Le Cercle Freudien

Dijonnais

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le désir ou les désirs dans le rêve, textes de Norbert BON, Jean-Jacques CORRE et Gilles MONCHICOURT, 26/06/2010

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Signe, signifiant, lettre : coup de chapeau au père Freud.

Norbert Bon

Je me propose donc d'examiner la position de Freud sur la question de "la symbolique", à laquelle il consacre un chapitre, plutôt laborieux, de la Traumdeutung[1] : cette idée qu'il y aurait des symboles qui valent pour tous, des symboles universels et qui s'interpréteraient donc à partir d'un savoir a priori de l'analyste, ce qui paraît contradictoire avec la thèse centrale de Freud, remettant en cause les "clés des songes" qui l'ont précédé au profit d'une interprétation singulière à partir des associations du rêveur. Mais je vais d'abord repartir de l'analyse de ce rêve, que j'ai publiée voici quelques années sur le site freud-lacan.com sous le titre "Un rêve interprété" et qui vous a donné l'idée de me solliciter pour intervenir dans votre cycle de travail sur le rêve. Je vous le rappelle, il s'agit du rêve d'un homme d'une trentaine d'années, énoncé ainsi : "j'ai rêvé que j'étais en voiture avec vous, c'est vous qui conduisiez et, d'un seul coup, vous faisiez un écart pour éviter quelque chose par terre, sur la route… je ne sais pas quoi… un caillou peut-être, mais je ne suis pas sur."

C'est là ce que l'on appelle un rêve de transfert, il met en scène l'analyste et renseigne sur l'état du transfert à son égard, les voyages en train, en voiture, étant, en outre, propices, note Freud, à figurer le parcours analytique. Le sentiment qui domine dans les associations spontanées est celui de la maîtrise, la virtuosité, avec laquelle l'analyste a évité cette chose, qui laisse néanmoins l'analysant perplexe : il voit nettement l'écart, l'embardée, il pourrait en dessiner le schéma, mais à plusieurs reprises, au cours de la séance, il y revient pour se demander quelle pouvait bien être cette chose sur le sol. Il est clair que cet objet manquant dans l'image désigne le lieu d'un signifiant refoulé. Alors, parmi d'autres considérations, lui revient ce poème de Victor Hugo, que son père aimait à lui dire, "Mon père, ce héros au sourire si doux", avec cette scène où, croisant sur le bord d'un fossé "un Espagnol de l'armée en déroute" qui lui réclame "à boire par pitié", le père dit au fils de lui donner, mais l'ennemi traîtreusement vise le père si bien que "le coup passa si près que le cheval fit un écart et le chapeau tomba." Suit cette réplique magnanime : "donne lui tout de même à boire, dit mon père". Et, soudain, vient à l'analysant l'idée que cette chose là, par terre : "voilà, c'était un chapeau !" Et l'analyste de ponctuer : "Chapeau !" L'analysant se souvient alors que quelques séances auparavant, l'analyste lui avait fait une interprétation en forme de trait d'esprit qu'il avait trouvée formidable, tout à fait juste, un travail de virtuose et qu'il avait pensé : "chapeau !" Mais, pour tout dire, en même temps, comme dans le rêve, un peu casse-cou ! Somme toute : "bravo, mais si vous n'aviez pas conduit comme un fou, on n'aurait pas risqué de se casser la figure". S'ensuit l'évocation d'un souvenir d'enfance où, en voiture avec son père, ils avaient failli avoir un accident, mais celui-ci avait rattrapé in extremis un dérapage dans un virage. "On a eu chaud", avait dit le père ! J'étais prêt à attraper le volant", avait déclaré péremptoirement le fils, pour s'entendre répondre : "Malheureux, ne fais jamais ça !" Puis vinrent d'autres souvenirs en rapport avec des doutes informulés sur la conduite du père. A partir de là, purent être exprimés les sentiments hostiles et l'ambivalence envers ce père idéalisé et s'ensuivre, dans sa vie actuelle, certains effets de dégagement d'une position de soumission et de quête d'amour à l'égard des figures de l'autorité.

L'intervention de l'analyste est, dans ce cas, des plus concises. Elle s'appuie sur une indication du rêve : "ici, manque un objet". Indication qui, à suivre la théorie freudienne du travail du rêve comme mise en image d'un énoncé, équivaut à : "ici, un signifiant a été refoulé". L'intervention consiste à retourner au rêveur ce signifiant lorsqu'il apparaît dans les associations, en le soulignant, sans préjuger de la signification qu'il prendra parmi les différentes possibles du côté métaphorique ou métonymique, ni de ses effets littéraux, en faisant confiance à la logique du signifiant qui est celle de l'inconscient, pour nous conduire dans lalangue où le sujet est pris. Ainsi peut lui en revenir, dans toute son équivoque, ce coup de chapeau au père. L'efficace de l'intervention tient évidemment à ce que, au même moment, dans le transfert, ce chapeau, l'analyste le porte.

Ce qui est ici cocasse, c'est que c'est le travail des associations qui conduit à l'émergence du signifiant chapeau, dont on verra que c'est le premier symbole que Freud analyse en détail en tant que symbole phallique et supposé, comme tous les symboles, ne pas se prêter aux associations libres ! C'est en effet l'impasse que Freud relève d'entrée, impasse qu'il n'en préconise pas moins, en désespoir de cause, concernant ce symbolisme collectif. Mais n'est-ce pas au contraire lorsqu'ils sont incapables de dire les choses sous une forme plus directe que les analysants ont recours au symbolisme collectif ? Auquel cas l'utilisation d'un savoir a priori dans l'interprétation, peut-elle conduire à autre chose qu'à la suggestion ou au renforcement de la "résistance", cette manière qu'a l'analysant de remettre l'analyste à sa place d'analyste quand il lui arrive de glisser à celle du maître ? A cette question, l'examen plus précis de la position de Freud sur la symbolique dans le rêve nous ramènera. C'est donc, vous l'avez compris, un coup de chapeau équivoque comprise.

Freud et la symbolique

Il s'y attèle dans le chapitre VI de L'interprétation des rêves : le travail du rêve, à propos de "la figuration par symboles en rêve - Autres rêves typiques". Il importe de savoir que cette section est un véritable patchwork, ce qui n'apparaît pas dans l'édition française des PUF de 1926 où l'on semble avoir affaire à un texte continu[2]. Elle ne figure pas dans la première édition mais se constitue et s'étoffe par ajouts, insertions d'incidentes et de notes, au cours des éditions successives entre 1909 et 1925, sans doute sous l'influence de Jung, au départ, bien qu'il n'y soit que peu cité[3]. Les premiers jalons sont posés dès le chapitre V, "le matériel et les sources du rêve", où Freud s'interroge sur les rêves typiques. Il marque nettement d'entrée la difficulté : "Nous ne pouvons pas interpréter les rêves des autres s'ils ne veulent pas nous dire quelles pensées inconscientes se cachent derrière. Cela entrave fortement l'utilisation pratique de notre méthode" (p. 210). Ce n'est qu'en 1925 qu'il précisera en note que "dans un cas notre activité d'interprétation est indépendante des associations du rêveur, c'est essentiellement lorsque celui-ci a utilisé dans son rêve des éléments symboliques. Dans ce cas, nous utilisons ce qui est - au sens strict - une méthode auxiliaire d'interprétation du rêve"(p. 210). Mais l'interrogation d'origine porte sur le fait qu'il y a des rêves que chacun de nous a pu avoir et qui ont pour tous la même signification. Ces rêves ont un grand intérêt pour la question des sources du rêve mais échappent à l'interprétation car "le rêveur ne se rappelle ordinairement pas les idées qui l'y ont conduit ou bien il se les rappelle d'une manière si obscure et si incomplète que nous n'en pouvons tirer aucun parti" (p. 211). Après quoi il développe non pas la symbolique mais l'idée de thèmes universels et de leur traitement par les contes et les mythes, notamment Ulysse et Oedipe : soit des structures, et non pas des éléments, symboliques.

Il en va autrement de la section sur "la figuration par symboles en rêve - Autres rêves typiques" où Freud affirme, dès la première phrase (1911), qu'il a "dès le début reconnu l'existence d'une symbolique du rêve" (p. 300). Ce n'est pas alors à Jung mais à Steckel que cette affirmation s'adresse. Steckel dont il reconnaît (ajout de 1925) que les contributions lui ont permis "d'apprécier pleinement" l'importance de la symbolique mais qu'il critique aussitôt comme ayant "peut être causé à la psychanalyse autant de tort qu'il lui a été bénéfique" (p. 300) et qu'il caractérise comme "non scientifique" et doué d'une "intuition" certes, mais qui "ne peut être soumise à la critique et, par conséquent, ne peut être digne de foi" (p. 301).

Suivent deux pages (1909 et 1914) pour développer que :

1. La symbolique est indéniable.

2. Elle n'est pas spéciale au rêve "mais on la retrouve dans toute l'imagerie inconsciente, dans toutes les représentations collectives, populaires notamment : dans le folklore, les mythes, les légendes, les dictons, les proverbes, les jeux de mots courants" (p. 301).

3. Elle est un des procédés de figuration du rêve.

4. Le rapport symbolique est plus ou moins évident, on peut penser qu'il fut autrefois d'ordre conceptuel et linguistique (note de 1925, p. 302)

5. Mais "il ne faut pas perdre de vue la plasticité particulière du matériel psychique" (p. 302) et il y a "une motivation individuelle ajoutée à la règle générale" (p. 303)

6. "L'existence de ces symboles est loin de faciliter l'interprétation et même la complique" (p. 303) puisque les associations ne permettent pas de les expliquer et comme il ne peut être question, pour des motifs de critique scientifique de s'en remettre au bon plaisir de l'interprétateur, comme l'a fait l'Antiquité et comme procèdent les étranges explications de Steckel" (p. 303), Freud en vient à préconiser la combinaison de deux techniques : "nous nous appuierons sur les associations d'idées du rêveur, nous suppléerons à ce qui manquera par la connaissance des symboles de l'interprétateur (p. 303).

7. Enfin, il précise que, comme dans l'écriture chinoise, ces symboles ont souvent plusieurs sens et que c'est le contexte qui permet d'en donner une interprétation exacte (ajout de 1914, p. 303).

"Ces limites et ces réserves étant posées" (p. 303), Freud énumère sur le mode du catalogue trois pages de "symboles", depuis l'empereur jusqu'aux secrétions en passant par le chapeau, les objets allongés, les boîtes, les sentiers, les murs, le manteau... pour terminer sur la réaffirmation (1911) qu'"il est difficile de parvenir à interpréter les rêves quand on se refuse à employer la symbolique" (p. 309), aussitôt "suivie" d'une nouvelle mise en garde (1909) contre la tentation de "réduire le travail de traduction du rêve à une traduction de symboles, à abandonner l'utilisation des idées qui se présentent à l'esprit du rêveur pendant l'analyse" (p. 309), la méthode des associations restant "d'un point de vue théorique et pratique le plus important (...). La traduction en symboles n'intervient qu'à titre auxiliaire" (p. 309). Suivent "quelques exemples de l'emploi de ces symboles dans le rêve", (p. 309) allant des plus succincts à de véritables interprétations d'autant plus que l'on avance vers la fin de la section, si bien que les trois derniers occupent autant de place que les neuf premiers : c'est précisément le dixième, charnière, auquel je m'arrêterai pour faire apparaître que la symbolique n'y intervient effectivement qu'à titre auxiliaire -au sens commun.

Le centre de la table

Il s'intitule "Contribution à la question de la symbolique chez les gens bien portants" (p. 320). Il s'agit d'un rêve rapporté et analysé par Alfred Robitsek et repris des "Zentralblatt für Psychanalyse"[4]. Le rêve n'est donc pas de Freud comme la moitié des exemples de cette section, et notamment le suivant "un rêve de Bismark" communiqué par Hanns Sachs, mais c'est bien Freud qui les met en perspective. Il s'agit avec celui-là de répondre à la critique que la symbolique des rêves vaudrait pour les névrosés mais pas pour les normaux. Le rêve, en anglais, est "d'une jeune fille non névrosée, de nature assez prude et réservée. J'apprends (c'est Robitsek qui parle) au cours de la conversation qu'elle est fiancée mais que son mariage rencontre des obstacles qui la font hésiter (p. 321). Le contexte de la "conversation" n'est pas autrement précisé, le récit du rêve et sa "traduction symbolique" tiennent en quelques lignes : elle me raconte spontanément le rêve suivant : "I arrange the centre of a table with flowers for a birthday". Questionnée, elle explique qu'en rêve elle se sentait comme à la maison (elle n'a pas de foyer en ce moment) et qu'elle éprouvait un sentiment de bonheur. La symbolique "populaire" me permet de traduire le rêve. Il exprime ses souhaits de fiancée : la table, avec les fleurs au milieu symbolise elle-même et ses organes génitaux ; elle se représente ses vœux d'avenir comme déjà exaucés, puisqu'elle pense à la naissance d'un enfant ; le mariage est donc passé depuis longtemps (p. 321).

Voici le rêve traduit : alors pourquoi diable trois pages de plus ? Précisément pour l'analyser et trouver confirmation à la traduction symbolique.

"Lors de l'analyse[5], je fis d'abord remarquer que "the centre of the table" est une expression peu habituelle, ce qu'elle concéda, mais naturellement je ne pus pas lui poser des questions directes. J'évitai soigneusement de lui suggérer le sens du symbole et lui demandai seulement ce qui lui venait à l'esprit pour les diverses parties de ce rêve" (p. 321-322).

Les associations, que je ne détaillerai pas, confirment que ces fleurs coûteuses pour lesquelles il faut payer : expensive flowers ; one has to pay for them" (p. 322), ont bien à voir avec la virginité de la jeune fille (Lilies of the valley = muguet est associé à la pureté) et la grossesse (carnation = œillet est associé à incarnation...) et qu'elle "s'identifie avec le fiancé, le représente "la préparant" à une naissance, donc en coït avec elle" (p. 323). Soit ! Mais qu'est-ce qui permet d'énoncer ainsi la pensée latente du rêve : "Si j'étais lui, je n'attendrais pas, mais je déflorerais la fiancée sans lui en demander la permission, j'emploierais la force" (p. 323) ? Assurément pas la "symbolique populaire" mais le mot "violets" qui n'est pas sans surprendre Robitsek lorsqu'il examine le sens des "trois fleurs symboliques" (p. 322) citées par la rêveuse : "je cherchai à comprendre le sens caché du mot violet qui paraissait bien peu sexuel ; je crus d'abord très hardi de l'expliquer par une association inconsciente avec le français viol. A ma grande surprise, la rêveuse l'associait à violate qui a, en anglais, le même sens. Le rêve utilise la grande ressemblance entre violet et violate (ils ne se distinguent que par un accent différent sur la dernière syllabe), pour indiquer, par la fleur, la pensée de la violence qui accompagne la défloration (ce mot emprunté également à la symbolique des fleurs) et peut être aussi pour indiquer une tendance masochiste de la jeune fille. C'est un bel exemple de mot-pont utilisé par les voies qui mènent vers l'inconscient" (p. 322).

C'est donc un signifiant qui le met sur la piste : il est question de viol. Mais est-ce ce viol qu'elle appelle de ses vœux pour satisfaire son désir sexuel ? Ou le prix qu'elle est prête à payer pour avoir un enfant ? Voire pour forcer le mariage ? (quels sont ces obstacles qu'elle rencontre ?) Ou encore le viol qui lui aurait donné naissance (elle était en rêve comme si elle avait été dans son foyer) (p. 321) ? Il faut pour en décider une autre indication, transférentielle celle-ci, de la place où la rêveuse met l'analyste et ce qu'elle répète du désir du rêve à lui raconter. Nous n'avons pas d'association sur le "pinks", annulé par la rêveuse et remplacé par "carnations", sinon "colour" annulé à son tour et remplacé par "incarnation" et où "l'insincérité montre que c'est en ce point qu'il y avait le plus de résistance" (p. 323). Dommage, ce rose (pink) nous eût peut-être conduits à un cochon (pig) dont précisément elle n'est près de voir la "couleur de la chair" (p. 323) s'il n'y met pas du sien. En outre, A. Robitsek nous livre peu ses propres pensées mais le sens où il penche nous indique assez celui où il aurait pu tomber ("j'évitai soigneusement de lui suggérer le sens du symbole" (p. 322) : à savoir saisir cette offre qu'elle lui fait de ses fleurs sur la table : "Interprétez-moi donc sans plus attendre !" l'invite notre ingénue puisque c'est ainsi qu'elle est indirectement caractérisée par A. Robitsek : "... les rêves ingénus (unbefangenen) des gens bien portants contiennent une symbolique beaucoup plus simple, plus claire et plus caractéristique que celle des névropathes, ..." (p. 321). Caractérisation reprise par Freud à l'issue de l'interprétation du rêve : "Ferenczi a fait observer avec raison que ce sont précisément les rêves des ingénus ("Traüme von Ahnungslosen") qui permettent de trouver le sens des symboles et la signification des rêves" (p. 324). Et l'ingénuité n'est-elle pas une façon d'appel au viol ?

Un pas de plus : soulignons que, dans le rêve qui précède, Freud écrit que "le rêveur ne pouvant nous donner d'autres souvenirs, nous avons le droit de chercher une interprétation symbolique" (p. 320). Notons qu'il fait suivre ce rêve de "l'ingénue" de celui de Bismarck que Hanns Sachs finit par interpréter, mais s'en retient, comme un rêve de conquête érotique : "résistance opposée à la pénétration, large chemin frayé par la cravache allongée, iraient dans ce sens mais ce n'est pas une base suffisante pour en conclure que des pensées et des désirs si définis parcourent le rêve" (p. 328).

Remarquons enfin que le mot "auxiliaire - au sens strict"(auxiliären du latin auxiliarus) dont il qualifie l'interprétation symbolique dans la note de 1925 (p. 250) signifie secours et est d'origine militaire. Pour avancer que chez Freud lui-même la question de la symbolique flirte avec celle du viol : sans doute les symboles sont des significations tentantes et il y a danger qu'on ne les utilise à des fins d'interprétations forcées quand l'analysant se refuse à faire part de ses associations.

C'est ce que Freud annonce dès la première phrase des "rêves typiques" (p. 210) : "Nous ne pouvons pas interpréter les rêves des autres s'ils ne veulent pas nous dire quelles pensées inconscientes se cachent derrière ; cela entrave fortement l'utilisation pratique de notre méthode". Et c'est ce qui insiste dans toute cette section sur la "symbolique" où Freud tente d'incorporer, par ajouts, au cours des rééditions successives, à son travail sur la Traumdeutung, les apports de plusieurs de ses disciples sur la "Traumsymbolik". Non sans peine, comme on l'a vu, et il est plaisant que cette section ait été introduite juste avant celle intitulée "Exemples de figurations, calculs et discours dans le rêve" (p. 347), datant en partie de 1900, en partie des rééditions ultérieures, où l'aisance de Freud à "déchiffrer les énigmes" apparaît à l'évidence dans un foisonnement d'exemples où l'interprétation s'appuie sur une expression prise à la lettre (une femme à qui l'on jette des animaux à la face = des noms d'oiseaux = des injures, p. 348), un jeu de mots dans ce rêve où "l'eau coule par-dessus" (flüssif/überflussig = fluide/superflu, p. 348), un signifiant équivoque (Ähren, l'épi, Ehre, l'honneur, p. 348)... et où Freud remarque explicitement : "Nous ne nous étonnerons pas qu'en pareil cas l'orthographe soit moins importante que le son des mots" (p. 348). L'orthographe, à viser l'univocité, étant évidemment garante de la signification.

Ainsi, cette section intercalée dans le travail du rêve se clôt par un retour à ce qu'il désigne au début du chapitre comme une "chimie de syllabes" (note p. 258), celle-là même, précise-t-il, que nous employons pour jouer sur les mots et qui lui vaudra le reproche que son rêveur est par trop spirituel et qui l'amènera, en réponse, à comparer la technique du jeu d'esprit avec le travail du rêve[6].


Du signifiant à la lettre

Mais ce travail du rêve avec les lettres n'est pas encore "la lettre", telle que Lacan l'amène, même si la coupure entre les syllabes n'est pas sans rapport avec cette fonction de bord qu'elle supporte. Pour aller plus loin dans cette voie, je me suis donc tourné vers des rêves analysés par Lacan. En fait, il en existe peu qui soient tirés de sa pratique : il évoque celui de "la résolution par césarienne" d'un fantasme de grossesse anale, par lequel il justifie le raccourcissement de la séance chez cet homme "dans un délai où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l'art de Dostoïevski."[7], ou, à plusieurs reprises, celui de femmes pourvues d'un phallus mais sans en livrer le matériel et l'analyse précis. En revanche, dans Le désir et son interprétation, il reprend longuement un rêve freudien du père mort et un rêve exposé à des fins didactiques par Ella Sharpe.

Le rêve de Freud, vous le connaissez, c'est celui de cet homme qui, après avoir assisté son père dans ses derniers moments longs et pénibles, le voit donc mort, avec ce commentaire peiné : "il était mort et il ne le savait pas." Rêve dont Freud donne le sens par une opération de "chirurgie langagière", en greffant dans l'énoncé un signifiant élidé qui lève son absurdité apparente, "selon son vœu" : Il était mort -selon son vœu (à lui le fils)- et il ne savait pas (le père) que c'était selon son vœu. Et Lacan fait la topologie de cette opération en l'inscrivant sur le graphe du désir : "il était mort" sur la ligne de l'énoncé, "il ne savait pas" sur la ligne de l'énonciation et "selon son vœu" sur la ligne du fantasme; le vœu conscient, lors de l'agonie, qu'il meure pour être délivré de cette souffrance, renvoyant au vœu œdipien infantile selon lequel le père est mort depuis longtemps. Le pas de plus que fait Lacan, c'est d'indiquer comment le fait pour le fils d'endosser la douleur du père lui permet de voiler, c'est la fonction du fantasme, ce phénomène plus fondamental qu'est sa dépendance d'être parlant au signifiant et, en fin de compte, au manque dans l'Autre auquel le fils sera, à son tour, confronté en fin de vie, à la mort du désir : "Tout ça pour ça !", pour traduire trivialement le mé phumaï d'Œdipe à colonne.

Le rêve d'Ella Sharpe, je ne vais pas le reprendre en détail, elle l'expose très longuement et Lacan en suit l'analyse précisément, c'est celui de cet homme qu'elle décrit comme très policé, très lisse, pas un poil qui dépasse, pas de manifestation d'affects et qui, le jour où il raconte ce rêve, tousse en montant l'escalier qui conduit au bureau d'Ella Sharpe. Manifestation discrète du sujet dont elle ne dit rien pour ne pas provoquer un retrait mais qu'il évoque lui-même spontanément comme étrange. C'est comme s'il avait voulu la prévenir de son arrivée pour ne pas risquer de déranger. Mais pourquoi ? Si on lui avait dit de monter, c'est qu'elle était seule. Et d'associer sur un souvenir où, adolescent, il toussait ainsi lorsque son frère ainé se trouvait dans sa chambre avec sa petite amie pour les prévenir de son arrivée, puis un autre où un chien s'était masturbé contre sa jambe et où il l'avait laissé faire, craignant d'être surpris, une fantaisie enfin, où se trouvant dans une pièce où il n'aurait pas du être, il avait eu l'idée, si quelqu'un venait, d'aboyer pour que l'on pense : ce n'est personne, ce n'est qu'un chien. C'est dans ce contexte qu'il raconte ce rêve immense où il est en voyage avec sa femme autour du monde et où il se trouve avoir, en sa présence, une relation sexuelle avec une autre femme qui tient une position active, ce qui, dit-il, l'aide grandement. Et il a cette pensée que pour la satisfaire, il devrait la masturber : "he should masturbate her." Et il relève que cette formule est incorrecte en anglais, "to masturbate" signifiant "se masturber", il ne peut pas être ainsi utilisé sous forme transitive. Je ne vais pas plus loin dans le détail de l'analyse très poussée et très fine de ce rêve au matériel très abondant mais dont Lacan relève qu'elle est biaisée par la théorie en vigueur qui amène Ella Sharpe à mettre au premier plan les éléments relatifs au rapport imaginaire de l'analysant à l'autre (s'effacer/coincer l'autre…) et à l'interpréter en termes de rétention d'agressivité pour ne pas s'exposer à l'agressivité d'autrui en retour. Là encore, la rectification de Lacan consistera en un repérage des éléments en jeu et de leur distribution entre les protagonistes, pour souligner qu'au-delà de ce rapport au petit autre, c'est le phallus que cet homme met à l'abri en le plaçant chez l'analyste et, dans ce rêve, chez sa femme observatrice : "il sauve sa dame."

Alors la lettre ?

On voit que dans ces deux rêves, n'est pas présent ce travail de la lettre. Evidemment, il s'agit de rêves de seconde main et Lacan fait avec le matériel qui lui est fourni et en abondance pour le rêve d'Ella Sharpe. Par ailleurs, nous sommes là en 1958-59 et cette question de la lettre n'a été alors évoquée que sous la forme de la lettre volée et de sa circulation entre les différents protagonistes. C'est là, essentiellement à un travail topologique et combinatoire auquel nous avons affaire, celui là-même que Levy-Strauss applique alors à la lecture des mythes : repérage des éléments en jeu, de leur distribution, de leurs relations dans la structure. Combinatoire dont Lacan dit, quelque part dans Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, qu'elle constitue, dans le développement de la science, un progrès. On pense bien sûr au tableau de Mendeleïev mais aussi, puisque Freud compare le déchiffrage du rêve à celui des hiéroglyphes, à Champollion pour qui elle permet l'établissement définitif de son alphabet (repérage de places et de correspondances homophoniques)[8] après qu'il a, évidemment, établi que certains signes sont à lire comme des sons et non comme des images. Pour Lacan, en l'occurrence, il s'agit de voir comment se distribuent ces différents éléments qu'il a situés sur le graphe : le sujet, le moi, le petit autre, le grand Autre, la demande, le désir, le phallus… Et l'on retrouve ici les deux plans déjà repérés par Freud : celui du déroulement de la chaîne signifiante avec tous les phénomènes qui peuvent s'y produire, grâce au jeu des signifiants, des phonèmes, des lettres, mais qui ne peuvent se saisir que si on les met en rapport structural avec ces différents éléments, objets, , instances qui sont mis en jeu de façon synchronique dès que quelqu'un parle et dont Lacan tente de rendre compte avec ce graphe, la situation transférentielle étant évidemment propice à les dégager.

A partir de là, je me suis dit qu'il y avait un deuxième tour à faire à propos de ce rêve du chapeau pour que l'analyse en soit complète. Elle a permis en effet de dégager le fantasme mais pas de le traverser pour, au-delà du rapport au père, appréhender ce rapport à l'Autre barré. Or, cet écart, cette embardée que le rêveur pourrait dessiner, n'est-ce pas précisément la lettre au sens lacanien, ce tracé qui vient là border cette place où manque un signifiant ? Et il n'est pas étonnant qu'avec ce chapeau qui finit par émerger des associations, ce soit une figuration symbolique du phallus qui vienne protéger l'analysant du manque dans L'Autre ? Manque dont il est toujours plus rassurant de penser qu'il est lié, conjoncturellement, à la défaillance imaginaire du père, qu'irrémédiablement, à notre condition, insensée, d'être parlants.


Le rêve : de la jouissance au désir

Jean Jacques CORRE

« Les analystes font comme s’ils n’avaient plus rien à dire sur le rêve, comme si la théorie du rêve était achevée. »

FREUD fait cette remarque au début du texte : « Révision de la théorie du rêve » (1932) en constatant que les contributions des psychanalystes se font de plus en plus rares sur ce sujet dans la Revue internationale de Psychanalyse, même que la rubrique permanente « Au sujet de l’interprétation du rêve »  a fini par disparaître.

Et pourtant, ajoute-t-il, la théorie du rêve est demeurée ce qu’il y a de plus caractéristique et de plus singulier dans la jeune science. Entre 1900 et 1932 il a persévéré dans sa recherche et son écriture sur ce thème et a écrit pas moins d’une vingtaine d’articles.

Dans la lignée de cette pertinence et de cette persévérance, à Dijon , au Cercle, le rêve a été remis au travail depuis 4 ans, et déjà, quelques années auparavant, avec Hervé PETIT nous étions quelques uns à avoir ébauché cette perspective par une lecture du Chapitre VI de l’Interprétation des rêves de FREUD.

Eh bien, plus j’avance sur ce terrain, plus les énoncés simples ont semblé se compliquer, parfois se diluer, et le rêve a perdu pour moi, de cette évidente clarté qui semblait avoir été condensée sous la formule :

«  Le rêve est réalisation d’un désir »

Et il me semble également que la part d’écriture du rêve est peut être déjà l’essentiel du travail au point de questionner la place de l’interprétation.

Je vais essayer de cheminer autour des questions : Un rêve ou des rêves ? Et quelle matrice semble nécessaire, pour prétendre à cette finalité freudienne qu’est l’interprétation ?

Je vais dans un premier temps m’attarder du côté des textes de FREUD. Ensuite je prendrai appui sur un exemple clinique. Et enfin j’essayerai d’ouvrir ou de redécouvrir des perspectives qui interrogent sur cette vision du rêve qui a pris des allures de chaos.

L’intérêt de FREUD pour le rêve n’a donc pas cessé avec la parution de « L’interprétation des rêves » (1900). Le nombre d’éditions et de rajouts est là pour en témoigner (la 8ème édition date de 1929), mais aussi des textes ultérieurs, pour n’en citer que quelques uns comme :

« Complément métapsychologique à la théorie du rêve » (1917),

« Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation du rêve » (1923), Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve dans son ensemble de 1925,

« Révision de la théorie du rêve » dans les « Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse » (1932),

« A propos de l’interprétation du rêve » (1938).

Je les égrène sans d’ailleurs les nommer tous parce que j’ai eu une jubilation presque obsessionnelle à passer de l’un à l’autre comme on le fait des pages du dictionnaire ou maintenant d’internet.

Tous textes, donc, qui ponctuent une incessante remise en chantier, même si parfois ils sont partiellement réécriture.

A fréquenter les textes avec leurs invariants et leurs modifications je me suis arrêté sur des énoncés et des points de vue qu’il me paraissait difficile de faire cohabiter.

* * * * *

Je propose de m’attarder sur deux points de butée :

1 – Comment faire cohabiter ces deux approches :

« Le rêve a pour fonction d’être le gardien du sommeil »

« L’interprétation du rêve est la voie royale qui mène à la connaissance de l’Inconscient dans la vie psychique. »

Ces deux assertions ne sont pas de même nature. L’une touche à la fonction et l’autre à l’utilisation qui peut en être faite à partir de la pratique de l’interprétation.

Alors en quoi me paraissent elles si inconciliables ?

D’un côté FREUD nous présente le rêve comme ayant une fonction simple :

«  On se voit donc contraint de n’attribuer au rêve qu’une seule utilité, une fonction unique : celle qui consiste à prévenir toute perturbation du sommeil. Le rêve peut être décrit comme le contingent que l’imaginaire octroie au maintien du sommeil » Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve dans son ensemble. (1925)

Fonction de préservation, fonction interne qui ne demande qu’à opérer au mieux pour ne pas provoquer de réveil, pour que n’émergent pas les effets des sollicitations pulsionnelles. Fonction liée au désir de dormir que FREUD rattache au Préconscient.

Si le rêve fait son office il n’y a pas d’effractions : le circuit interne est comme respecté : rien n’émerge. Ce qui laisse entendre qu’aucune trace ou indice ne nous permet de connaître le contenu de ces rêves et aucune trace ne permet de dire que l’on a rêvé. Il s’agit d’un rêve qui reste dans l’ombre d’un fonctionnement psychique en état de sommeil et qui reste dans un système clôt.

«  Il ressort de ces considérations que le contenu du rêve importe peu au Moi endormi tant que le rêve accomplit sa fonction, et que ce sont les rêves dont on n’a rien à dire au réveil qui ont le mieux rempli leur rôle », nous dit FREUD dans Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve dans son ensemble.

Nous voilà avec une perspective qui n’offre peu de brèches. Fin de mon intervention ?

« Mais il en va souvent autrement, poursuit il dans le même texte : nous nous rappelons nos rêves, parfois même pendant des années. Cela signifie que l’Inconscient refoulé a fait irruption dans le Moi normal. Nous savons qu’il faut voir dans le caractère effectif de cette irruption, le principal facteur de la signification psychopathologique du rêve. »

(« Chacun sait que le rêve peut être confus, inintelligible, voire absurde, ses données vont parfois à l’encontre de toute notion de réalité et nous nous y comportons comme des malades mentaux, du fait même que tant que nous rêvons, nous attribuons aux contenus du rêve une réalité objective »)

« Si nous parvenons à découvrir quelle force motive tel ou tel rêve, nous obtenons des informations inattendues sur les impulsions réprimées de l’Inconscient »

De cette irruption naît une toute autre perspective. FREUD, et c’est là l’essentiel de son apport, aborde et travaille le rêve comme un vecteur essentiel de l’approche de l’Inconscient.

Nous sommes alors aux prises avec le rêve qui ouvre et comme l’a dit Monique TRICOT lors d’une intervention au Cercle à Paris « cette voie royale est particulièrement liée à la Psychanalyse comme pratique de réveil »

Il est question d’un cheminement entrouvert vers une des énigmes du psychisme dans ce qu’elle a de plus subversif, du côté du rêve qui aspire à sortir de l’ombre et à laisser des traces. Traces qui toutes déformées qu’elles puissent être, sont comme des entailles qui laissent la possibilité de voies d’accès aux désirs inconscients.

Sommeil ou réveil ? Étrange hiatus qui pourrait nous amener à opposer les rêves qui réalisent leur fonction de permettre le sommeil à ceux qui font irruption et qui ouvre la voie à une appropriation par le sujet de ses désirs

Je suggère là de reprendre cette opposition en l’articulant à une différence de perspective entre la première et la deuxième topique à savoir l’écart entre le CA et l’Inconscient. Le rêve permettant le sommeil n’est peut être à envisager que comme réservoir de motions pulsionnelles et serait à envisager du côté du Ca. Le rêve qui fait irruption est peut être à envisager comme une écriture de l’Inconscient

2 - Autre point de butée (dans la perspective des rêves qui font irruption)

A propos du désir dans le rêve, qui est aujourd’hui un de nos points d’ancrage je rappelle ces formules freudiennes familières à tous :

«  Le rêve est l’accomplissement d’un désir » IDR .

Il a d’ailleurs infléchi cette formule dans les Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse en 1933 en disant : « Dites au moins que le rêve est la tentative d’un accomplissement de désir » (car la fixation traumatique peut empêcher la fonction du rêve.)

Toujours dans l’IDR : « Nous pouvons nous demander d’où vient chaque fois le désir qui se réalise dans le rêve ». Un peu plus loin il est question du « désir représenté dans le rêve ».

Ces différentes formulations déclinent une approche du rêve comme passeur de désirs comme un support permettant représentation et réalisation des désirs.

Après ces énoncés fondateurs, avec leurs variantes, FREUD parle vers la fin de l’IDR, et ultérieurement dans Complément métapsychologique à la théorie du rêve 1917, du « désir du rêve ». Etrange formule ! Ce n’est plus le désir dans le rêve, ou à travers le rêve.

Cette formulation laisse entendre une autonomie du rêve. Quel rapport alors avec le désir du rêveur ? Autonomie par rapport au sujet, autonomie par rapport au Conscient ? Questions !

Il s’agirait d’un processus indépendant qui échapperait ! Que ça échappe au sujet conscient, sûrement !

Quoi de plus déconcertant que cet affleurement d’images qui s’estompe aussi rapidement qu’il semble surgir à la conscience du réveil. Fugitives et hors sens. Point de fuite permanent à essayer de saisir ces figurations qui aussitôt venues à la lumière perdent leur qualité d’images et semblent irrémédiablement perdues, hors traces, anéanties par la lumière, comme si aucune zone d’ombre pouvait relever le défi de leur maintien comme images, et comme si aucune traduction ne pouvait assurer leur pérennité. (cf. la révélation de la photo)

Que ça échappe plus fondamentalement au sujet conscient, sûrement encore, si l’on prend en compte la force pulsionnelle qui est le ferment d’un désir provenant de l’Inconscient

Et troisième voie : que ça échappe renvoie aussi au processus de la formation du rêve. Cf. Complément métapsychologique

« Le processus commencé dans le préconscient (à partir des restes diurnes), et renforcé par l’Inconscient prend une voie rétrograde à travers l’Inconscient, vers la Perception qui s’impose à la conscience. Le rebroussement du cours de l’excitation du Préconscient à travers l’Inconscient, jusqu’à la Perception est en même temps le retour au stade ancien de l’accomplissement hallucinatoire du désir dans le cadre d’un rétablissement du narcissisme primitif »

Cf. le modèle de l’expérience de satisfaction élaboré dans l‘Esquisse pour une psychologie scientifique (lorsque l’état de tension réapparaît, chez le nourrisson, état de tension qui désormais implique une dimension de désir, le frayage rendra possible la réactivation des 2 images mnésiques [celle de l’objet et celle du mouvement] Cet investissement provoque quelque chose d’analogue à une perception c'est-à-dire une hallucination)

Des pensées y sont transposées en images, donc des représentations de mots sont ramenées aux représentations de choses qui leur correspondent, comme si dans l’ensemble une prise en considération de la figurabilité dominait le processus cf. le schéma de la lettre 52

Percp Signe de percp Inconsc Preconsc Consc

3 inscriptions différentes du matériau perceptif :

- Première inscription garde la trace des associations simultanées ; représentations de choses

- Deuxième inscription garde la trace des autres associations suivant un rapport de causalité : représentation des mots

- Troisième inscription correspond aux représentations verbales : moi officiel.

C’est seulement lorsque les représentations de mots sont des perceptions et non pas l’expression de pensées, qu’elles sont traitées comme des représentations de choses et subissent en elles mêmes les effets de la condensation et du déplacement.

L’achèvement du processus du rêve tient en ceci que le contenu de pensée, transformé par régression en un fantasme de désir devient conscient comme perception sensorielle. Lé désir du rêve est halluciné et trouve sous forme d’hallucination la croyance en la réalité de son accomplissement

La formation du fantasme de désir, et sa régression à l’hallucination sont les parties les plus essentielles du travail du rêve nous dit FREUD qui parle de psychose hallucinatoire de désir

Le rêve dans sa composante autour des représentations de choses et de son aspect hallucinatoire reste dans une inscription archaïque celle des signes de perception, d’un registre antérieur à l’Inconscient que FREUD identifie au niveau des représentations de mots

Pourtant ces inscriptions archaïques, grâce à un jeu associatif et grâce à un jeu de langage, mais aussi parce qu’une adresse permet de les inscrire dans un lieu psychique, dans une enveloppe psychique, dans une matrice dirait Mireille FAIVRE, prennent la forme d’une écriture, écriture à lire comme un rébus, écriture possible du désir, écriture cryptée du désir qui s’y montre en s’y camouflant, écriture de L’Inconscient.

L’écriture de L’Inconscient serait elle superposable au passage du désir du rêve au désir du rêveur ? C’est-à-dire à cette traduction qui permet de sortir du huis clos de cette satisfaction hallucinatoire (qui en termes lacaniens est du côté du réel et de la jouissance et du corps) pour faire advenir un texte, une écriture qui ne demande qu’à s’inscrire dans un registre symbolique de mots.

Qu’est ce qui permet ce passage ? Quelle est l’incise qui permet de sortir de la jouissance pour accéder au désir ?

* * * * *

Pour essayer de trouver des jalons, je vais prendre appui sur un travail clinique que j’avais exposé lors d’un Cartel sur le rêve.

Il s’agit d’un travail de longue haleine qui a débuté pour ce patient par un récit très répétitif, jusqu’à l’ennui, des retours à la maison du père ivre qui se révélait violent.

Jusqu’au jour où il fait le récit d’un rêve. Dans la suite du travail j’ai pointé deux autres rêves.

Voici le texte de ces trois rêves :

1 – Mon père qui a bu frappe ma mère, je suis là

2 – Mon père est vivant, il est à jeun, il n’a pas bu et prend plaisir à frapper ma mère

3 – Je reviens à mon rayon de poisson. Il y a quelqu’un à ma place. Alors je m’occupe à faire des bricoles dans le magasin, mais personne n’y fait attention. J’étais passif. Mon patron passe devant mon rayon en mobylette

Je vais cheminer avec vous dans ces trois rêves

Le premier

Court, incisif, il est comme une suite d’un récit souvent répété en boucle d’une situation traumatique vécue répétitivement dans l’enfance par cet homme. C’est comme un duplicata d’un scénario immuable,  avec cette variante qu’il est passé du récit d’une situation au rêve ou plutôt au cauchemar qui le réveille avec terreur.

Il le raconte comme si ce rêve ne lui appartenait pas totalement, comme s’il lui était dicté, comme d’autres patients parlent de leurs hallucinations. C’est un texte qui s’impose à lui, mais qui s’impose maintenant dans une figuration. C’est un texte plein qui ne laisse place ni à l’écart ni aux associations. Un texte manifeste qui ne laisse pas entrevoir de texte latent : pas de glissements qui permettraient un jeu de signifiants, de glissements de sens.

De ce récit de vie, de ce texte de rêve, ce Mr s’est construit une vérité : il sait qu’elle est l’origine de ses difficultés. Il sait quelles places ont été assignées au père, à la mère et à lui-même. Il suggère que sa vie est du côté de l’immuable : tout est figé à cause de l’alcoolisme paternel. Vérité qui a des accents de conviction délirante. (Ce qui signe un îlot psychotique, mais pas une structure psychotique, car il se trouve plutôt du côté de l’obsessionnel).

Vérité qui vient clore en donnant une réponse. Délire de savoir qui annule le désir de savoir

Ce rêve me parait proche d’une hallucination : le réel est maître, il ne laisse aucune place aux déploiement de sens et ne semble pas suggérer une autre écriture ou une traduction. Aucune association ne l’accompagne. Il semble se suffire à lui-même.

Pourtant il témoigne malgré tout d’une autre écriture : ce qui était récit de pure réalité devient rêve, avec l’émergence d’une angoisse, et avec le témoin que je suis sans véritable adresse, en tout cas je ne la discerne pas de suite.

Le second

« Mon père est vivant il est à jeun il n’a pas bu et prend plaisir à frapper ma mère »

Ce texte de rêve m’est adressé : « Mr CORRE je vais vous raconter un rêve »

Par ailleurs je reste en arrêt devant la modification du texte : ce n’est plus un duplicata de la réalité. Il met en avant une élision ; l’alcool disparaît. Je reprends « il » dans une précipitation que j’entends comme une invitation et une aspiration à déployer une polysémie de sens et de positions.

Le scénario jusqu’alors immuable a bougé. C’est dans ce mouvement que va peut être se loger un récit sous le sceau du travail du rêve et donc de L’Inconscient. C’est une langue nouvelle du rêve qui s’ouvre : une langue qui ouvre à la possibilité d’un scénario, d’une mise en scène.

Les associations sont peu nombreuses, mais il y en a au moins une : « J’étais là passif » association qui vient comme un écho du « je suis là » du premier rêve, avec un additif, et dont l’écho va se poursuivre dans le troisième rêve dans « à ma place »

Ce rêve a ultérieurement ouvert le champ des souvenirs et des évocations qui était jusque là très étriqué. Je n’en retiens que deux veines :

La première qui a trait à une amitié d’adolescence, quasi particulière. Ami avec qui il s’échappait de chez lui, avec qui il apprenait le chinois (du côté de la traduction ce Mr en connaît un rayon : il passe une grande partie de son temps à apprendre des langues du tibétain au navajo en passant par le wolof, le roumain le russe le chinois, et la liste ne s’arrête pas là). Ami avec il se réfugiait dans les églises. Ami de qui il a pu dire « il y avait de l’amour entre nous, pas sexuel bien sur, j’espère que vous ne vous méprenez pas »

La seconde touche à la lignée du côté paternel : lignée de femmes dans son témoignage, jusqu’au père, femmes espagnoles qui transmettaient la langue. Son père a rompu cette transmission et a aussi rompu la transmission d’un héritage après un conflit.

Ce rêve a aussi mis un terme à la conviction délirante et il semble avoir ouvert le désir de savoir 

Que s’est il passé entre le premier et le second rêve ? puis entre le second et le troisième ?

Cet homme m’intriguait : Il me semblait énigme, embourbé qu’il était dans son récit traumatique avec une jouissance à y rester et s’y diluer, immuable ! Il m’intriguait aussi par sa violence consciente, par ses souhaits de mort à l’égard du père (adolescent il dormait avec un couteau sous son lit au cas où son père aurait dépassé les bornes !!) Et finalement il m’intriguait par son rapport aux langues

Que d’intrigues ! Mais sur quelles scènes se nouent- elles ?

Dans un premier temps probablement démuni j’opte pour une position de témoin, je dois le dire assez passif, qui valide ses affects et qui est prêt à être intéressé par certains de ses thèmes signifiants comme l’énigme familiale ou l’intérêt pour les langues.

Je réalise que c’est quasiment une position assignée, comme la sienne et comme celle qui se réinscrit de manière redondante dans les rêves.

Il me scotche. Dans le transfert je suis devenu aussi immuable que lui. Je réalise que je suis comme pris dans une assignation à résidence et que je me trouve en position d’autre spéculaire ; rien de tel pour alimenter le délire. Et rien de tel pour empêcher les métaphorisations

Et si il était question de place ? De la sienne et dans le transfert de la mienne ?

Je me décale alors de la position assignée en intervenant et en essayant de me faufiler sur le terrain de l’élision, élision de l’alcool dans le second rêve

Sûrement que l’élision pourrait m’entraîner sur la voie de l’entrevoir comme l’élision d’un attribut paternel, symbole phallique, ce qui pourrait s’entendre, mais je retiendrai l’élision comme phénomène de soustraction. Je suis soustrait de ma position d’analyste comme il est soustrait de sa position de sujet. C’est dans le transfert que ça émerge et c’est dans le transfert que ça doit se traiter

A m’y situer différemment il y a comme une incise qui permet un effet métaphorique effet de coupure, effet d’ombre, effet de sens qui ne tient pas au contenu, mais qui tient aux places : place du sujet place de l’analyste

Comme la remarque LACAN dans sa reprise du rêve freudien dit rêve du père mort (FREUD «  Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique » et LACAN séminaire 6 « le désir et son interprétation »)

Ce rêve est celui d’un homme en deuil de son père, qu’il a assisté dans les longs tourments de sa fin. Il se présente ainsi : le père était encore en vie et il lui parlait comme naguère. Il n’en éprouvait pas moins de façon extrêmement douloureuse le sentiment que son père était déjà mort alors «  qu’il n’en savait rien »

Aucun autre moyen ne conduit à l’intelligence de ce rêve dit FREUD, que l’adjonction «  selon son vœu ».

LACAN remarque que la simple restitution de ces termes « selon son vœu » du point de vue de ce que FREUD désigne comme le but de l’interprétation, ne donne strictement rien. Car on restitue quelque chose que le sujet connaît parfaitement. Pendant la maladie de son père cet homme a effectivement souhaité à son père la mort comme fin de ses tourments

LACAN note que si le rêve soustrait à un texte quelque chose qui n’est nullement dérobé à la conscience, c’est ce phénomène de soustraction qui prend valeur positive Il s’agit d’une élision et l’effet de cette élision peut être qualifiée de métaphorique. Dans cette métaphore de l’élision une signification surgit

L’accent de l’interprétation doit porter selon LACAN non pas sur la restitution des signifiants refoulés mais sur le rapport du sujet à ces signifiants refoulés

Pour revenir à notre rêve , n’est ce pas là l’incise qui va permettre l’accès aux métaphorisations du troisième rêve ? Et qui pourront ouvrir le champ de la qualité des positions : actif ou passif.

[L’actif est dévolu au père. Le passif lui revient dans une identification à la mère et qui introduit à une possible version homosexuelle]

N’est ce pas à partir de ces métaphorisations que » va pouvoir se tisser une autre langue du rêve avec un discours manifeste et un discours latent ?

* * * * *

Cet exemple a retenu mon attention comme exemple de traduction d’une langue dans un autre et de manière analogique nous pouvons peut être avancer que l’irruption d’un rêve est tout à la fois réussite et échec .

Echec de la fonction de préservation du sommeil, réussite de la traduction, réussite de l’écriture de l’Inconscient parle biais du travail du rêve, réussite de la mise en jeu de la trame du désir.

Pourtant une interrogation reste sur ce qui permet ce passage

L’irruption hors d’une réalisation purement hallucinatoire suppose une adresse ou peut être un changement d’adresse : du narcissisme à l’autre, adresse comme un appel, comme le cri de l’enfant attendant sa traduction.

Pourtant l’adresse seule ne suffit pas, car il faut que cette adresse s’inscrive dans une expérience de langage, expérience symbolique qui permet les découpes, mais qui est aussi celle du désir de l’Autre.

Seul le transfert peut permettre que cette traduction mette en jeu une trame désirante, et dans cet espace le sujet alors peut se constituer comme sujet de ses désirs .

Je conclurai par une citation de FREUD :

« Personne ne peut pratiquer l’interprétation du rêve comme une activité isolée : elle est partie intégrante du travail analytique. » (Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve. )

Juin 2010

 


Le désir ou les désirs dans le rêve

Gilles MONCHICOURT

S’il fallait donner un titre à ce petit texte ce serait « le rêve, sa place sa fonction, sa nécessité dans la cure et le désir de l’analyste ». Vaste programme que je ne vais qu’effleurer…

Cette question du rêve me laisse songeur !

Au cours de ces années de travail nous avons pu mettre en évidence le travail d’écriture du rêve et son intérêt dans la cure, au risque d’une idéalisation.

Effectivement, le rêve est une formation de l’inconscient au même titre que les lapsus, les actes manqués et les symptômes.

Certes, le rêve est l’expression de multiples désirs mais il peut être aussi considéré en tant que « tentative de guérison » comme le délire. Or il n’est question que de tentative à chaque fois insuffisante. Nous en avons évoqué les aspects à la fois de tentative de symbolisation et d’échec de cette tentative avec les rêves traumatiques. Le travail du rêve est donc à renouveler ou plus exactement à compléter par le travail du dire dans la cure.

Pour aborder cette question de la limite du travail du rêve je vais m’appuyer sur trois pistes indiqués par Freud lui même, Lacan et Douville.

Freud : la production de rêves peut signer une résistance.

Lacan : le rêve est menteur.

Douville : le rêve comme échec de la secondarisation.

I - La production de rêves comme résistance

Nous allons nous appuyer sur l’article de Freud  « Le maniement de l’interprétation des rêves en psychanalyse » (1912) que vous pourrez trouver dans « La technique psychanalytique ». Dans cet article Freud prévient qu’il ne va pas parler de la façon d’interpréter les rêves ni de l’emploi des interprétations, mais « seulement de la manière dont l’analyste doit se servir de l’art d’utiliser ces interprétations au cours du traitement analytique ».

Freud pointe l’impossibilité d’interpréter l’ensemble des rêves amenés par l’analysant car les rêves qui surgissent en cours de traitement sont de plus en plus longs et de plus en plus obscurs. Le temps des séances ne suffit pas. L’abondance de rêves exprime une résistance à la cure.

«Parfois la production onirique est si abondante et les progrès du malade au point de vue de leur compréhension, si lents que l’analyste se voit forcé d’admettre que cette sorte de richesse en matériaux n’est que l’expression d’une résistance ».

Freud précise d’ailleurs que la résistance risque d’être produite par l’analyste lui même : « il ne convient presque jamais que le but thérapeutique cède le pas à l’intérêt suscité par l’interprétation du rêve »… « il faut se garder de montrer, pour l’élucidation des rêves, un trop vif intérêt car l’on risquerait alors de faire croire au malade que le travail stagnerait s’il n’apportait pas de songes »…

Gisèle Chaboudez en conclusion de son livre « L’équation des rêves » précise qu’ «il est essentiel, que dans chaque séance comportant un rêve, que jamais une jouissance à déchiffrer ne prenne le pas sur ce que le rêve apporte, quant aux solutions forgées par l’inconscient. Elle le rendrait inutilisable pour l’analyse et pervertirait la position de l’analyste. »

Derrière ces mises en garde, j’entends que le désir de l’analyste risque de faire résistance à l’analyse.

Rappelons nous la formule de Lacan « dans tous les cas où nous nous trouvons en présence d’une résistance du sujet, cette résistance est celle de l’analyste »[9]

Donc, ne pas se focaliser sur les rêves et leur interprétation ! A cette époque Freud pouvait dire « L’analyste doit plutôt convaincre le patient du fait que l’analyse, même si les rêves font défaut et quel que soit l’intérêt de ces derniers, ne peut manquer de matériaux. »

Quelques années plus tard, lorsqu’il élaborera la question des résistances (in Inhibition, Symptôme, angoisse), il ira encore plus loin posant d’ailleurs une question toujours d’actualité : « comment sauver la psychanalyse si elle perd sa justification thérapeutique ? » C’est la confrontation à la psychose qui l’amène à la révision de sa découverte et donc de l’inconscient.

Olivier Grignon[10] dit cela très clairement, je le cite donc : «Il (Freud) ne renie pas sa découverte, mais la cure dirigée sur la seule écoute des formations de l’inconscient, ça ne marche pas, -ou ça ne marche plus. Ça ne suffit pas. »

D’une façon naïve surement , je me demande quel est l’intérêt du rêve dans la cure dès lors qu’elle n’a pas (plus) de visée thérapeutique. C’est une autre façon d’introduire la question du désir de l’analyste.

Reprenons notre lecture de l’article de Freud :

Il évoque ensuite les rêves programmes, les rêves biographiques qui sont une traduction en langage onirique de tout le contenu de la névrose. Pour ces rêves, comme pour le symptôme principal, l’élucidation ne pourra se faire que vers la fin du traitement.

Ce constat est également vrai pour les rêves survenu au début du traitement. « on doit se déclarer satisfait si, en tentant d’interpréter, on arrive à découvrir ne fût-ce qu’un seul émoi de désir pathogène ».

Freud met en garde les analystes, notamment expert, concernant « ces rêves initiaux qui sont pour ainsi dire naïfs et révèlent, à la façon de personnes dites normales, bien des choses à l’auditeur » sur la tentation de les interpréter sans prendre en compte le rythme du patient.

Cela dit l’autre risque consiste en initier le patient au maniement de l’interprétation onirique : les rêves deviendront plus obscurs. « toutes les notions acquises relatives au rêve servent aussi de mise en garde au cours de son élaboration ».

Je souligne là, m’appuyant sur ce que nous dit Freud, cet aller et retour entre le patient et l’analyste dans la production, l’ élaboration du rêve.

Freud dénonce d’ailleurs la demande de certains analystes faite à leur patient de fixer par écrit dès leur réveil chacun de leurs rêves. Car «si même … le texte du rêve échappe péniblement à l’oubli, on se convainc sans peine que le malade n’en tire aucun profit. Les associations se rapportant au texte onirique font défaut et tout se passe comme si le rêve n’avait pas été conservé ».

Pour terminer son article Freud mentionne les rêves de « dépendance » ou d’attestation, faciles à interpréter et dont la traduction ne fournit rien de plus que ce que le traitement a pu découvrir dans les matériaux précédents. Tout se passe comme si le patient avait l’amabilité d’apporter, sous forme de rêves, exactement ce que nous venions juste auparavant de lui « suggérer ».

Donc retenons de cet article :

- La production abondante de rêves comme résistance

- L’intérêt de l’analyste pour le rêve comme favorisant cette résistance

o En détournant le patient d’autres matériaux

o En tentant de réduire à tort le temps nécessaire au traitement (interprétation hâtive, ou trop complète)

o En obscurcissant le contenu des rêves

o En favorisant leur oubli (en proposant de les écrire)

o En conduisant la production de rêves de dépendance.

Pour notre question d’aujourd’hui désir ou désirs cet article amène me semble t’il la question du désir de l’analyste dans la production des rêves et leur arrivée sur la scène de la cure…

II - Le rêve ment.

Si le rêve n’est qu’un matériau parmi d’autres, non suffisant, se pose alors la question de son intérêt dans la cure voire de sa nécessité.

La première proposition de l’intérêt du rêve consiste à dire qu’il est le révélateur des désirs inconscients en tant qu’il les réalise. Il conviendrait alors de se focaliser sur les idées latentes du rêve. Cette première théorie est dénoncée par Freud lui même.

Je m’appuie sur la thèse d’Olivier Grignon p 166 et 173 rapportant que pour Freud « confondre le rêve avec les idées latentes est une déviation si grave qu’elle pourrait rendre vains tous les efforts de la psychanalyse ». « Le décryptage des idées latentes préconscientes qui sont passées comme telles dans le rêve, n’intéresse pas Freud. Ce n’est pas l’inconscient ».

Giselle Chaboudez illustre cela simplement par cet exemple « tel rêve de guérison pourra… n’être qu’un vœu d’en finir avec l’analyse »

Cet écart entre rêve et désir préconscient a été relevé par Freud et retravaillé par Lacan à propos des rêves de la jeune homosexuelle.

Lacan dans la leçon du 23 janvier 1963[11] commente le cas d’homosexualité féminine présenté par Freud dans Névrose, psychose et perversion pour proposer sa distinction entre passage à l’acte et acting-out.

De trouver dans cette leçon cette distinction alors que j’y cherchais des éléments sur le rêve m’a fait venir cette formule : « le rêve est à l’hallucination ce que l’acting-out est au passage à l’acte ». En effet, cela serait surement à affiner :

- Le passage à l’acte est un acte sans parole (il n’a pas de sens), alors que l’acting-out est un acte qui peut être repris dans une verbalisation (il a un sens).

- Rêve et acting-out ont une adresse contrairement à l’hallucination et au passage à l’acte

« Dans le passage à l’acte c’est le sujet qui disparaît de la scène, qui s’en évade. Dans l’acting-out, bien au contraire, le sujet fait monter sur la scène l’objet a, celui qui en quelque sorte la cause, l’objet de la mise en scène du drame ou plutôt de la tragi-comédie qui s’y jouait jusqu’alors, avec la complicité du sujet » Liliane Fainsilber[12].

Mais ce qui nous intéresse ici se trouve en fin de leçon : ce par quoi Freud caractérise le cas c’est que « cette patiente… lui mentait en rêve ».

« En effet ,les rêves de cette patiente marquent tous les jours de plus grands progrès vers le sexe auquel elle est destinée, mais Freud n’y croit pas un seul instant » («  et pour cause, car la malade qui lui rapporte ses rêves lui dit en même temps – Mais oui, bien sûr, ça va me permettre de me marier, et ça me permettra, en même temps, de plus belle, de m’occuper des femmes » ). p 151

« elle le lui dit elle-même que ses rêves sont menteurs »

Ce qu’il m’intéresse de développer là est cette nature du rêve comme co-construit par l’analysant et l’analyste dans la cure. Il me semble que l’aspect mensonger du rêve tient dans sa « contamination » par le désir de l’analyste.

Dans cette cure de la jeune homosexuelle Freud a pu dire à sa patiente « Quand je vous montre les motions les plus profondes de votre psychisme, pour vous, c’est comme si je vous lisais un article de journal »[13](p296).

Cette réaction de la patiente fait écho à celle de Dora lorsque Freud lui demande si elle sait que « coffret à bijoux » est une expression employée pour désigner les organes génitaux féminins : elle lui répond « je savais que vous alliez dire cela ». Cette réponse signifiait en fait « que le désir de l’analyste n’était que trop présent »[14]

En ce sens les rêves de la jeune homosexuelle, dont Freud se garde bien de nous donner le texte, réalisent, certainement, le désir de Freud.

Conclusion de ce chapitre : la lecture des rêves visant la compréhension des pensées latentes peut être considérée comme non suffisante, voire même inutile ou, pire encore, néfaste.

Une deuxième théorie consiste à dire que (Grignon p 168) « les pensées latentes sont transformées en rêve manifeste, par le travail du rêve ; mais le désir inconscient se tient dans le travail du rêve lui-même ». Dans cette théorie c’est le travail du rêve qui est important, car c’est là que se tient le désir inconscient, au cœur des processus primaires ». (souligné par Grignon).

Cette deuxième théorie pourrait être développé à partir de ce qu’il me semble avoir saisi du discours de Douville du rêve comme échec de la secondarisation. Mais je vous ai annoncé aborder cette question dans d’autres temps.

Permettez moi d’oser avancer une troisième théorie : Le rapport du sujet à son désir apparaît dans la façon dont le sujet apporte son rêve dans la cure, dans le transfert. Le désir de l’analyste apparaît dans l’intention qu’il met en œuvre pour accueillir cette façon par laquelle est amenée ce matériau.

Depuis que nous nous sommes donnés comme sujet d’étude le rêve, j’ai particulièrement été attentif, comme d’autres, aux rêves apportés par les analysants. J’ai d’abord voulu les noter les retenir, les analyser etc. jusqu’au moment, où pour reprendre mon propos du début, je me suis rendu compte de l’impossibilité de travailler tout ces matériaux qui « curieusement » venaient en masse.

Alors j’en suis passé par redouter les moments où un analysant apportait un rêve en me disant qu’il faudrait que j’en fasse quelque chose d’intelligent…

Et puis, je me suis dégagé de cette fausse contrainte. Mais, il m’est resté que des rêves « me parlaient », d’autres m’encombraient, ou bien m’emmerdaient, ou me gavaient ou venaient comme des cadeaux, des défis etc.

Bref, ces rêves me sont apparus comme des objets. Certains analysants disent bien qu’ils ont fait un rêve. D’autres racontent leur rêve comme il déposerait un objet sans plus rien en faire en suite.

Penser le rêve comme un objet permet de supposer que le désir du sujet est là en jeu dans le lien que le sujet établi avec cet objet. Plus exactement je pense qu’il convient d’être également, principalement, attentif à la façon dont le sujet traite son rêve ou plus exactement le désir en cause dans son rêve.

Pour tenter d’être compris je vous propose ce petit moment clinique : un homme m’apporte un rêve que lui a raconté sa femme ! Elle a rêvé que le couple se séparait. Monsieur me dit « ce rêve était effrayant pour elle ».

Evidemment l’idée de la séparation est en discussion au sein du couple. Non seulement cela ne me regarde pas de savoir ce qu’ils vont décider. Mais ici ce n’est pas non plus, à mon sens, intéressant de reprendre avec l’analysant quelque chose de son envie ou non de se séparer de sa femme. Ce que j’ai préféré entendre c’est que cet objet rêve il l’amenait en disant qu’il n’était pas à lui. C’est bien cela qui est en jeu : c’est son rapport à cet objet, ou pour faire un pas de plus, son rapport à son désir. Il fait porter son désir par l’Autre. Lacan nous le dit « Lui n’est pas là où son désir est en jeu »[15]. Lui = Vous l’aurez reconnu à sa difficulté à formuler son désir c’est le sujet obsessionnel. La séparation dont il parle se situe entre lui, le Moi , et lui le je, le sujet de l’inconscient.

Autre vignette clinique :

Hier, un jeune homme après un an de cure et quelques jours avant la fin de ses séances avec moi –il change de région – me dit « je ne me souviens toujours pas de mes rêves, ça me travaille »

Le rêve, son souvenir, est un objet qu’il n’arrive pas à me donner et son départ approche. Il se sent en dette. Dans sa famille tout est affaire de dettes avec du « vrai » argent (pension alimentaire non payée, spoliation lors d’héritage etc.). Ce jeune homme ne me doit pas d’argent… pour l’instant ? Mais pour lui reste cette dette symbolique. Or il a tort : ce qu’il ne peut savoir c’est qu’il m’a fait un cadeau avec sa difficulté. Ses non-souvenirs de rêves me servent à illustrer mon propos aujourd’hui.

Une autre façon, d’appréhender le rêve comme objet nous est donné par Jean-Richard Freymann dans son livre « la naissance du désir ». Il fait du rêve un objet sonore : je le cite (p67) « On oublie trop souvent la musicalité d’un rêve qui se narre. Ecoutez le récit de la belle bouchère, sa musicalité… Il ya quelque chose d’extraordinaire dans le rapport musical du désir (même si c’est en français) !

je veux donner un diner mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. je voudrais aller faire des achats mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué et je dois renoncer au désir de donner un diner.

Ce sont des formules discursives. Ecoutez : élan vers… frustration. Elan vers… frustration. Elan vers… frustration. Aboutissement : privation. Et mise en contour du désir. »

C’est dans cette musicalité que Freymann repère le désir de l’hystérique( le désir de désirer). « je vous ai fait écouter, la musique de cet « élan vers… frustration » aboutissant à la privation et au désir, c’est quelque chose que Lacan a repéré lorsqu’il dit que « dans un rêve se signifie un désir », ce qui est plus que de dire qu’un rêve est l’accomplissement d’un désir, chose difficile à comprendre. Dire qu’un désir s’y signifie, c’est aujourd’hui plus juste ».

Ce que nous amène Freymann me semble bien expliciter ce que je tente de dire de la nature d’objet du rêve.

Où se trouve le désir de l’analyste dans son rapport à cet objet sonore ? Le désir de l’analyste se trouve dans une intentionnalité… qui est saisissable dans cette définition, fabuleuse, de la musique donnée par Luciano Bério (musicien italien contemporain) : « la musique, c’est ce qu’on écoute avec l’intention d’écouter de la musique »



[1] Freud S., 1900, L'interprétation des rêves, Paris, PUF, 1926.

[2] Les nouvelles traductions françaises rendent davantage compte de cette composition clairement indiquée dans Die Traumdeutung, Studien Ausgabe Band II, Fischerwissenschaft, 1982, que j'ai utilisée pour le texte allemand.

[3] Une fois dans une note de bas de page de 1909 (p. 333 rappelée p. 336), à propos de la signification d'accouchement des rêves d'arrachage de dent chez les femmes.

[4] Robitsek A., 1911, "Zur Frage der Symbolik in den Träumen gesunder", Zentralblatt für Psychoanalyse, II, P. 340.

[5] Ce "lors de l'analyse" est inventé avec bonheur par le traducteur pour opposer interprétation symbolique et interprétation à partir des associations, la phrase originale est "Ich mache sie darauf aufmerksam". Freud S., Die Traumdeutung, Studien Ausgabe, Band II, Fischerwissenschaft, 1982, p. 367.

[6] Freud S., 1905, Le mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient, Paris, Gallimard, 1930.

[7] Lacan J., 1953, "Fonction et champ de la parole et du langage", Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 315.

[8] Allouch. J., 1984, Lettre pour lettre transcrire, traduire, translittérer, Littoral, Erès.

[9]Lacan, le Désir et son interprétation, leçon du 11 février 1959, p 249

[10] Olivier Grignon, Le corps des Larmes, p 152

[11] Lacan, le Séminaire X, L’angoisse, chapitre 4, p 151-152

[12] Liliane Fainsilber, article La jouïssance, le désir et le symptôme (sur internet)

[13] Anna G, mon analyse avec le professeur Freud, article de August Ruhs, p 295-321

[14] Moustapha Safouan, le transfert et le désir de l’analyste, p31

[15] Jacques Lacan, le désir et son interprétation, 10 juin 1959, cité par Erik Porge in Jacques LACAN, un psychanalyste, p50

 

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