Le Cercle Freudien

Dijonnais

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de la sensation à l'interprétation F. ATTIBA

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De la sensation à l’interprétation

Françoise Attiba

Je travaille depuis de longues années en psychiatrie et j’ai commencé dès mes études à me former en psychanalyse. Lacan prévalait dans les années 80, j’ai donc lu les séminaires, travaillé en cartel, bossé la théorie mais j’étais très ennuyée parce que je n’arrivais pas à faire coïncider un tant soit peu tous ces concepts avec l’expérience que j’accumulais peu à peu. C’est en travaillant avec d’autres à la Criée à Reims que j’ai rencontré des soignants qui se posaient des questions quant à la psychothérapie des psychoses. Même si de moi-même par intuition mais surtout en me laissant enseigner par les patients j’avais commencé à élaborer mes propres outils, c’est surtout la rencontre avec Ferenczi, Winnicott, Searles, Benedetti et Oury qu’enfin la théorie rencontrait mon expérience avec les patients. L’interdit posé par le lacanisme sur la psychanalyse anglo-saxonne m’avait tenu éloignée de textes essentiels. On n’est jamais assez curieux et toujours trop pris par la doxa du moment. Les concepts de Réel, de jouissance sont cruciaux pour l’approche des psychoses ; mais qu’en est-il de celui de forclusion du Nom du père par exemple qui a laissé les patients psychotiques sur le bord de la route de la psychanalyse pendant tant d’années ?

Je vous ai amené de la clinique qui aborde de façon indirecte ce concept de jouissance qu’on ne peut prendre de front, car il a à voir aussi avec le corps subtil, bien que l’on puisse voir parfois une vague de jouissance désarticuler un sujet dans ce que la psychiatrie appelle les rires immotivés par exemple ; j’ai préféré nouer ce concept avec celui du transfert et parler de la jouissance sous transfert, la mienne et celle du patient.

Il est des patients, lorsque l’on travaille en psychiatrie publique qui arrivent, dans notre bureau de psy, comme dirigé par un circuit fléché, une sorte de parcours obligé, un automatisme, un prévu d’avance. C’était le cas pour Luc.

Il avait été suivi sans doute très longtemps en pédopsychiatrie ; arrivé à ses dix huit ans, il passe chez les adultes comme il se doit, et obtient un rendez vous au CMP. Le coup de fil du collègue m’avait parlé de psychose infantile suturée dans une forme déficitaire, cela ne donne pas très envie. J’avais oublié le coup de fil, un peu choquée par la brutalité du diagnostic et surtout peu convaincue par ce genre de discours. Mais c’était là quand même.

Il rentre, il s’assoit en face de moi, visiblement il a l’habitude. Il m’envoie des mots compacts exprimant sa nécessité d’un rendez-vous toutes les semaines pour parler. Je sens chez moi immédiatement un déplaisir teinté d’angoisse et d’ennui et cette impression que n’importe qui ferait l’affaire, que je suis une sorte de mannequin ou pire encore une affiche, une présence plate. Je me dis intérieurement, « bon c’est comme ça » et dans le consentement j’accepte d’être cette chose en deux dimensions, image figée mi-mécanique mi-humaine à laquelle Luc tente de s’adresser. Il me dit aussi très clairement qu’il ne souhaite pas retourner dans le passé, qu’il a déjà parlé de tout ça. Il a un diplôme de peintre en bâtiment il voudrait travailler, mais avant il veut passer son permis. Etrange demande pas très orthodoxe, mais il ne laisse aucun espace pour un refus ou un questionnement, c’est une évidence pour lui, tout ce qui le concerne doit passer par ce lieu de soin dont il sait par expérience qu’il en a besoin, j’emploie ce terme « besoin » à dessein car il me semble que ça se passe à ce niveau là.

S’ensuivra une multitude de séances qui tourneront autour du code de la route : les ronds points, les priorités, les distances de freinage, les phares : veilleuses, code, plein phare, les différents panneaux, il amène ses questions refusant tout net d’apporter le livre du code de la route, tout devant être oralisé et passer par ma bouche, lui ne se posant aucune question quant à mon savoir sur le sujet, moi de mon côté potassant ce fameux code que j’avais totalement oublié. Je me prête au jeu de bonne grâce, me demandant parfois ce que je suis en train de faire et souvent nous prenons un réel plaisir à comprendre ensemble ; décalée, déportée de ma place, je parcours un monde plat où clignotent des signes sans aucune équivoque mais cette sensation d’être plate a disparu.

Mais malgré l’étrange de la situation nous parcourons et construisons une géographie d’un monde peu compré-hensible que nous tentons d’orienter ensemble.

Nous sommes là ensemble semaine après semaine. Il est, bien sur, un peu étrange ce jeune homme qui s’exprime juste avec quelques dizaines de mots, un mot étant d’ailleurs souvent pris pour un autre, glissement sémantique incessant que je me garde bien de lui faire remarquer. Il me parle au cours de cette période de la première année, entre deux leçons de code de la route, de son père violent, du divorce qui les a soulagés lui et sa sœur ; sa mère les a toujours soutenus, elle est irréprochable. Il me confie son attirance pour les héros habillés d’une amure métallique, si possible hérissée de piques, mi-animal mi-machine, évoquant rapidement son adolescence qui n’a pu se dérouler que derrière cette armure imaginaire. Encore aujourd’hui, il se regarde régulièrement dans le miroir pour guetter la pousse des poils qui pourraient le transformer en bête. Très gêné par son incapacité à apprendre comme les autres, il s’est trouvé heureux dans une filière spécialisée, soulagé de la pression des grands groupes, de la moquerie, protégé par des adultes plus attentifs auxquels il garde une reconnaissance certaine ; c’est là qu’il passera son diplôme de peintre et qu’il quittera son armure.

Nous sommes là présents l’un à l’autre, comme nous le pouvons. Il remarque et souffre de mes absences, toujours perdu dans le temps : je ne lui dis pas « je serai absente quinze jours mais je ne serai pas là, les deux vendredis qui viennent », lui répondant alors :  « pas ce vendredi là, ni l’autre, c’est l’autre d’après alors ? ». Moment d’émotion très discret. Peu à peu je m’habitue à sa présence, minérale et mécanique, à ses répétitions incessantes, à sa façon d’être hors d’atteinte, à ma façon de n’être pas être là, toujours. Ce n’est pas que je m’absente, je ne suis pas là tout simplement, vidée de toute sentiment d’existence. Alors je parle mécaniquement, sans que cela soit désagréable, angoissant, à la surface, mais une surface sans profondeur, comme un film métallique. C’est presque reposant. Une association, un souvenir d’un de mes jobs d’étudiante m’a permis de représenter ce que je vivais avec ce patient. J’avais travaillé pour la première fois dans une usine, une verrerie, un monde brûlant et bruyant, un monde dur de travail à la chaîne ; les premiers jours on m’avait assignée à une tâche qui m’avait paru insurmontable ; d’un côté un énorme tas de bocaux, de l’autre un aussi gros tas de couvercles en aluminium doré à visser. Visser des couvercles pendant huit heures n’est pas une mince affaire, mais peu à peu j’avais trouvé un rythme, et je m’étais étrangement sentie heureuse de ce travail mécanique qui me soulageait de moi-même, une réalité où tout est convenu  sans surprise et sans risque qui semblait être alimentée ou même exister, prendre forme par la rotation de mes poignets, par ce simple geste de visser; cette expérience était restée gravée dans mon corps ; elle m’était revenue en écoutant Luc, et m’avait emmenée dans des sensations de balancements, l’image d’une balançoire au fond d’un jardin et de la tranquillité dans la solitude. J’avais gardé toutes ces pensées pour moi.

Donc nous sommes là, dans le même paysage existentiel comme le dirait Jean Oury. Sans doute pas tout à fait. Son monde de signes m’est encore étranger, mais de le parcourir chaque semaine me donne une certaine légèreté, une certaine souplesse qui permet à Luc de m’utiliser. Lui qui m’ignorait totalement, commence à me guetter sans en avoir l’air. Me voyant si disposée à n’aller nulle part où il ne voudrait aller, me voyant respecter les limites qu’il me fixe, il se détend si l’on peut dire, car ce corps bardé, rigide est toujours bien droit, non pas phallicisé mais maintenu, comme une façade proche de l’écroulement que l’on aurait étayée avec des bouts de ferraille, des jambes de force etc… Il ne peut se détendre sans la crainte de l’effondrement. Petit clin d’œil à Winnicott. Alors vous allez me dire tout cela n’est pas de la psychanalyse, même pas de la psychothérapie peut être ! Parler du code de la route pendant un an, c’est ça la psychanalyse ! Et moi j’ai envie de vous répondre, oui c’est cela aussi. Car que serait mon écoute sans le concept de narcissisme originaire ; qu’avons nous fait pendant un an sinon tenter de construire un support, un arrière pays, un horizon où nous pouvons tenir ensemble, des limites qui permettent de constituer une scène. Le monde de Luc est un monde plein, sans vide et sans vie, les objets y sont animés mais de façon mécanique, c’est un monde arythmique peuplé d’automates. Les soins qu’il a reçus en pédopsychiatrie lui ont permis d’échapper au morcellement et à l’éclatement de la schizophrénie mais tout semble figé dans l’éternité. Je suis moi-même happée par cette inertie.

Oury parle souvent de l’ambiance, concept complexe qui jouxte le Réel et la sousjascence, je reprendrai à mon compte ces concepts bien qu’ils soient élaborés pour l’institution ; en effet quand un patient rentre et dès les premières secondes de sa séance, une tonalité singulière s’installe, je dirais même est déjà là, parce que c’est lui ce patient là particulier, parce que c’est moi avec ma façon de faire et d’être. Chaque patient qui rentre dans mon bureau, c’est un univers différent qui se met en place ; cela on ne peut le nier mais comment le transcrire ; avec l’expérience, il suffit d’une seconde pour savoir comment va le patient ; c’est très précieux tout ce monde subtil qui émane des corps et qui nous informe, et c’est mieux quand ce n’est pas à notre insu, c’est mieux de savoir se repérer « dans une cartographie souterraine qui oriente les modes de relations du sujet aux autres, à l’étranger, au monde. [1]», je cite J.C. Polack livre « Epreuves de la folie », le sujet dans ce cas de figure, étant aussi l’analyste. Le permis de conduire et son code de la route nous tiennentt lieu de néo-réalité qui authentifie l’imaginaire comme symbolique à partir d’une inscription unique qui crée un espace d’échange possible. Bien sur, nous sommes de drôles de personnages pas complètement fait de chair et de sang, encore sans histoire, mais il nous faut un fond suffisamment solide pour ne pas disparaître dans une fondrière, des sables mouvants. Nous sommes des sémaphores, c’est à dire des porteurs de signes qui indiquent que la voie est libre pour autre chose, un ailleurs.

[2]C’est une tentative de déployer un espace intérieur/extérieur, un premier champ institutionnel primitif qui permet d’envisager un espace d’échange, de jeu. C’est le moment où la stase produite par la psychose se met à circuler grâce au transport transférentiel. Les sensations métaphorisées du thérapeute créent une revigoration qui tente de battre en brèche le défaut d’incarnation propre à la psychose, le sujet psychotique ayant besoin plus qu’un autre d’une assurance charnelle. Cette chanson de gestes (sans paroles ) est soumise au régime de l’écoute flottante, les associations deviennent alors des images produites à partir des sensations dans cet autre strate du rythme originaire, comme si les mots n’étaient lancés que pour détourner la vigilance du thérapeute, alors que l’essentiel se passe ailleurs, dans la distraction due au corps, tandis que le purement verbal, dans son inanité, son manque de souffle vital demande une attention extrême aux mots prononcés, un réel holding qui exile l’écoute flottante dans cet ailleurs corporisé; en effet la polysémie du langage, le système allusif qui prévaut dans l’interprétation est insupportable dans ce cas de figure ; jouer avec l’ambiguïté des mots engendre la sauvagerie de l’autre persécuteur, une hémorragie du sens et de la coïncidence. La sensation métaphorisée à partir de cet ailleurs partagé, ancre et fait point de capiton dans et par l’engagement dans le transfert.

Luc vient me voir depuis sept ans, il a eu son permis, assez facilement et a trouvé du travail. Il est très content et moi aussi et comme l’écrit J.C. Polack :[3] « la durée de la cure est imprévisible. (…)La décision du traitement est donc lourde de conséquences. Le malade fera partie de l’existence du thérapeute pendant une longue période de sa vie. Il peuplera son esprit de fantasme, d’amertume et d’agacements. Il lui donnera aussi quelques satisfactions comparables à celles qu’on peut attendre des proches ou des enfants. Je m’étonne souvent du plaisir que j’ai de voir mes patients réussir un examen, tomber amoureux, écrire, peindre, s’inscrire dans une association, militer. Autant d’évènements où mes pulsions parentales se donnent libre cours, avec leurs plus-values narcissiques et le sentiment du travail bien fait. » Nous avons avancé, tous deux, pas à pas et après ce moment très particulier de la constitution d’un tenant lieu, quelque chose de l’histoire a pu se constituer.

Qu’est-ce que l’histoire en psychanalyse ? Ce n’est ni l’histoire de la maladie ni la biographie d’une personne. Ce serait l’histoire inconsciente d’un sujet : des faits psychiques reconnus ou censurés dans un ordre logique ; le sujet névrosé n’est pas entier, il est divisé : le refoulé, l’inconscient d’un côté, et de l’autre le conscient qui est en quelque sorte parasité par les manifestations de l’inconscient : le lapsus, l’acte manqué, le rêve qui vont dire la vérité du sujet, son histoire malgré lui : c’est ce qu’on appelle la subversion du sujet inconscient.

Le sujet psychotique n’est pas construit dans cette division ; il n’y a pas au sens strict de refoulement, nous sommes d’ailleurs souvent surpris de leur mémoire infantile, le sujet est en prise direct sur l’inconscient. La conception de l’histoire dans la psychose n’est pas simple. Si le névrosé souffre de souvenirs refoulés, de réminiscences, le psychotique lui souffre de morceaux de réalité qui n’ont pas eu lieu (trauma) et qui lui reviennent sur un mode délirant. Chez le névrosé, le transfert apparaît comme la répétition d’un chapitre censuré de l’histoire, mais encore lisible, le travail serait la levée de la censure…chez le psychotique, c’est le transfert qui produit de l’histoire ; le délire est aussi une tentative de produire son histoire ; il peut exister un bras de fer entre l’histoire délirante et le travail sous transfert. Chez Luc il n’y a pas de délire mais son rapport au monde est, lui, délirant. L’histoire de son grand-père paternel, je reprendrai cela un peu plus loin dans le texte, était en prise directe avec ce qu’il en est de la psychose comme mode de connaissance des catastrophes de l’histoire quand celles-ci viennent à marquer une lignée et à délier les rapports sociaux, je me réfère ici au travail de Françoise Davoine. Remarquons bien qu’il y a une inversion du procès habituel du mode de connaissance en psychiatrie : le savoir se trouve niché dans les processus même de la psychose et non pas dans les techniques de soins. Il s’agit de partir du transfert et faire le constat que dans ces cas « nous sommes en dehors des jeux de langages habituels », les notions d’inconscient et de refoulement ne marchent pas.

« Ce qu’on ne peut dire, on ne peut que le montrer »[4]. Il faut faire avec ce que l’on a enregistré dans le silence du trauma, de ce qui se transmet d’une génération à une autre ; « enregistrer un événement ou une douleur qui n’est pas nécessairement celle du sujet » car l’homme qui crie de douleur ou qui nous dit qu’il souffre ne choisit pas la bouche qui le dit. Le lieu de la douleur peut se trouver dans le corps d’une autre personne. » Une solitude solidaire pourrait-on dire de la psychose. « Elever ses enfants parce que ça rapporte » dit Françoise Davoine, destin de l’enfant d’incarner une douleur traumatique.

Une impression reçue par un autre à condition qu’il nous la communique peut nous apprendre ce que nous pensons, voire ce que nous sentons.

« J’imaginais les analystes comme des sourciers du temps » dit-elle. Lié à l’insolite, ce quelque chose échappé du temps et de l’espace ; l’inconscient du psy est une baguette qui frémit lorsqu’il rencontre cet insolite : la présence d’un temps sorti du corps (c’est un lapsus que je garde), du cours de l’histoire. C’est aussi une définition du trauma.

« Avez vous été la proie de terrifiantes douleurs en vous changeant en pierre pendant toute leur durée ? »[5] Le délire sort de cet état de pierre appelé aussi état de glaciation. La réponse maladie mentale entraîne un arrêt mortel, un meurtre d’âme ; l’autre réponse, ce serait imaginer un langage, c’est à dire imaginer une forme de vie. J’aime beaucoup cette idée de forme de vie qui est pour moi le transfert, une forme de vie qui nourrit au moins deux sujets. Ne pouvoir appréhender la folie que comme une maladie, c’est cette vision qui confine la maladie mentale à l’intérieur de la pensée où elle se serait tapie comme un mal secret, une détérioration qui éclate en épisodes aigus ou qui vous mine inexorablement. Cette position théorique laisse le patient dans la solitude ; il sera obligé d’être l’autre et lui, car il ne peut y avoir d’adresse, un lieu où il s’adresse, si le soignant pense que le délire n’a pas de sens. Le délire c’est la réalité ; c’est le doute et non pas le délire qui fait perdre les pédales : le fou, il s’en fout de croire ou de ne pas croire au délire. Il veut dire. Ce qui compte, n’est pas de chercher une explication mais l’engagement dans le transfert et cet appui sur Ferenczi qui nous dit que « quand le système psychique fait défaut, c’est l’organisme qui se met à penser » [6] ; comment peut entendre penser l’organisme et en faire quelque chose qui peut se dire? On ne peut être à ce point, à cet endroit que par l’accueil de ses propres perceptions, auto ou endo perceptions. Il ne s’agit pas de les interpréter mais de les percevoir comme étant des interprétations, se fier à ses sensations est un travail permanent qui oblige l’analyste à être suffisamment doué pour abandonner sa propre langue. Dans ce moment de constitution de l’espace intérieur, il faut bien qu’une ligne de partage se trace, entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi-même et les entours, et pour Jean Oury, les entours cela recouvre le complexe du Nebenmensch, le prochain, « ce qui nous est le plus prochain tout en nous étant extérieur [7]» nous dit Lacan. Dans la psychose le partage se fait mal et l’espace potentiel émergeant devient chaotique, incompréhensible, sans direction : l’espace intérieur se débine vers l’extérieur, l’espace extérieur contamine le corps. Mais «si le prochain, comme l’affirme Lacan, c’est l’imminence intolérable de la jouissance », alors on entrevoit la difficulté de créer un point de « symbiose-séparation » d’avec la mère, un espace transitionnel.

Sensation : du bas latin signifie compréhension ; « la sensation réputée simple depuis Locke se résout en deux parties; l’une qui affecte sans représenter, l’autre qui représente sans affecter[8]. » Il est important de prendre en compte la relation d’impossibilité entre la sensation et la représentation, il faut donc un médiat, celui-ci est le corps du thérapeute, s’il veut bien s’y prêter plus un point de retrait qui permette la pensée ; plus loin Delbos cité par Michel Balat dans son article, « Le musement, de Peirce à Lacan » poursuit « dans ces états sujets et objets sont confondus[9]» Ces définitions nous aident à penser, voire à théoriser ce point de symbiose nécessaire pour entrer en contact avec certains patients.

Encore un souvenir, premier moment de rencontre, avant ma propre analyse.

Ceci remonte à l’année 1977.J’étais à cette époque en Algérie ; Je travaillais depuis peu dans une sorte de foyer pour enfants abandonnés. L’institution avait regroupé dans un même service dénommé « les oiseaux », 17 enfants de 18 mois à 8 ans. Ils étaient tous gravement malades ; il y avait là pêle-mêle, handicapés physiques, psychotiques, autistes. Le service était d’une saleté repoussante et les femmes algériennes appelées des berceuses m’étaient quelque peu hostiles. Elles étaient là, elles aussi un peu déclassées, divorcées ou orphelines comme les enfants dont elles avaient la charge.

J’avais commencé mon travail et je ne savais pas par quel bout le prendre. Epuisée et désemparée par des conditions de vie réellement très violentes pour une jeune européenne qui sortait de la fac, j’étais en état de choc, sans vraiment le savoir.

Tous les matins, en arrivant pour éviter d’affronter la masse compacte des 17 enfants, j’allais dans le dortoir, où une petite fille gisait là, immobile, le regard fixe et vague. Les berceuses m’avaient dit qu’elle était paralysée et qu’elle avait perdu sa sœur jumelle. Elle s’appelait Fatiha, prénom qui représentait pour moi la traduction de mon propre prénom. A la seconde même où l’on m’avait dit : elle est paralysée et dès que je l’ai vue, j’avais décidé de ne pas le croire. J’allais donc lui parler tous les matins, pas très longtemps, sous le regard narquois des berceuses. Son immobilité parfaite, son regard au plafond, la raideur de son corps, bien potelé pourtant, étaient impressionnants. Le manège devait durer à peu près depuis trois semaines, un mois, sans changement aucun. J’étais par ailleurs totalement hébétée en prenant vaguement conscience dans quel pétrin je m’étais fourrée. En effet je ne m’adaptais pas du tout à Alger et je luttais comme une forcenée pour simplement tenir. Les moments près de Fatiha, dans la pénombre du dortoir m’étaient très précieux. Je lui chantonnais des trucs, je tapotais sur les barreaux du lit en espérant une réaction. Je doutais de tout. Toutes les bonnes raisons d’être venue en Algérie vacillaient, mais que Fatiha ne fut pas paralysée, ça je pouvais plus en douter. Le risque de paralysie était pour moi, la lutte pour Fatiha était engagée, volontaire, acharnée.

Bref, l’histoire se termine, pour Fatiha comme pour moi. Un matin, j’avais acheté un de ces petits paquets de cacahouètes dans de la cellophane transparente. Je rends visite à la petite fille comme d’habitude, mon petit paquet à la main. Le crissement très particulier de ce papier lui fit alors tourner les yeux vers le bruit. Surprise exaltation. Le lendemain, même chose. Ensuite nous avons commencé à échanger, toujours avec le paquet de cacahouètes, celui-ci étant devenu le plus précieux des instruments : je lui donnais, elle le prenait et elle l’agitait, ensuite je tapais sur un barreau, elle tapait sur un barreau, regard dans mon regard mais le visage inexpressif ; il le restera. Cela a été très vite ; un matin elle s’est levée, a marché un peu : quelque temps après, elle courait dans le couloir comme un petit bulldozer, quelque temps après je rentrais en France.

Il ne s’agit pas de croire à la psychanalyse, il suffit d’arriver à parler de ce qui ne peut pas se dire ; j’ai simplement cru que la mort de sa sœur jumelle, l’avait clouée là sur ce lit et moi j’avais besoin d’une sœur silencieuse à sauver, d’un double empathique ; je lui demandais de s’animer, il fallait que je réanime cette petite fille mourante. En cela je me sauvegardais du pire. Perdues toutes les deux dans le monde hostile, accrochées l’une à l’autre il nous fallait survivre ; ce n’est pas un conte de fée : son visage est resté inexpressif, elle ne m’a pas reconnue.

Avant de revenir à Luc, j’associe rapidement sur mon tout premier cas, qui m’apprit à croire que tout est travaillable et que le diagnostic porté sur Luc « déficitaire » c’était un choix éthique d’y croire ou de ne pas y croire, même s’il est vrai que ce peut être le choix d’un sujet de se dissimuler dans la débilité, jouissance du symptôme qui ordonne la vie de façon presque confortable, les réponses étant assurées par quelques signifiants simples et fixes. Je faisais fonction d’éducatrice dans un foyer de l’enfance pendant mes études de psycho ; un soir, au foyer je discutais avec quelques adolescentes du groupes des grands, comme ça se disait ; se tenait là une jeune fille de 15 ans, au visage particulièrement ingrat, cheveux gras et regard éteint, elle parlait très peu et je la pensais un peu débile, que le grand psychanalyste me pardonne ! Je ne sais plus dans quel contexte cet évènement s’est produit : soudainement elle s’est redressée, son visage m’est apparu, son regard est advenu et dans un temps immobile elle nous a simplement dit que sa mère avait laissé mourir de faim sa petite sœur. Puis elle s’est éteinte ; à partir de ce moment, la débilité a disparu de mes catégories de penser.

Un trop de douleur peut attaquer si gravement l’être qu’il faut élever des enfants pour que ça rapporte, c’est à dire trouver une autre bouche pour dire ; cette autre bouche désarrimée de l’histoire va faire voir en montrant, va désigner d’un geste ce qu’on ne peut nommer ; c’est la définition ostensive, cela corrélé à ce que F. Davoine appelle les impressions retranchées, une image du pays étranger ; beaucoup témoignent de l’exil où s’est passée leur enfance. Des images erratiques qui viennent nous hanter et montre l’outil du nom, qui raconte une histoire cassée du nom ; « ce n’est pas le nom qui est cassé mais tout le processus de nomination qui se retrouve grippé. Si l’outil des noms meurt avant son heure, avant la transmission, il revient comme un fantôme qui erre à travers ces silences que les enfants enregistrent. »[10]

Revenons à Luc et comment à partir de la production de ce champ de néo réalité, mais comme nous pouvons le voir dans l’après coup, aussi une greffe d’ouvert, nous avons pu aborder l’histoire. Il arrive, agité et décomposé. Le chien de sa mère est mort brutalement dans ses bras mais surtout il a vu l’étincelle de vie s’éteindre dans son regard et lui, il n’a pas pu résister, il est parti tout entier dans le regard éteint du chien. C’est un événement et c’est capital, quelque chose s’est passé et c’est en lien avec la mort, avec une mise en mouvement du temps et du même coup la constitution d’un point d’origine à partir duquel on compte. De ce jour là, Luc change ; lui qui ne se plaignait jamais va se plaindre de sa vie qui est terrible, de la mort qui le guette, de la terreur qui l’habite vis à vis de cette mort, de ses envies de suicide, de sa peur d’être violent, raciste. Il va donc m’apporter des questions mais surtout humanistes sur les Arabes, les Juifs, ce qu’est un autre, un étranger. S’ensuivrons comme pour le permis de longues leçons d’histoire, sur le nazisme et l’histoire coloniale. Très intéressé, fasciné par Hitler, il va s’acheter des DVD sur le sujet, ce qui est un exploit pour lui, car toute dépense d’argent l’angoisse terriblement. Il va nouer tout cela avec la question de la présence de Dieu ou pas dans le monde, véritablement terrifié que la vie après la mort soit pire que celle qu’il mène en ce bas monde. Il se met à croire en Dieu, pacifié par les quatre évangiles et la figure du christ. Mais il ne croit pas beaucoup au paradis : il croit à l’enfer avec conviction. Un jour il arrive en séance très embarrassé, ce qui est nouveau chez lui. Il s’est acheté le dernier film de Mel Gibson sur la vie du christ, film violent et complaisant où l’on voit le corps de Jésus torturé et plein de son propre sang. Il est embarrassé parce qu’il y a pris plaisir me dit-il, plaisir de voir ces tortures et ce sang ; il a honte et est surpris d’avoir de tels sentiments contradictoires par rapport à sa foi en dieu, qui est en effet sincère et naïve. Il me décrit par le menu cette vague de jouissance qui a convoqué aussitôt le surmoi, convaincu qu’il y aura des représailles, dieu ne pouvant accepter qu’il ait ressenti un plaisir aussi mauvais ; il est aux affres avec un vrai problème moral et religieux. Il me dit qu’il a envie d’aller en parler au prêtre qu’il rencontre de temps en temps, dans une petite chapelle tout près du centre. Je crains que le prêtre ne le rassure pas beaucoup, mais je me trompe, il revient tout à fait rassuré, projetant sa colère contre le réalisateur du film, ébranlé mais debout.

C’est un tournant dans la cure il va me dire pourquoi les questions politiques et historiques l’intéressent tant depuis quelque temps : il peut enfin me parler de son père et surtout de son grand-père paternel qu’il m’avait décrit comme quelqu’un de violent et cruel avec ses enfants ; mais ce que Luc m’apprend de nouveau, c’est que ce grand-père a été résistant pendant la guerre, qu’il a été fait prisonnier et que lorsqu’il est revenu du camp de Buchenwald, il avait changé. Les tortures que le grand-père infligeait à son propre fils marcher dans la neige, se laver dehors à l’eau glacée, privation de nourriture prennent un sens différent, maintenant qu’il peut lier cela à la grande histoire et que la question de la jouissance peut être un minimum contenue. Son père me dit-il est vraiment malade, c’est un nazi, il a tellement de haine contre les étrangers qu’il va finir par avoir des problèmes. Il ne se rend pas compte qu’il est contre la famille. En effet le frère du grand-père s’est fait fusiller par les Allemands et il y a une plaque commémorative dans une rue à Reims. Luc n’est pas peu fier d’avoir appris cela en discutant avec sa mère, ce qu’il fera confirmé par son père. Je l’encouragerai à aller voir cette plaque, ce qu’il pourra faire tranquillement. Il prend conscience peu à peu de la folie meurtrière du père et de son côté paradoxal puisqu’il s’est rangé du côté des bourreaux ; Luc, lui il a sa position subjective, après maints propos racistes, il se tient dans un humanisme franc, renouant avec la tradition familiale, avec le grand-oncle mort pour avoir fait passer des juifs. Il lutte contre la haine et le discours paranoïaque du père, qui parfois le ventriloque complètement, contre le racisme ambiant et très présent dans son travail d’ouvrier peintre ; il lutte contre ses propres motions pulsionnelles, il lutte contre sa propre jouissance ; après un énorme travail de perlaboration qui lui a permis de refuser, malgré ses faibles moyens et, intellectuels, et culturels de s’identifier au bourreau ou à la victime, choisissant de soutenir une position éthique.

Et la jouissance dans tout ça, me direz vous ; elle sature cet exposé, discrètement, elle est partout ; elle est au chevet de Fatiha, la petite fille algérienne, dans l’ambiance hypnotique du monde du code de la route, dans le regard du chien mourant, etc, elle est source de souffrance et de chaos mais comme le délire on peut y tenir plus qu’à sa vie, bref elle vient de ce premier trauma en ligne directe avec la chose et son meurtre, elle hante encore les ères traumatiques de l’analyste qui chacun dans son style, en fera le réglage qui lui permettra de travailler dans ces zones pré objectales.

F. Attiba le 20 janvier 2007



[1] Jean-Claude Polack, Epreuves de la folie, Erès, janvier 2006 – p. 67

[2] Reprise d’un article intitulé La partie de tennis paru dans le n°20 de Che Vuoï ?

[3] Ibid., p 84

[4] Toutes les citations qui suivent sont issues de l’ouvrage de Françoise Davoine, La folie Wittgenstein, EPL sept 1992

[5] Toute cette partie doit beaucoup à Françoise Davoine

[6] S. Ferenczi, Journal clinique, Payot 1985

[7] « D’un Autre à l’autre », séminaire année 1968-1969, version non publiée

[8] Michel Balat, « Le musement, de Pierce à Lacan », Revue internationale de philosophie, Lacan, PUF, 1992

[9] Ibid.

[10] F. Davoine ibid.

 

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