Le Cercle Freudien

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Jean-Jacques CORRE, quelques années de travail avec les patients psychotiques, 1er juin 2013

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Quelques années de travail avec des patients psychotiques m’ont amené à une relecture de FREUD et à des interrogations que je souhaite partager avec vous.

La pratique clinique est venue comme un aiguillon permanent pour réinterroger les évidences : évidence de l’interprétation par exemple.

Bien sur au début l’impression d’être délocalisé par rapport à tout l’enseignement freudien qui est forgé pour répondre aux questions que pose la névrose et la levée du refoulement, laisse dans une grande solitude, parfois même avec l’impression d’une pratique iconoclaste, et puis de recherches en découvertes il apparaît qu’à la suite des figures tutélaires et parfois marginales, comme Mélanie KLEIN, Harold SEARLES, Gisela PANKOV… un courant de travail psychanalytique s’est dessiné qui a su remettre en chantier les travaux de FREUD puis de LACAN, pour ouvrir une approche originale du travail avec la psychose .

Mais ne nous y trompons pas FREUD a ouvert des voies de recherche, même s’il est resté en arrêt face à la conceptualisation du travail avec la psychose, et cela dés 1895 avec le manuscrit H (les névroses de défense), Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques 1911, jusqu’aux textes tardifs de 1937 et 1938 (construction dans l’analyse et le clivage du moi dans le processus de défense, sans oublier le Cas SCHREBER 1911).

A LACAN revient d’avoir conceptualisé la Forclusion, mécanisme ou stratégie du sujet propre à tout moment psychotique et d’avoir très tôt empoigné cette question de la psychose.

C’est modestement dans cette lignée que je vais essayer de m’inscrire.

J’ai pris le parti d’un possible travail psychothérapeutique avec des patients psychotiques rencontrés à l’hôpital ou en CMP. Ce parti pris n’avait aucune justification théorique, mais me semblait s’organiser dans une réflexion que j’ai pu formuler plus tard de la manière suivante : ce qui est humain doit pouvoir supporter un regard et une écoute psychanalytique.

Alors pourquoi ne pas mettre la psychose à l’épreuve de ce regard et de cette écoute psychanalytique ?  Bravant en cela la formulation freudienne : « il n’y a pas de transfert psychotique », et suivant en cela une perspective lacanienne.

Je me suis donc mis au travail, avec toutes les incertitudes d’une approche non balisée, ce qui au delà de la terreur à s’aventurer dans des zones de «  non droit » représente une extraordinaire occasion d’être inventif.

Je vais tenter de tisser une réflexion autour d’un travail mené avec une patiente pendant des années, lequel sera mon fil rouge.

Réflexion donc, qui va essayer de redéfinir les contours d’un possible travail thérapeutique à partir d’une activité délirante, remettant en chantier les zones qui se sont absentées du psychisme pour laisser place aux délires ou aux hallucinations.

Travail qui a permis à cette patiente l’émergence d’une activité fantasmatique qui semblait hors d’accès au début de cette prise en charge.

Madame B

Madame B. s’est d’emblée présentée comme quelqu’un envahi par une activité insolite qui l’occupe des journées entières : elle « fait du tri » de vêtements, d’un placard à l’autre et inversement. Activité dans laquelle elle peut déployer une énergie considérable, et par ailleurs c’est une activité infinie, vide

de sens.

D’un infini qui semble embraser le temps au point de le réduire à l’actuel.

Simultanément elle tente d’inscrire dans le langage ce comportement insolite avec un signifiant qui reste comme lettre morte :

« je fais du tri »

Ca la gène car elle ne fait que ça, au détriment de l’entretien de sa maison et au détriment des relations à ses proches, dit elle.

Par ailleurs elle est souvent aux prises avec des complots dont elle est la victime menacée.

Cette patiente m’a « occupé » plus de treize ans.

Occupé comme savent le mettre en jeu les psychotiques : tout est exacerbé, menant aux limites de la rupture, sans pouvoir utiliser ce tampon toujours possible des mots :

_Depuis les témoignages d’une absolue nécessité à ce que je sois là, quasiment à disposition, avec une fureur qui laisse entendre que je suis le seul permettant que sa vie se poursuive, et que cette présence en est la garantie.

_Aux témoignages de rejet avec une semblable fureur à s’acharner à détruire la personne qui peu de temps auparavant était promulguée garante de sa vie.

De ce balancement nous pourrions voir se dessiner les contours d’une négociation de l’Amour et de la Haine : mais le dire ainsi serait prématuré car il n’est pas question d’affects assumés mis en jeu. Il est plutôt question d’affects flottants qui, sans attaches dans une chaîne signifiante, prennent la voie du Réel. Il est aussi question de comportements qui laissent surgir des nécessités qui semblent résolument désarticulés.

Bien sur, ces rencontres sous le sceau de l’ultime, et souvent de la tyrannie alternent avec d’autres innombrables où le rien ou le peu semblent s’installer pour assurer l’immobilité. Récits de fragments de vie, alimentés de détails d’où le diable a chassé toute part de rêverie ou d’imaginaire. A les entendre on est comme collé à une réalité où aucun interstice ne peut voir le jour. La suffocation prend l’ascendant dans l’écoute, à l’image de celle qui aliène la patiente.

Et puis il nous faut conjuguer avec les hallucinations ou les interprétations délirantes. Moments de vie psychique qui provoqueraient vite un recours à une rationalité clinique fugueuse et protectrice face à tant d’étrange, dont d’ailleurs les patients semblent vouloir nous en protéger en nous les cachant.

Me voici convoqué avec virulence, et avec une quasi obligation de réussite sinon… c’est la catastrophe annoncée, à défaire cette femme de ce surplus d’existence envahissant qui consiste  à trier des vêtements.

Cette pression dont j’ai été mille fois l’objet avec des patients psychotiques semble pouvoir être convoquée de plusieurs manières :

_ L’autre ne semble exister que dans un rapport de force où la seule issue est de le transformer en partie de lui-même à utiliser, et de fait le néantiser en tant que sujet. La conséquence est qu’il n’y a pas d’adresse, ou peut être est ce dans ce mouvement propre à la psychose, de néantisation de l’autre qu’il n’y a pas nécessité d’une adresse.

_il se dessine souvent un rapport de vie ou de mort, comme si l’un des deux devait disparaître, en l’occurrence le psychanalyste, mais pas uniquement. Le premier signe de cette mise à mort tient à la manière dont le thérapeute se sent figé dans ses associations et dans sa pensée : il y a, alors, au moins un partage, qui est celui du glacis d’une aire de mort !

Essai de nouage dans cet ultime qu’est le balancement entre vie et mort ou émergence dans toute sa brutalité de la question de l’existence ?

Peut être est ce là le fondement des questions que nous adressent les psychotiques, à savoir une interrogation sur l’origine du sujet.

Mise à mort, à quoi la position du thérapeute peut répondre Mise à vie. Reste à savoir de quel côté est la mise.

Comme renvoyé aux confins de l’existence, nous sommes immergés dans un univers où l’actuel de l’archaïque est roi.

Quel peut donc être le ressort des thérapeutes à s’engager dans un tel combat ?

Et pourtant cette violence destructrice n’est pas aussi absolue : elle s’accompagne ponctuellement d’une attention à sauvegarder l’autre, à le protéger comme seule garantie de survie.

C’est peut être déjà dans cette survie psychique à tenir du côté du thérapeute, que peut s’organiser la première articulation d’une possible entame de la morbidité.

La perception minimaliste de ces sauvegardes de l’autre dont j’ai été l’objet, a été pour moi comme un premier ancrage me permettant de m’extraire de l’actuel mortifère, et comme un appel à fabriquer de l’autre.

Retour à ma patiente

Pris de court au début, comme dans une nécessité de ne pas sombrer, je tente de convoquer du sens par un jeu associatif qui, bien sur n’est pas le  sien : vêtements, pelures, enveloppes… : et pourquoi ne me signifierait elle pas qu’il est question pour elle de changer de peau, à la faveur d’un divorce !

Ou, autre voie, autre perspective, le tri n’est il pas à entendre comme une invitation à un repérage dans les choix affectifs remis récemment en chantier.

Ces voies s’avèrent des impasses : il semble que le « tri » en question est un signifiant isolé d’une chaîne signifiante, et qu’il n’est pas recevable, pour elle, d’être conviée à se situer dans l’univers du désir et du sens qui se tisseraient à travers le langage.

La chaîne associative n’est pas convocable car ce signifiant tourne à vide, ce qui rend totalement inopérant toute forme d’interprétation.

Ce tri qui s’inscrit dans une activité délirante et qu’elle vit comme une ordonnance dictée de l’extérieur, vient pointer l’extra territorialité psychique, le hors psychisme qui prend forme de Réel: effet de la forclusion !

« Le signifiant forclos reparu, parce qu’il a traversé le réel, est devenu réel »nous dit S. RABINOVITCH la forclusion p°74

Son insistance et sa répétition confirment la nécessité d’un essai réitéré de figurer l’irreprésentable, essai qui vient marquer que l’activité délirante est tout à la fois « tentative de guérison et reconstruction », comme le dit FREUD, essai de constituer une origine et dans le même temps signe d’une « abolition produite par un déni de la réalité qui va empêcher le sujet (contrairement à la négation proférée par le névrosé), de découvrir la représentation à laquelle elle s’adjoint »

C KOLKO les absents de la mémoire p° 37

Ce signifiant est comme désolidarisé de toute liaison à d’autres signifiants, « congelé » dit C KOLKO. Comme un point d’arrêt ; il est vidé de toute pensée et de la possibilité de s’articuler à d’autres signifiants,

Est il ou non mobilisable ? Tel me parait être l’enjeu de ce travail !

Au début de nos entretiens, ses possibilités associatives étaient inexistantes. Le récit qu’elle pouvait faire de sa vie prenait la forme d’une sorte d’inventaire de ses comportements.

Mortellement ennuyeux ! J’avais même une forme d’appréhension à ces rendez vous, tellement le sentiment d’être comme capturé m’envahissait. Une capture en écho à celle que je pensais discerner dans son rapport aux autres.

Son histoire et plus encore les affects liés aux rares souvenirs restaient vacants ou absents, ou tellement insolites qu’ils en devenaient insaisissables. Elle ne pouvait évoquer qu’une vie sans attaches, avec des bribes de souvenirs, sorte de kaléidoscope renvoyant à un vide abyssal.

Opposé à cela les incursions délirantes venaient créer du plein : essentiellement en remplissant le psychisme d’une activité débordante, et peut être aussi, à son insu, en remplissant la quête de sens sur la question des origines : origine des symptômes, origine du malaise, origine de sa vie…

Comme si la nécessité du tri venait organiser un présent absolu, clore toute possibilité d’accès à une histoire personnelle, et comme si la mémoire d’un trauma, trop présente devait s’absenter.

Incursions délirantes qui en contrepoint venaient créer du lien :

Incursions délirantes qui mettaient en scène des situations de menace ou de danger :dangers d’agressions sexuelles par un voisin entreprenant qui l’inondait de mots érotiques glissés dans sa boîte aux lettres, danger d’être vue nue par un autre voisin voyeur qui passait son temps sous ses fenêtres, danger d’être considérée comme seul objet sexuel par son ami actuel, danger d’être reniée par ses parents et malmenée par son fils… les dangers étaient de tous les lieux et de toutes les rencontres et venaient comme répondre à une question : « c’est à cause d’eux que je vais mal »

Ce « c’est à cause d’eux » venant introduire de l’altérité dans un univers qui m’est apparu parfois hermétiquement clos.

Entre ces deux pôles, comme vide et plein, se noue la question de l’intérieur et de l’extérieur, limites entre intra et extra psychique : il y est question des bords dont l’absence de dénivelé laisse toute latitude aux passages sans traces de frontières. Cet interface intérieur-extérieur est une question qui sera reprise par LACAN sous la forme de nouages où l’intérieur peut devenir extérieur, comme le sont les hallucinations.

Et puis il y a les actes, qui qualifiés de « passages » sont le plus souvent aussitôt disqualifiés dans leur potentiel à signifier.

Cette activité délirante étant comme une ombre portée, venant représenter le sujet dans une métonymie totalisante, il ne me restait qu’à entendre le silence assourdissant de l’ombre.

Alors j’ai opté pour essayer d’inscrire l’activité délirante comme préludes à une lecture, de sortes de signes annonciateurs de brouillons illisibles. Avec cette particularité qu’ils reviennent de l’extérieur et ne sont pas reconnus par le sujet comme ses propres productions psychiques.

J’ai opté donc pour les reconnaître en les validant comme tentatives et essais, inefficaces et désespérés, certes, pour essayer d’inscrire une part obscure et étrangère d’elle-même.

J’ai pris en cela une direction autre que celle communément admise en psychiatrie où il est plutôt question de « casser » le délire  ou d’attendre de la part du patient une « critique » du délire.

Dans le même temps j’ai opté pour laisser trace d’une subjectivité : la mienne comme subjectivité qui peut résister aux attaques et essayer d’entendre, en ponctuant des moments singuliers d’une formule avec toutes ses variations possibles :

« J’entends que vous me dites.. »

Cette version soft ne peut pas faire oublier les attaques dont j’ai pu être l’objet, me qualifiant de «  responsable de sa souffrance, à l’origine de sa maladie, l’ayant entraînée dans le marasme »…, dans le même temps où j’essayai de maintenir une position maternelle. Ce qui en soi fait signe.

J’ai vécu ces moments comme des moments charnières et ouvrant sur un éclairage ultérieur indiquant que c’étaient autour des questions d’une mère en difficulté pour protéger que j’étais convoqué.

Alors là m’est apparu un déterminant partagé, signifiant de mon côté, pas encore signifiant de son côté, qui pourrait prendre la forme de : soigner la mère.

(Cf. BENEDETTI et l’inconscient partagé. S’ouvre la question de ce qui est partagé)

Cette femme encore jeune, à l’opposé de son activité de tri très organisée, s’est présentée dans un état de grande confusion. Tous ses repères semblaient laminés. De méfiance en défiance elle ne semblait arrimée à rien.

Des repères avaient ils d’ailleurs été un jour siens ?

Elle était dans une forme d’indécision permanente, implorant du regard des réponses qui lorsqu’elles lui étaient données par des proches ou par moi-même étaient anéanties et accompagnées de mouvements de persécution.

Elle me donnait l’impression d’une bâtisse dont le regard des autres servait d’étai, jamais sure et toujours à la merci d’un décrochage de ces regards étayant. Le scopique était convoqué comme suppléance des mots, mais aussi vécu comme persécuteur ; les autres ne cessant de la regarder pour la critiquer.

J’ai été assez rapidement capté par la manière dont elle semblait sans cesse agie par les autres.

« Ce que pensent les autres c’est moi

Je suis ce qu’ils pensent de moi »

« La société me pénètre

Ils viennent s’installer en moi, je suis envahie j’aimerai être sourde »

L’envahissement de cette femme par les discours, par les décisions, par les pensées des autres était déclinée dans une multitude de situations et j’étais moi aussi pris à parti dans cette manière qu’elle avait de se figer dans mes paroles, qu’elle faisait siennes, en me les reprochant ensuite, avec une violence à l’image du danger d’engloutissement qu’elle me paraissait témoigner. A l’envers elle était aussi convaincue d’influencer les autres.

« Je leur mets des idées dans la tête »

Un évènement avait été à l’origine de sa décompensation : un avortement dicté par son ami du moment, quelle a effectué alors que des années plus tard elle a réalisé que ce n’était pas son choix. Choix de son ami, choix de sa mère dont elle a appris qu’enceinte de ma patiente elle avait elle même envisagé d’avorter.

Cet évènement avait mis en chantier une haine insondable à l’égard de sa mère, qui l’a entraînée à « régler ses comptes  avec cette famille de rien », sous forme de lettres d’injures et de véhémentes charges au téléphone.

Ces éléments de son histoire n’ont été énoncés que dans un second temps.

Sa vie est ainsi balisée de choix qui s’avèrent, après coup ne pas être les siens ; pour déménager, pour changer d’homme, de voiture, de machine à laver….ou pour adopter un chien …

Alors que me laisse t elle qui pourrait servir de point d’ancrage à un travail ?

J’entrevois celui-ci dans plusieurs directions qui elles aussi vont être synchrones et intimement tissées :

Une invitation à border un espace psychique

Une prise en compte de l’activité délirante

Une invitation au travail pour que la métonymie du symptôme (au sens psychiatrique du terme) devienne métaphore

Comment cela s’est il donc passé ?

Il s’est agi pour moi de me glisser dans son délire. Car au fond c’est comme s’il n’y avait rien à entendre et encore moins rien à saisir d’un sens, et que par contre il y avait à se positionner.

Glisser comme à en prendre les contours pour en subvertir le contenu. Subversion ? En un sens par rapport à la fonction de représentation métonymique et totalisante du symptôme.

Et pourquoi ne ferai je pas du tri avec elle ? Etrange alliance thérapeutique !

J’ai ainsi passé des heures, des jours, à trier avec elle des affects sur le modèle de l’Attribution, (du Jugement d’attribution freudien) ce qui pouvait être retenu bon ou mauvais pour elle. Et à essayer dans l’actuel de nommer, de localiser et de saisir une adresse à ces affects.

Car contrairement à l’affirmation freudienne qui énonçait que dans la psychose représentations et affects étaient évacués les affects sont présents, mais nomades, sans arrimages.

Les évènements de sa vie donnaient matière à ce type de travail, vie toute en ruptures et réconciliations.

Travail de petite main, sans envergure autre que d’essayer de durer, travail de minutie de l’instant.

Je deviens l’hôte qui peut recueillir ces fragments de vie.

Bien sur cette construction s’est constamment alimentée d’une envie de dénouer les énigmes de sa vie, lesquels semblaient mirages permanents.

Il c’est alors joué un moment qui a pu devenir scénario.

Elle interrompt brutalement le travail, dans un mouvement de colère accusatrice très virulent à mon égard.

Je lui dis que lorsqu’elle voudra revenir je l’accueillerai.

Lorsque six mois plus tard elle ressurgi elle me dit :

« Alors vous voulez bien me voir ! »

Cet énoncé s’est éclairé pour elle d’une pluralité de sens, comme si à travers le scopique je ne faisais pas de tri, comme la mère qui «  n’a jamais pu la voir »

A ce moment elle a pu envisager une perte : perte de la conviction que depuis sa naissance elle était mise hors vie et hors vue, perte de la jouissance d’un attachement à une mère porteuse de vœux de mort à son égard.

Et elle a pu aussi envisager de se confronter aux mystères de ses origines : enfant non désirée, qui a été engloutie par le désir meurtrier de la mère et qui va poser la question de son existence et de la scène primitive prélude à celle-ci.

Scène primitive dont elle a pu retisser le croisement à partir de la violence que le père exerçait sur la mère.

Autrement dit s’est constituée, à partir d’un éprouvé, la possibilité d’une figure maternelle multiple.

Eprouvé et figuration : comme deux temps nécessaires à l’accès à une possible symbolisation.

Elle va peut être pouvoir faire entrer ce signifiant tri dans son histoire (cf. LACAN Séminaire les psychoses)

Là, comme un point d’émergence, début d’une histoire possible, début de la possibilité d’un passé et d’un avenir, a pu débuter le récit de sa vie, dans une adresse.

L’activité délirante a cessé, laissant place à une angoisse massive et l’énoncé de rêves traumatiques. Ainsi qu’une appréciation d’un posssible contenant qui lui a fait dire plusieurs fois : « dans mon intérieur j’ai pensé… »

Emergence de fantasmes :

Et les vêtements me direz vous ?

«Quand j’étais petite, ma mère m’habillait en princesse, et c’était du faux ».

Tri dans les vêtements pour parer sa fille « moins que rien, môche, qui ne fera jamais rien de sa vie » (disait la mère) d’atours présentables.

Masques d’une insoutenable vérité.

Questions autour de la clinique

Je vais organiser ce travail autour des questionnements suivants :

_la question organisatrice sera celle qui touche à la réversibilité ou non de la forclusion .C’est une question qui a surgi à la lecture de deux textes :

celui de Solal RABINOVITCH la forclusion et celui de Catherine KOLKO Guérir ou réanimer

_ Je vais la décliner en suivant les lignes qui se sont dessinées pour moi dans ce lent parcours

_Quel préalable peut on formuler pour un travail de ce type ?

_Quel en est le champ de travail ?

_ Quelle place pour le psychanalyste ?

_ D’une activité psychique réifiée peut il naître un possible accès au fantasme ?

I - Quels préalables peut on formuler pour un travail de ce type ?

Pratique analytique ?

S’ouvre un abîme quant à la pratique analytique et quant à la place du psychanalyste.

Peut être est il incongru de commencer par la position du psychanalyste, mais elle me parait déterminante pour pouvoir assurer ce travail avec ces patients.

BENEDETTI a beaucoup à nous transmettre sur ce terrain, et il s’y emploie dans Le sujet emprunté

De même J. OURY qui déclare dans une formule lapidaire :

«  Le psychotique, il faut qu’il rencontre quelqu’un »

Mais je retiendrai aussi le travail de Françoise DAVOINE et Jean Max GAUDILLIERE dans Histoire et Trauma qui reprennent la figuration du Thérapon qui a charge d’âme dans le combat et qui « développe une passion de prendre soin de l’autre physiquement et psychiquement ».

Un point singulier est qu’il n’est pas question dans ce type de travail d’une intention du travail analytique qui conduirait à une levée du refoulement pour permettre au texte inconscient de surgir.

Il est question de créer les conditions pour que les signifiants gelés trouvent le chemin d’une inscription, pour un possible refoulement, et dans ce contexte la position transférentielle avec sa singularité en est la pierre angulaire.

La singularité tient à ce que le travail analytique opère un glissement de l’interprétation à la construction

Cf. « construction dans l’analyse »1937 FREUD, Résultats Idées Problèmes II

Quels chemins ?

Dans un raccourci, je l’articulerai à quatre positions :

_la première qui consiste à résister aux attaques destructrices

_ la seconde qui consiste à se placer dans une position de témoin

_ la troisième qui consiste à faire un pari

_ La quatrième qui consiste à être du côté d’un questionnement adressé au patient et d’un désir de souhaiter avec lui résoudre son énigme. Cela ouvre sur la question du désir du thérapeute.

Ces positions ne sont pas diachroniques, mais bien au contraire synchrones et sollicitées dans le même temps.

1_Alors déjà résister aux attaques destructrices, paroles d’une violence parfois inouïe, dont on ne peut même pas se dire qu’elles sont déplacements tellement leur caractère flottant rend irrationnelle et impossible toute liaison ou association. Et il en est de même des attaques amoureuses.

2_Il semble que ces affects sans attaches sont comme à la recherche de personnes pouvant les incarner, un « hôte » ou un Grand Autre, à la recherche d’une parole pour les faire exister, à défaut du sujet, mais que dans le même temps les patients s’acharnent à détruire tout accueil.

_ « le psychotique…témoin ouvert, semble fixé, immobilisé dans une position qui le met hors d’état de restaurer authentiquement le sens de ce dont il témoigne, et de le partager dans le discours des autres » nous dit Lacan (les Psychoses _ fev 56 p°149).

C KOLKO a développé cette approche en terme de témoin, du côté du psychanalyste, dans un renversement qui place l’analyste là où s’absente le patient.

« L’analyste n’a-t-il pas à se faire lui aussi le témoin ouvert ? » (Les absents de la mémoire p°26)

Témoin de quoi ?

Témoin d’une souffrance

Témoin qui vient valider l’existence de ces affects errants

Témoin de ce que le délire, construction qui s’inscrit hors de la subjectivité du sujet, dans un extérieur, dans le réel, est comme un ensemble de signes sans sens, qui laissent en dépôt une énigme (qui n’apparaît pas comme telle au patient) et laissent du côté de l’analyste un désir d’en savoir plus, ou un désir de savoir.

N’est ce pas là le ressort du transfert dans la psychose qui inverse les positions. En l’absence de supposé savoir à l’analyste, car le psychotique sait, et sa conviction ne cède pas, seul le psychanalyste peut se faire interrogateur et chercheur.

Position inverse qui met à l’œuvre et à l’épreuve le thérapeute et qui le sollicite du côté de sa capacité à promouvoir un savoir inconscient, là où les seuls témoignages vont dans le sens d’un énoncé hors sens ou pour le dire autrement d’une lettre morte. Mais là aussi où la complétude du savoir inaliénable, savoir de l’autre plus que du sujet, ne semble pouvoir être entamée dans son effet totalisant.

Ce savoir insu dans son origine, est souvent lié, pour le nourrisson, aux difficultés de traduction du chaos des sensations, en perceptions, dont la mère est chargée.

Comme le souligne C.KOLKO dans son article Guérir ou réanimer (Actes du colloque du Cercle Freudien2012), la palette des réponses de la mère peut être largement aliénée, en fonction de sa propre histoire et en rapport à sa propre division.

Cette défaillance dans les traductions de l’autre maternel va faire obstacle à la possibilité d’une pluralité de représentations de l’expression de son enfant, se limitant à une traduction unique, totalisante.

«  C’est ce type de défaillance dans les traductions de l’autre maternel qui va empêcher la création de représentations et faire trou dans la chaîne signifiante. Ces Forclusions qui peuvent être partielles vont confronter l’enfant à un assujettissement à une figure du grand Autre, sans possibilité de création de ses propres signifiants » C KOLKO.

L’autre sait, les paroles deviennent des citations. Le jeu dialectique avec l’autre qui permet une mobilité d’ajustement entre les désirs, la demande et les réponses, a comme issue les « accidents mortels du signifiant » comme les nome LACAN dans ce qu’il définit comme la Forclusion.

On peut ainsi penser le transfert dans la cure de psychotiques, articulé à une tentative de remise en circulation par l’analyste d’une traduction fondamentale, pour « transformer un dire en une énonciation »

« Le transfert est l’opération qui permet de transformer une citation en énonciation afin de laisser transparaître l’énigme propre à la division subjective » C KOLKO

J’ai ainsi souvent été amené à rebondir sur les propos désarticulés des patients par des formules aux déclinaisons multiples autour d’un fondamental qui serait : « j’entends que vous me dites… » (Comme je le disais précédemment) pour permettre une possible liaison de l’éprouvé à une adresse. En sachant que le propre de l’expression délirante est d’être sans adresse.

3_ De quel pari est porteur le thérapeute ?

Peut être du pari que l’activité délirante qui s’impose dans sa répétition et son aspect réifié est potentiellement porteuse d’une inscription. A l’image de la mère de nourrisson, qui anticipe et qui est dans l’illusion d’un devenir pour toute expression de son enfant.

Comme un rêve dans sa dimension de première inscription.

Cela invite le thérapeute à inscrire le délire dans le registre de l’humain, et l’inscrire comme la promesse d’une articulation avec une chaîne signifiante. Réintégration à venir dans un intérieur.

C’est peut être assimilable à une Bejahung : affirmation primordiale de l’ensemble des signifiants, qui est couplée avec celle de l’origine du sujet.

C’est le pari d’un possible accès au refoulement, c'est-à-dire pari de la constitution d’un inconscient, là où les traces sont restées hors champ par rapport à l’inconscient issu du refoulement.

Tout cela, propulse le thérapeute dans la participation à la création d’une histoire, d’un mythe personnel au patient, qui croise les mythes universels.

Saisir des propos fugaces ou des affects solitaires des patients, et au gré de mes propres associations les insérer dans l’histoire d’un personnage de conte, leur donnant ainsi une possible inscription dans un récit tout à la fois personnel et collectif. Mais aussi en leur suggérant un possible ancrage à une figure humaine autant qu’imaginaire.

Cf. Mr G

Toutes les figures, aimantes, grotesques, cannibalesques, enfantines, maternelles, paternelles, haineuses, fratricides…rencontrées dans les contes, dans les odyssées ou dans la bible m’ont servi de support aux représentations que je pouvais moi-même construire, au sens où FREUD parle de la construction dans l’analyse FREUD construction dans l’analyse Résultats Idées Problèmes II, afin de les proposer comme autre lectures des affects en jeu.

« Une analyse correctement menée le convainc (le patient) fermement de la vérité de la construction, ce qui du point de vue thérapeutique a le même effet qu’un souvenir retrouvé ».

II –Quel est le champ de travail ?

J’ai été happé par l’incessante déambulation d’une position à une autre dans les choix de vie de ma patiente, et d’une parole à une autre, les deux ne semblant jamais arrimées à sa subjectivité. On pourrait penser cela comme l’effet d’une division subjective.

Cela semblait plutôt l’effet de la présence ordonnante d’une figure de Grand Autre, venant en permanence dicter sa Loi et du coup rendre insaisissable toute subjectivité.

C’était donc une invitation à essayer de dénouer dans l’actuel de sa vie cet écheveau, ou autrement dit de l’aider à construire un espace psychique. De l’aider à construire une histoire avec une origine.

Car la question de l’origine est là qui seule peut permettre de se référer à un avant et un après, c'est-à-dire de céder à la dictature de l’actuel et à la dictature du tout.

Cela m’a engagé avec cette patiente à saisir des empreintes parfois fugaces au point de disparaître comme les traces d’un rêve au réveil, empreintes sous forme de comportements insolites, sous forme d’attitudes corporelles ;( des larmes, un regard de terreur, un regard tendre, une cassure du corps…) et sous forme d’affects isolés de tout contexte, affects errants.

Ma saisie, bien que difficile à rapporter parce qu’en deçà des mots et portée par le corps, a consisté en une nomination de ces émergences et puis en un essai de traduction pour donner de la densité à ce vécu et pour donner une reconnaissance sur un modèle maternel.

Traduction qui a parfois consisté à attribuer ou accoler un signifiant à ces émergences : « il semble que de l’amour est à l’œuvre dans ce que vous me témoignez» ou

« Il semble que de la haine est à l’œuvre dans ce que vous me témoignez »

« Il semble que l’envie du meurtre n’est pas loin dans ce que vous me témoignez…. »

Mais à ce temps là, j’introduisais une traduction préalable sous forme de figuration, d’images empruntées au vivier universel que sont les mythes et contes, ou d’images surgies dans l’instant.

Très curieusement je n’ai que peu de souvenirs de ces traductions en images, comme si elles avaient pu surgir dans un entre deux (partage d’images transformantes dirait BENEDETTI…), et que ce statut d’entre deux ne m’avait pas permis une appropriation.

Ces deux temps : représentation et nomination sont comme les configurations incontournables à une traduction des sensations en traces de perceptions.

Pour nous éclairer :

Je fais appel à S. RABINOVITCH dans La Forclusion et à sa relecture de la lettre 52 de FREUD, Naissance de la psychanalyse, qui pointe dans le circuit de la Perception à la Conscience les différentes traductions du perçu initial :

Perception

Traces de Perception (représentation de choses) :1ère inscription,

Inconscient (représentation de mots) :2ème inscription

Préconscient : 3ème inscription

Conscient

Il apparaît que la spécificité de la forclusion c’est d’intervenir au niveau des traces de perception et d’oblitérer le passage aux représentations qui elles seules peuvent devenir inconscientes sous l’effet du refoulement.

J’ai ainsi été amené à endosser une position d’autre maternel qui par ses traductions peut permettre au patient, d’introduire la résurgence d’un réel intraduisible, à un espace de représentations qui pourra devenir traces. (Comme à un nourrisson : c’est là un point de jonction entre pathologique et développement normal)

Ce réel intraduisible fait retour dans le délire mais également dans « ces mots errants accolés à des bouts de réel, qui ne peuvent pas faire une histoire et encore moins venir à la place de l’histoire » dit C KOLKO dans La Forclusion

(Le corps étant lieu d’adresse, comme retour du forclos ;)

L’autre aspect est que ce cheminement ne peut se réaliser que dans le transfert :

Il faut un Hôte pour que ces morceaux de réel puissent accéder à un statut de représentation. C’est dans cette perspective qu’il est possible d’entendre les énoncés préalables sur la place de témoin et sur le pari, comme une condition nécessaire à un lieu psychique garanti.

Outre cette traduction qui se déroule dans un temps incompatible avec une urgence sociale de prompt rétablissement, mon travail a aussi consisté à border l’espace psychique :

Cet espace psychique garanti au sein duquel un travail de transformation peut avoir lieu, mais aussi au sein duquel un travail d’appropriation peut avoir lieu.

Travail d’appropriation sur le modèle du Jugement d’Attribution. Ce que cette patiente après des années de travail a pu énoncer : « dans mon intérieur j’ai pensé que.. »

Paradoxe que cette création de bords qui viennent limiter le réel

Que prête le psychanalyste ?

Sûrement une psyché organisatrice.

Mais cette délégation ne peut opérer que dans un champ commun, autour d’un signifiant unificateur avant d’être partagée : en l’occurrence pour cette patiente il était question de soigner la mère pour qu’elle accède au statut de sujet divisé, seule garantie pour qu’elle puisse se désolidariser de l’injonction de prendre soin d’elle et d’assurer la survie de sa mère ainsi que la sienne.

Il semble que ce parcours puisse s’inscrire dans ce que Henri REY-FLAUD nomme « la première relève » illustrée par un miroir concave qui figure l’Autre maternel, qui par une action de convergence unifie et transcrit en images les empreintes primitives.

«Par l’opération de rassemblement du corps qu’il opère, le premier miroir concave maternel confirme sa fonction de support de la première identité imaginaire de l’enfant, action préparatoire nécessaire à l’opération symbolique qui sera réalisée à l’étape suivante , par un autre miroir ».

Une autre étape s’impose à la suite

Il est alors question d’un second miroir, miroir-plan qui ne recueille plus directement le corps de l’enfant, mais les rayons réfléchis par le premier miroir pour accomplir, à travers une image virtuelle, une symbolisation de ce corps. Miroir- plan qui figure la mère qui accepte les signifiants paternels et qui dans ce délestage s’accepte comme sujet de l’incomplétude, sujet divisé.

Les images du second registre sont recueillies et traduites en terme de « traces » signifiantes.

Comment qualifier ce travail, sinon en terme quasi stratégiques de travail de position ;

Positions qui répondent à deux lectures ;

L’une qui concerne la jouissance de l’Autre

L’autre qui concerne l’exil au dehors des signifiants du père

Deux positions maternelles qu il m’a été donné d’occuper. Position constitutive d’une unité imaginaire et position constitutive d’une loi autre que celle de la mère mais dont seule celle-ci permet l’accès.

Ultime retour à ma patiente en guise de conclusion

Il me reste à revenir sur cette question du fantasme qui ne peut que se déployer qu’aux conditions d’existence d un sujet barré et d’un objet a selon le mathème proposé par LACAN

S barré poinçon a

Et si la forclusion était un ultime barrage contre la possible émergence du fantasme(qui ferait trauma) !

En cela je n’ai pas envie de céder, comme le suggère C KOLKO (qui s’appuie sur la perspective de l’inanimé ou accident dans la langue) sur la composante défensive de la Forclusion. Et on peut penser qu’elle reste écran avec sa radicalité, contre une possible émergence du fantasme.

Si par contre, comme je le souscris, à la suite de C. KOLKO , la forclusion s’avère réversible et l’accident du signifiant n’a pas garantie d’être mortel, il nous est possible d’envisager le déploiement du fantasme dans sa fonction double d’obturation et de fenêtre sur le réel.

Pour ma patiente

Que le tri puisse s’affranchir de sa fonction réifiante pour devenir prélude à un autre signifiant :trio

Jean Jacques CORRE Juin 2013

Mise à jour le Dimanche, 03 Mai 2015 15:06  

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