits garçons dont je t’ai parlé, que j’ai reçus en PMI, avaient des symptômes de constipation énorme. On s’est aperçu en travaillant que ce symptôme de constipation renvoyait au fait que la mère venait d’être enceinte et d’avoir une petite fille, dans les deux cas. Et ce petit garçon a effectivement eu « le bébé dans le ventre », le caca qui restait dans le ventre. Au fond, qu’est-ce que ce fantasme de grossesse chez ce petit garçon venait dire, et à qui répondait-il ? Bien sûr, il s’est trouvé que le fait d’avoir un pénis pour lui comptait moins que de repasser du côté maternel et de fantasmer un enfant, et je me suis demandé à quoi cela répondait. À qui cela s’adresse ?

Marie-Laure Balas :

C’est à la question paternelle à laquelle cela s’adresse du coup.
Lacan reprend l’histoire du petit Hans travaillée par Freud. (Hans a consulté par l’intermédiaire de son père et Freud ne l’a rencontré que deux fois, une fois petit, et une fois grand. Le travail qui s’est fait s’est fait sans véritablement sa présence physique). Lacan dit qu’en fait le père, d’une certaine façon, était manquant, et qu’alors la question de la symbolisation, le passage par la période œdipienne, s’est faite pour Hans, mais pas complètement. Il a manqué quelque chose.
C’est cela qui est intéressant. Cela situe la phobie d’Hans dans un intermédiaire. On n’est pas en ante-œdipien, on n’est pas complètement dans le préœdipien, on est dans la construction du complexe d’Œdipe. Il dit que du coup Hans n’avait pu se construire que sur une mère phallique, et pas sur un père porteur d’attributs lui permettant d’accéder à la question œdipienne. Cela veut dire que le père, ou, en tout cas ce qui représente le père, a une fonction fondamentale dans le passage probablement de ce fantasme de grossesse chez les petits garçons à autre chose, à la possibilité de sublimer, de penser autrement.
Quand l’enfant s’identifie à une mère phallique, porteuse elle-même du pénis, du phallus, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il peut véritablement se construire de manière œdipienne ?

Monique Tricot :

Du côté de la sublimation, Hans s’en est quand même admirablement bien sorti puisque, ceux qui sont venus dans mon séminaire le savent, les autres le savent peut-être aussi, Hans a créé un métier qui n’existait pas avant lui, celui de metteur en scène d’opéras.
Du côté de la sublimation et de la fécondité, c’est quand même pas mal.
Il a un peu bousillé sa vie sentimentale, mais enfin.

Marie-Laure Balas :

Je souhaite vous proposer quelque chose de coloré, imagé, puisque j’ai travaillé sur la question de la Vierge enceinte, c’est-à-dire sur ces représentations absolument étonnantes  de la Vierge Marie, enceinte.
Il reste très peu de représentations de la Vierge enceinte dans le monde, puisqu’au moment du Concile de Trente, donc dans les années 1540, toutes ces représentations de Vierge enceinte furent jugées comme étant indécentes. Le terme d’indécence a été inscrit dans la bulle papale. Tout ce qui pouvait représenter, soit en sculpture, soit en peinture, soit en retable, soit en fresque, la Vierge enceinte, a dû être détruit.
J’ai pas mal travaillé la question de ces sculptures dans lesquelles on voit la Vierge enceinte fermée et ouverte. On peut les ouvrir comme une armoire. Elles sont appelées « Vierges ouvrantes ». On en retrouve donc très peu. Dans le monde, il y a environ une vingtaine de sculptures en bois représentant des Vierges ouvrantes, et il se trouve qu’à Autun, il y en a une. C’est pour cela que je voulais vous en parler. Je vous en ai fait des photos.

Les Vierges enceintes : Représentations de la Vierge enceinte[15] : les effets d’une sublimation.
Qu’y a-t-il donc à l’intérieur du ventre maternel ? Que représente-t-il ? Serait-ce un objet lié au maternel ou serait-ce plutôt une trace du féminin, trace mystérieuse et inaccessible ? La médecine tente d’aller voir à l’intérieur du ventre de la femme enceinte à quoi ressemble l’objet supposé du désir. Cette pulsion scopique m’interroge. Que représente l’échographie, le palper, le regard posé sur le ventre maternel ? J’assiste chaque semaine à une réunion dans laquelle médecins et sages-femmes présentent l’intérieur du ventre maternel, à la recherche d’une représentation la plus réelle possible de l’enfant à venir et de ce qui l’environne. Ces images en noir et blanc demandent à celui qui scrute un œil exercé. Ces images tentent de lever le voile sur l’enfant. Il s’agit de pulsion scopique, voir, soulever le voile, mais voir quoi, le féminin ?
Je vous propose de regarder avec nous ce que sont ces Vierges que l’on appelle des Vierges ouvrantes.
Le Concile de Trente est le dix-neuvième concile oecuménique reconnu par l’Eglise catholique romaine. Convoqué par le pape Paul III en 1542, en réponse aux demandes formulées par Martin Luther dans le cadre de la réforme protestante, il débute le 13 décembre 1545[16].
Le concile réitère les condamnations antérieures au nom de la théologie, mais aussi au nom de la décence, ce qui est la marque d’une nouvelle sensibilité. Il appelle les artistes à respecter la décence et à présenter des modèles doctrinaux clairs[17]. Il devient donc désormais indécent de représenter des conceptions, des grossesses et même des naissances sacrées. Les représentations de Vierges enceintes avec ou sans embryons disparaissent donc au cours du XVIe siècle au fur et à mesure que progresse la Contre Réforme.
Pour se représenter la grossesse de la Vierge, les artistes ont utilisé des subterfuges afin d’arriver à contourner ce qui finira par passer pour indécent. Pour la religion catholique, il fallait arriver à la grossesse sans passer par la nature sexuelle de la conception. Les représentations iconographiques de la Vierge enceinte, lorsqu’elles sont sculptées sous forme de Vierges ouvrantes, déclenchent chez l’observateur une étrange impression. Le su et le caché sont imbriqués et ont pour soutien le corps de la Vierge Marie.
Je suis allée voir la Vierge Ouvrante qui est au Musée National du Moyen-Âge de Cluny à Paris.


Lorsqu’elle est fermée, elle porte son enfant dans les bras. Lorsqu’elle est ouverte se découvre une histoire dont le petit enfant est exclu. Ce n’est pas un bébé qui est dans le ventre marial, c’est l’histoire de cet enfant devenu adulte. J’ai été étonnée par la petitesse de l’œuvre (45cm de haut), et sa sobriété apparente. L’œuvre est cependant très richement ornée et extrêmement sculptée. L’ensemble donne un effet étrange, d’inquiétante étrangeté.
La vierge ne peut pas être ouverte et fermée en même temps. Il faut que quelqu’un l’ouvre. Qui ouvre la Vierge ? Des effets de stupeur, d’angoisse et peut-être d’indignation devaient parcourir les foules, se mêlant au plaisir et à une certaine jouissance de découvrir l’interdit. Dans le corps de la Vierge se mêlent passé, présent et avenir. Le mouvement du temps vient se confronter à l’impassibilité des traits de la Vierge.
La Vierge ouvrante d’Autun est sculptée dans un bois plus grossier. Elle est aussi beaucoup plus sobre. Elle se trouve au Musée d’Autun, en Bourgogne.


Cette Vierge ouvrante provient de l’autel de la chapelle de la Sainte Vierge de l’Eglise d’Anost, où elle était vénérée par les femmes enceintes qui lui demandaient une heureuse délivrance. Cette croyance se transforma en superstition et entraîna à plusieurs reprises, malgré l’opposition des femmes du village, la mise à l’écart de la statue par les curés qui jugeaient ce culte hérétique.
À l’époque du Concile de Trente, l’Eglise Catholique Romaine est à la recherche de ses sources. Elle reprend entièrement ses fondements[18]. Elle réaffirme ses croyances et ses dogmes dans un contexte de lutte contre Luther. Or les représentations de la grossesse mariale nécessitent une croyance absolue de la part des fidèles, afin qu’elles ne soient pas considérées comme indécentes. À cette époque, le risque était grand que la foi en l’Eglise vacille. L’une des conséquences de la faiblesse de la foi en l’Eglise fut la destruction des représentations de la Vierge enceinte qui représentaient probablement un danger de remise en cause des dogmes de la part des croyants. Il faut croire pour considérer que cet objet est un objet sacré.
Le fantasme de la grossesse est intemporel et l’Enfant n’est pas l’objet indispensable du portage. C’est le corps de la Vierge qui l’est, ouvert, fermé, montré, caché. Le mouvement qui permet de déplacer l’objet du fantasme est un mouvement de sublimation.
Le terme même de « Vierges ouvrantes » laisse entendre l’intérieur et l’extérieur du corps, le visible et l’invisible. Dans les représentations artistiques de ces Vierges, le spectateur a la sensation que ce qui est dans le corps marial n’est pas du domaine du maternel, mais plutôt du domaine des représentations phalliques, de la puissance phallique. Derrière l’impassibilité des traits de la mère portant l’Enfant, se découvre une mère phallique. Elle porte, en elle, des attributs phalliques. Serait-ce là l’objet de l’indécence ? Cette ambivalence, voire cette opposition entre ce qui est proposé au regard dans un premier temps, et ce qui peut être découvert si l’on ouvre les portes de la statue, donnent une sensation d’inquiétante étrangeté. C’est impressionnant, et troublant. La Vierge est conçue en volume, on l’ouvre par le ventre comme on ouvrirait une armoire. Son ventre devient un objet qui garderait quelque chose de précieux. Le secret et la pulsion scopique sont au travail. Et ce que l’artiste montre n’est pas l’Enfant, puisqu’Il est parfois représenté sur la croix. Les différences de générations sont abolies, la vie représentée par la maternité est anéantie par la mort du Christ en croix et la symbolique phallique de la Trinité. L’objet provoque de l’intérêt, de l’envie de savoir, mêlés à une certaine sidération.
À l’heure actuelle, les représentations de Marie en état de grossesse datent, au plus tôt, du XIe siècle. Il en existe plusieurs, notamment la vierge enceinte de Brioude, en Haute Loire, en France
.
Il existe à Dijon la statue de Notre Dame de Bon Espoir ou Notre Dame de l’Apport[19]. Cette Vierge, dite en Majesté, a eu les bras mutilés à mi-longueur[20]. L’Enfant Jésus qu’elle tenait sur ses genoux a été brisé à la Révolution. Ce qui est tout à fait unique, c’est le corps de la Vierge. Elle vient de mettre au monde son enfant. On remarque les plissures de son ventre suggérant qu’elle vient d’accoucher.

Cette Vierge protectrice de la ville de Dijon paraît être la plus ancienne des Vierges qui seraient parvenues jusqu’à nous[21]. Elle fut classée monument historique en 1901 et restaurée en 1945. La polychromie originale retrouvée sous le badigeon est très brillante. Le visage était peint au naturel, mais pour respecter la tradition qui en fait une Vierge Noire, celui-ci a été recouvert d’une patine brun foncé.
Actuellement elle est placée en évidence dans une chapelle de l’église. Les fidèles se succèdent régulièrement, prient, allument des cierges, l’admirent en silence. De nombreux ex-voto tapissent les murs, elle est habillée d’un surplis brodé, on ne voit pratiquement pas son corps. Celle qu’on nous montre est toujours habillée, comme si le corps d’une femme enceinte, c’était indécent. Voilà ce qui m’a interrogée.
Le corps de la Vierge qui vient d’accoucher est-il encore considéré de nos jours comme indécent ? Pourquoi ne peut-on pas le voir ? Y aurait-il là un mystère, un réel impensable représenté par une femme qui vient d’accoucher. En ayant accouché, c’est-à-dire en ayant porté un enfant et réalisé un fantasme de grossesse, en étant devenue mère, aurait-elle risqué de perdre le féminin, qu’elle avait patiemment construit, ce qui serait de l’ordre de l’impensable. En la cachant, on vient nous dire qu’elle n’a rien perdu.

Intervenante :

Elle n’a pas perdu sa virginité en accouchant, non plus.

Intervenante :

Moi, ce qui m’est venu, c’est qu’elle n’a plus de bras, et elle n’a plus son bébé, et que peut-être il y a quelque chose d’un voile. Elle vient d’accoucher, mais où est le bébé ?

Marie-Laure Balas :

Il a été volé.
Peut-être cela vient-il cacher la coupure, la mutilation. C’est possible.
Cette sidération qui nous envahit à regarder ces images, et notamment les Vierges ouvrantes est la trace du réel. Le réel, l’effroi, seraient-ils une des représentations de la mort ? Comme le souligne Lacan dans le dernier chapitre concernant la relation d’objet, la présence du thème de la mort est strictement corrélative du thème de la naissance[22]. C’en est une dimension essentielle. Et à cette dimension est aussi associé l’ensemble des croyances.
Au terme de sa crise phobique, le petit Hans affirme qu’il refuse à ses parents de nouvelles naissances. Ce à quoi sa mère répond que c’est d’elle dont cela dépend : « Ce que femme veut, Dieu le veut », note Freud en français en note de bas de page lorsqu’il traite du petit Hans[23]. C’est bien en effet ce que lui a dit sa mère, enceinte de sa petite sœur Anna, alors qu’il se demande si « sa maman sera à nouveau chargée à plein lorsqu’elle en aura un autre » : « En fin de compte, lui répond-elle alors, c’est de moi que ça dépend ».
Nous vous remercions de votre écoute.


[1] Patrick Guyomard et coll. Lacan et le contre-transfert, PUF, 2011, p. 191.
[2] Schaeffer Jacqueline, Le refus du féminin, La Sphinge et son âme en peine, PUF, 2008.
[3] Schneider Monique, La détresse aux sources de l’éthique, Le Seuil, 2011.
[4] Sigmund Freud (1912-1913), Totem et Tabou, Gallimard, 1993.
[5] Jacques André, Le pilote, in Patrick Guyomard, Lacan et le contre-transfert, PUF, 2011, p.177-179.
[6] Sigmund Freud (1899), L’interprétation du rêve, Coll. Quadrige, PUF, 2010, p.495.
Madame Doni et ses trois enfants.
« Je vais avec P à l’hôpital en passant par une contrée où il y a des maisons et des jardins. S’y ajoute l’idée que j’ai déjà vu plusieurs fois cette contrée en rêve. Je ne m’y retrouve pas très bien ; il me montre un chemin qui, passant par un carrefour, mène à un restaurant (en salle et non en jardin) ; là je demande Madame Doni et j’apprends qu’elle habite avec trois enfants sur l’arrière, dans une petite chambre. J’y vais et je rencontre déjà auparavant une personne indistincte, accompagnée de mes deux petites filles, que je prends alors avec moi, après m’être arrêté quelque temps avec elles. Une sorte de reproche envers ma femme, pour les avoir laissées là-bas. »
[7] Dominique Cupa, Devenir père ou la grossesse du père, Revue Médicale Psychosomatique, p.37-38, 85-106.
[8] Herman Roiphe, Eleanor Galenson, La naissance de l’identité sexuelle, PUF, 1987, Coll. Le Fil Rouge.
[9] Jacques André, Les désordres du temps, Petite Bibliothèque de Psychanalyse, PUF, 2010.
[10] Sigmund Freud (1915), Communication d’un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique, in Névrose, Psychose et perversion, P.U.F, 1973, p.209-218.
[11] Jacques Lacan (1964), Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le Seuil, 1973.
[12] Jacques Lacan (1956), Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, De Hans-le-fétiche à Léonard-en-miroir, Paris, Le Seuil, 1994, p.415.
[13] Klein, M. 1957, Envie et gratitude, Gallimard, Paris, 1968.
[14] Hassoun, P. 2008, L’envie, « Filigr@ne », volume 17, n°1, 2008
[15] Christian Jouffroy, Membre titulaire de l’Académie Nationale de Metz, La maternité dans l’iconographie mariale. Les Vierges enceintes ou allaitantes de l’art chrétien, 2007.
[16] Hubert Jedin, Histoire du Concile de Trente, Ed. Desclée, 1965.
[17] Michel Péronnet, Le XVIème siècle, Hachette U, 1981.
[18] Hubert Jedin, Histoire du Concile de Trente, Ed. Desclée, 1965.
[19] Atelier Bourguignon, XIème siècle, Notre-Dame du Bon Espoir
[20] Catalogue d’exposition, La Vierge dans l’art français, Petit Palais, Paris, Les Presses Artistiques, 1950, p.109, p. 57 cat.n°128.
[21] E. Fyot, Eglise Notre Dame de Dijon, Dijon, 1910, p.164 et fig.22 ; P. Quarre, Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte d’Or. La polychromie de Notre Dame de Bon Espoir, Congrès archéologique, 1928, p.76.
[22]Jacques Lacan (1956), Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, De Hans-le-fétiche à Léonard-en-miroir, Paris, Le Seuil, 1994, p.413-414.
[23] Sigmund Freud, Cinq psychanalyses, PUF, 1995, p.158.

Mise à jour le Dimanche, 26 Janvier 2014 21:26  

Traduire