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le rêve de Philippe ou rêve à la licorne, Monique TRICOT, 17/10/2009
 

Le Cercle Freudien

Dijonnais

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le rêve de Philippe ou rêve à la licorne, Monique TRICOT, 17/10/2009

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Le rêve de Philippe ou rêve à la Licorne

Monique Tricot

Le travail que Leclaire nous propose à partir de ce rêve, s'articule autour des mêmes exigences que celles que nous avait données à entendre Danièle Levy commentant pour nous la rêverie diurne « Craven A » qui fait l'introduction du volume « PSYCHANALYSER ». Soit, cerner au plus près ce qu'il en est de l'écoute de l'analyste dans cette « mise en acte de l'Inconscient » qu'est le transfert. Ici, comme dans l’introduction, Serge Leclaire met en scène le travail de pensée qui permet à l'analyste de déceler les articulations inconscientes du sujet, comme l’écrivait Danièle Lévy dans son texte de juin. Mais le travail sera poussé plus loin encore puisqu'il porte sur la mise en jeu dans la cure des lettres qui constituent le chiffre propre à l'inconscient de Philippe.

Selon Leclaire, la lettre ou plutôt la lettre comme série de lettres, constitue le terme dernier de l'analyse d'un rêve, terme que nous n’atteignons que rarement.

Sans doute y sommes nous bien souvent arrêtés par notre besoin de comprendre ou d'interposer entre nous et l'analysant la grille de la théorie analytique donnant raison à Lacan sur le fait qu'il n'y aurait de résistance que du psychanalyste .

Pour ceux qui n'ont pas encore lu ce texte, je dirais quelques mots de la cure et de l'analyse de ce rêve. Mais il me faut d’abord évoquer la place de ce texte dans l'histoire du mouvement analytique et plus précisément des avancées de Lacan et de ses élèves. Ce rêve et les lettres qui lui font suite « poor dje li » ont constitué dans le bouillonnement d'échanges analytiques suscité à partir des années 55 par l'enseignement de Lacan une sorte d'acmé mais aussi, une sorte de mythe de la geste lacanienne donnant lieu à des discussions passionnantes et passionnées.

Une première version en est donnée au colloque de Bonneval où Leclaire et Laplanche proposent leur texte sur l'Inconscient, texte qui fera date et aussi prémisse des scissions à venir. Leclaire reprend son texte dans un exposé suivi d’un débat dans le séminaire de Lacan « Problèmes cruciaux ». Enfin, il en donne une version écrite dans son premier livre « Psychanalyser ». C'est là que je l'ai découvert avec saisissement tant ce texte rend compte d'une conceptualisation subtile de l'Inconscient pensé entre corps et langage et témoigne, je reprends là le titre du premier chapitre, « de quelle oreille il convient d'écouter ». Aujourd’hui donc, quarante ans après la première rencontre avec cet écrit, mon propos va tenter de mettre en commun pour notre recherche sur le rêve, le fruit de ce transfert de travail.

Si nous avons choisi de partager avec vous la relecture effectuée à l'occasion de ce cycle, c'est parce cela va nous permettre de serrer au plus près deux points centraux : celui du rêve comme voie royale qui mène à l'Inconscient et, ce qui est presque une redondance, celui du rêve comme lieu où est chiffré le désir du sujet.

Mettons donc nos pas dans ceux de Leclaire sur cette voie qui mène du récit du rêve aux lettres qui chiffrent le désir de Philippe. S'intéresser au chiffrage plus qu'au déchiffrage du rêve, Lacan y encourageait ses auditeurs dans un séminaire des années 75 auquel j'ai assisté mais dont je n'ai pu retrouver la référence exacte bien que, comme vous pouvez vous l'imaginer, cette remarque m'ait mise sur la piste d’une façon nouvelle d'aborder le rêve.

Enfin, nous nous interrogerons sur ce qui vient s’écrire à l’insu du rêveur dans le silence de la nuit et l'abandon du sommeil : qu'est ce qui s'écrit ? Comment cela s'écrit-il et qui donc écrit alors que le dormeur s'est éclipsé dans le sommeil pour mieux se prêter à ses rêves ?

A la première question, Freud répond : ce qui s'écrit, c'est le désir infantile inaltérable soit le sexuel.

A la seconde question : cela s'écrit sous forme de rébus, et se déchiffre comme des hiéroglyphes voire des idéogrammes

A la troisième, il répond par la levée de la censure que permet le sommeil et ouvrirait la porte à la manifestation chiffrée du sujet du désir quelque peu débarrassé de ses prothèses moïques comme le rêveur a enlevé pour s’abandonner au sommeil ses lunettes, sa perruque ou son dentier ….

Dominique nous avait donné à entendre comment Leclaire met en lumière dans une analyse méthodique des rêves freudiens les signifiants du désir de Freud. Nous allons maintenant nous mettre à l'écoute du rêve à la Licorne ou rêve de la soif de Philippe.

Je vous propose donc d'écouter tout d'abord le texte du rêve dans sa singularité, de nous en imprégner, de laisser résonner en nous les signifiants qui s'y sont déposés, et surtout de ne pas nous précipiter à y donner quelque sens que ce soit. Emprunter la voie du rêve pour tenter de faire émerger les éléments singuliers du désir Inconscient.

« La place déserte d’une petite ville, c’est insolite. Je cherche quelque chose. Apparaît pieds nus Liliane, que je ne connais pas, qui me dit : il y a longtemps que j’ai vu un sable aussi fin. Nous sommes en forêt et les arbres paraissent curieusement colorés de teintes vives et simples. Je pense qu’il y a beaucoup d’animaux dans cette forêt, et, comme je m’apprête à le dire, une licorne croise notre chemin ; et nous marchons tous les trois dans une clairière que l’on devine en contrebas. »

Précédemment, vous m'avez entendue dire signifiants du désir de Freud et lettres supportant la singularité du désir de Philippe. Cela nous conduit à une première difficulté théorique concernant le rapport du signifiant à la lettre. Vous savez comme moi que les Ecrits de Lacan s'ouvrent sur le texte la «Lettre volée » où Lacan nous met d'emblée de plain pied avec ce qui fondera toute la première partie de son enseignement soit la prééminence du symbolique.

A cette époque (1956) comme à celle du texte «L'Instance de la lettre », à peine postérieur (1957), Lacan ne semble pas faire de différence entre la lettre et le signifiant. Ainsi, dans ce deuxième texte trouvons nous une définition de la lettre comme « support matériel que le discours emprunte au langage » et une recommandation sur la façon d'en user en psychanalyse : « prendre la lettre à la lettre » nous rappelant aussi que dans la Science des rêves , « il ne s'agit à toutes les pages que de la lettre du discours ... » mais Lacan y affirme tout aussi bien que « les images du rêve ne sont à prendre que pour leur valeur de signifiant » sans manquer d’ajouter que cela revient à prendre l'hypothèse freudienne du texte du rêve comme rébus « à la lettre ».

Selon mon souvenir, Leclaire dans un film sur la psychanalyse ou une émission TV, je n’ai retenu que le rébus en forme de mot d’esprit, en avait donné une illustration aussi explicite qu’amusante : un patient rapporte un rêve qui se résume strictement à une image « la courte échelle claire », à entendre comme « Lacourte est chez Leclaire ».

Plus tard, notamment dans « Lituraterre », Lacan insistera sur le fait « que le signifiant appartient à l'ordre du langage, la lettre au registre de l’écrit. »

Quant à Leclaire, il nous dit privilégier le terme de lettre à celui de signifiant car la lettre s'articule au corps, au corps tel que le pense la psychanalyse, c’est à dire au corps comme corps érogène. Il y a là un enjeu capital quant à la pratique analytique : si la lettre s’articule au corps comme corps érogène, cela fait tomber tous les arguments fallacieux prétendant que la psychanalyse ne peut permettre à l’analysant d’habiter son corps ou qu’elle n’est pas habilitée à prendre en charge les symptômes où le corps tient le devant de la scène. Enjeu important dans les années 70, époque de la parution de ce livre et de l’arrivée sur le marché des thérapies corporelles importées de la Côte ouest des Etats Unis mais aussi aujourd’hui où la psychanalyse est si facilement mise en question sur tous les fronts.

C’est précisément l’essai de rendre compte de cette articulation paradoxale entre ce qu'il y a de plus charnel, le corps comme corps érogène, et l'abstraction de la lettre comme chiffre singulier du désir inconscient, qui nous a fait choisir de revenir sur ces textes et de les partager avec vous.

Paradoxe résumé dans deux phrases que je vous cite : « le corps comme lieu d'inscription des lettres qui le font érogène » et la lettre « matérialité abstraite du corps érogène comme élément formel repérable dans sa singularité ». Ici je signale une remarque de Lacan qui attire notre attention sur le fait que « la lettre n'est pas première par rapport au signifiant » : l'érogénéisation du corps du petit d’homme et la constitution des lettres où s'inscrit la singularité de ce corps érogène est pris dans le discours de l’Autre, soit les signifiants maternels.

Ainsi pour la formule magique «  poor dje li » où se rassemblent les lettres du désir de Philippe, ces lettres fixées originairement comme une barre qui à la fois fixe et arrête la jouissance de l’enfant. Si nous suivons Serge Leclaire, nous pouvons penser que le poor s’est constitué à partir de la ritournelle maternelle « pauvre Philippe », li en raison de la présence vivifiante et tendre d’une Lili lors de vacances de l’enfance où convergent nombre d’associations du rêve.

Prendre la lettre à la lettre c'est à quoi nous conduira l'analyse du rêve à la Licorne, analyse qui, je cite, s'articule autour du principe qui veut qu'analyser un rêve n'est rien d'autre que « repérer, dégager, une série de termes dont l’insistance manifeste qu’ils sont de l'inconscient », termes hors signification puis qu'il s'agit là « d'épuiser le réseau des significations dans la formalité d'un réseau littéral ».

Ceci, je voudrais m'y arrêter un instant car il me semble que ni pour l’analysant ni pour l'analyste cela ne va de soi. Affaire de jouissance et de plaisir, jouissance imaginaire à nous en tenir à la signification, à la cocasserie ou à l'esthétique du récit ou à la familiarité du souvenir d'enfance, la mise en mots du rébus « Lacourte ... » procure un plaisir proche du mot d'esprit , mais l'aridité de la lettre dans son abstraction, alors ça c'est une autre affaire !

C’est sans doute à ce prix que l’Inconscient sera touché ; que l’Inconscient soit touché est la condition pour qu’il y ait acte psychanalytique, un acte qui donne ses chances à une vraie guérison.

Ici cependant, une incidente : s’il n’y pas d’analyse, en tout cas au sens lacanien du terme, sans repérage du signifiant, leur saisie systématique à n’importe quel moment de la cure et avec toutes les structures ne relève pas forcément de la psychanalyse, peut glisser sur le patient comme l’eau sur les plumes d’un canard sans toucher d’aucune façon l’Inconscient et laisse certains analysants après des années de cure avec un corps déserté.

Par manque de temps nous n’allons pas parcourir le vaste champ des associations de Philippe, je vous renvoie au texte de Leclaire, notons seulement que ces associations qui mélangent comme toute analyse de rêve, souvenirs d’enfance, évocation de symptômes, surgissement de fantasme, mouvement transférentiel, récit d’un autre rêve se condensent en une série de termes :

Lili–plage – soif –peau –pied –corne

qui constitueraient les véritables mots du rêve. Leclaire nommera cette série qu’il dit énigmatique, composite, hétérogène, « chaîne inconsciente », ce qui lors des différents débats autour de son texte, lui fut âprement discuté.

Nous dirions plutôt préconsciente et remarquerons avec lui que les deux bouts de la chaîne écrivent la fameuse « LICORNE», «monument du fantasme de Philippe et  métonymie de son désir ». La fameuse licorne n’est pas dans le texte du rêve, elle surgit, érigée sur une fontaine dans les premières associations autour de « la place déserte » sur laquelle s’ouvre le rêve, associée à un geste, celui de boire les mains en conque l’eau qui jaillit de la fontaine.

Dominique nous disait tout à l’heure l’articulation de la lettre et d’un mouvement du corps, la fixation de la lettre comme enracinée dans un mouvement de plaisir. L’occasion du rêve, nous dit on, a été la soif qui le réveillera malgré l’interposition de ce rêve qui accomplit le désir de boire.

Vous entendez comment tout ceci part du corps, du corps pensé comme « lieu premier où s’inscrit la trace » (je cite) ! La soif, pas seulement une soif accidentelle, occasionnelle, (il avait consommé la veille quelques mets trop salés) mais la soif comme métaphore du désir de Philippe que sur la plage de l’enfance Lili taquinait d’un « Alors Philippe j’ai soif »,  son petit nom en quelque sorte. La question du Nom au moins autant que celle du corps insiste dans ce travail sur le rêve et sera au centre de ce que Dany nous exposera tout à l’heure .…

Mais cette soif qui aurait fomenté ce rêve, que nous dit-elle ? Elle nous dit la soif comme appel jamais renoncé à la présence maternelle, mais aussi comme inextinguible, contestation de la possibilité même de jamais l’étancher afin de maintenir l’ouverture d’un désir dont on nous précise qu’il fut très précocement comblé jusqu’à l’étouffement par une mère trop aimante.

La mise à jour au fil de la libre association de cette série de signifiants ne constitue qu’une première étape de l’analyse du rêve. Va surgir alors, avouée non sans difficulté, une sorte de formule magique, énigmatique et jubilatoire, que Philippe secrètement aime à se murmurer « POOR (D) J’E LI», son nom secret en quelque sorte, terme indépassable qui constituerait son Inconscient dans sa singularité.

Il est rare, nous dit Leclaire, que le travail de l’analyse nous amène jusqu’à ce chiffre Inconscient que fabriqueraient plus couramment les obsessionnels que les patients d’autres structures. Je dois vous dire n’en avoir jamais recueilli ni dans ma propre cure contemporaine de la parution de ce texte ni dans celles de mes analysants.

Néanmoins l’un deux, dont la névrose obsessionnelle ne faisait pas plus de doute que celle de Philippe, m’a-t-il confié non sans réticence que certains matins au réveil dans le mouvement qui le faisait passer de l’horizontal du lit à la verticalité lui venaient des sons entre borborygmes et phonèmes bizarres, n’ayant pour lui aucun sens. Je lui ai évidemment demandé de les énoncer, mais il n’a jamais réussi à s’en saisir. A peine vraiment éveillé, la formule magique s’échappait .Nous étions à ce moment de cette cure fort difficile occupés par tant d’autres choses que je n’ai pas insisté, peut être avons nous raté là la saisie du chiffre de son Inconscient.

D’une formule de ce type nous avons un exemple célèbre, celui de l’analysant de Freud, le fameux Homme aux rats, avec sa formule magique « Glejsamen », ou Gleji selon les versions, qui condense pour lui prière marmonnée, fantasmes meurtriers et vœux érotiques concernant Gisela, la dame de ses pensées, et accompagne ses masturbations compulsives. Rien dans le texte de Freud ne nous dit que cette formule ramassée où s’écrit toute l’ambivalence du désir, ait surgi dans la cure à la suite d’un rêve. Néanmoins quelques jours après cet aveu surgiront dans la cure de l’homme aux rats trois lettres WLK dont l’analyse apparaît comme une défense contre les vœux contenus dans la formule précédente. L’étude des lettres des deux formules renvoie au nom de la belle mais aussi au patronyme du patient freudien Ernst Lehrs.

Je me suis étonnée que Leclaire qui connaît mieux que quiconque son Freud n’ait pas confronté la formule de son patient à celle de l’homme aux rats, mais en fait le remarquable journal de l’homme aux rats où l’on peut trouver ce travail freudien n’a été édité que six ans après « Psychanalyser ». En tout cas, ce qu’il y a de commun dans les deux formules, c’est l’inscription des lettres du patronyme, je viens de vous le dire pour le patient freudien, Leclaire nous le développe longuement pour Philippe.

Si l’on pense avec Lacan que le patronyme est un des noms du Père, il est assez remarquable de noter que l’inscription de ce nom dans l’Inconscient d’un sujet participerait au chiffrage des lettres qui épellent et inscrivent la cartographie singulière du corps érogène du sujet et représentent la combinaison secrète de son désir. Je vous ai dit que le POOR était sans doute pris dans les signifiants maternels que LI renverrait à la belle Lili , il nous reste le DJ central ,ce phonème, si on en croit Leclaire, constituerait l’inscription littérale de mouvements du corps du sujet : souvenirs de culbute et de pirouette de celui qui retombe toujours sur ses pieds, mouvements jouissifs d’enroulement et de déroulement comme un enfant qui se ferait naitre, mouvements sous-tendus par des fantasmes d’auto-engendrement, en même temps qu’éclipse du sujet mimée avec tout le corps. Mais c’est également la profération de la formule littérale elle même, son nom secret en quelque sorte, qui dans la jouissance de sa répétition réalise une sorte d’annexion de sa scène primitive. Clé du désir de Philippe, cette formule donne à entendre la singularité des impasses de son désir : s’efforcer de récuser le désir de l’autre pour le maîtriser, impasse où s’engouffre le désir de l’obsessionnel c'est à dire de celui qui précocement fut l’objet de la jouissance de sa mère.

Avec Leclaire, en suivant pas à pas l’analyse exhaustive de ce rêve, nous avons parcouru un chemin qui allait du désir du rêve aux impasses du désir du sujet. Au delà de ce modèle théorique remarquable, il est bien rare que dans une cure un rêve permette de parcourir un tel chemin, il est bien rare aussi aujourd’hui qu’à la manière de Freud ou de Leclaire, un rêve soit analysé de façon aussi exhaustive. Un rêve, surgi dans le transfert, ne l’oublions pas, un rêve avec sa langue et son écriture spécifique au rêve et singulière au sujet, appartient à un réseau, et le travail qu’effectue son écriture nocturne, un maillon de ce réseau où s’actualise dans le transfert le corps et la lettre du sujet en souffrance. Freud, le découvreur est celui «  à qui a été révélé le secret du rêve » dans son audace à faire de l’étude minutieuse de ses propres rêves sa pierre de Rosette. A chaque praticien, de trouver à chaque moment de son écoute et dans la singularité de chaque cure la voie royale qui mène à l’Inconscient.

Octobre 2009

 

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