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Ses publications Le Cercle Freudien https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=category&id=38&Itemid=54 Thu, 26 May 2022 13:43:24 +0000 Joomla! 1.5 - Open Source Content Management fr-fr sommaire cycle sur le rêve 2009-2010 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=63:sommaire-cycle-sur-le-reve-2009-2010&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=63:sommaire-cycle-sur-le-reve-2009-2010&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54

Rencontres du Cercle Freudien Dijon

 

 

Cycle de recherche sur le rêve

La langue du rêve: Désir et jouissance.

4ème année – (2009-2010)

Norbert BON

Michèle BOURREAUX-HARTEMANN

Dominique CORRE

Jean Jacques CORRE

Olivier DOUVILLE

Gilles MONCHICOURT

Monique TRICOT


SOMMAIRE

Samedi 17 octobre 2009

Le rêve et la lettre (2).

A partir du travail de Serge Leclaire

Leclaire lecteur de Freud

Dominique Corre … … … … … … … … … … … … … 5

Le rêve de Philippe ou rêve à la Licorne

Monique Tricot … … … … … … … … … … … … … … 18

Samedi 23 janvier 2010

Paradigmes et paradoxes du rêve dans la psychose

Olivier Douville … … … … … … … … … … … … … … 26

Samedi 27 mars 2010

A propos du rêve et du corps

Michèle Bourreaux-Hartemann … … … … … … … … 60

Vendredi 26 juin 2010

Le désir ou les désirs dans le rêve

Signe, signifiant, lettre : coup de chapeau au père Freud.

Norbert BON … … … … … … … … … … … … 69

Le rêve : de la jouissance au désir

Jean Jacques CORRE … … … … … … … … … … … … 80

Le désir ou les désirs dans le rêve

Gilles Monchicourt … … … … … … … … … … … … 92

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postmaster@cerclefreudien-dijon.org (Administrateur) Textes des rencontres des samedis 2009-2010 Sat, 03 Dec 2011 22:07:47 +0000
Leclaire lecteur de Freud, Dominique CORRE 17/10/2009 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=64:leclaire-lecteur-de-freud-dominique-corre-17102009&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=64:leclaire-lecteur-de-freud-dominique-corre-17102009&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54

Leclaire lecteur de Freud

Dominique Corre

Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture.

Roland Barthes

1. Introduction

« Psychanalyser » est le premier livre de Serge Leclaire [1968]. Il est précédé de nombreux textes ou articles que nous pouvons trouver dans un recueil en 2 volumes «  Ecrits pour la psychanalyse » édité en 1996.

Le sous-titre de ce premier livre: « Un essai sur l’ordre de l’inconscient et la pratique de la lettre » indique où Leclaire nous mène, au cœur de l’expérience analytique et au plus près de cette fiction d’un « pur être de désir » telle qu’il en a fait l’hypothèse dans ce texte de 1965 « La réalité du désir[1] ».

Le premier chapitre de ce livre « De quelle oreille il convient d’écouter » « tente de rendre compte dans le détail et le concret de la pratique du psychanalyste » comme nous l’a si bien fait entendre Danièle Lévy[2] en juin. Lisez son texte !

Entendre le désir inconscient dans sa singularité – Leclaire écrit même son extrême singularité – et sa littéralité, c’est à cela qu’il nous engage.

Etre attentif à la singularité du désir inconscient exige, nous dit-il, « de disposer d’un ensemble théorique et en même temps de récuser tout système de référence ». Position paradoxale, difficile, voire intenable. Mais écrit-il « la rigueur du désir inconscient, sa logique ne se dévoilent qu’à celui qui respecte simultanément ces deux exigences de l’ordre et de la singularité »[3].

Avant de vous présenter le travail de Leclaire sur le « texte freudien » je voudrais vous livrer quelques précisions, en guise de repérages, concernant la manière dont Leclaire s’appuie sur Freud pour poser ce qu’il entend par inconscient, désir inconscient et lettre.

¨ L’inconscient

S. Leclaire parle de l’Inconscient en terme d’ordre, « ordre inconscient », ordre signifiant » ou encore écrit-il « ordre de la lettre ».

Dans un texte antérieur « La réalité du désir  voici ce qu’il écrit:

« L’inconscient n’est pas …ce sens connexe plus ou moins caché sur l’envers du décor, il n’est pas l’envers de la médaille, cet envers des choses comme on se l’imagine communément. On ne saurait jamais assez y insister, l’inconscient est autre chose (et non pas seulement l’envers de la chose) c’est un autre discours, sans commune mesure, ni de logique ni de sens … une autre structure »[4] « un autre discours, radicalement autre… sans rapport avec le premier discours pour autant qu’il est plein de sens…. Il faut, dit-il, faire le pas du « pas de sens » pour échapper au cercle vicieux d’une structure unique, pour sortir du champ psychologique traditionnel, qui s’appelle en termes freudiens, le système conscient préconscient (Cs/Pcs). »

En cela, Leclaire se tient au plus près de la pensée freudienne ; Freud admet deux systèmes psychiques absolument distincts, deux topiques psychiques dont les processus sont absolument différents. « Les représentants de la pulsion qui constituent le noyau de l’inconscient, persistent les unes à coté des autres sans s’influencer ni se contredire entre elles…Il n’y a dans le système ni négation ni doute, ni degré de certitude…Il y règne une plus grande mobilité des intensités d’investissements…. Condensation et déplacement sont les éléments caractéristiques du processus psychique primaire…. Les processus du système inconscient sont intemporels…. Ils n’ont pas davantage d’égard à la réalité…ils sont soumis au principe de plaisir » (Cf. Métapsychologie – L’Inconscient)

Leclaire insiste dans nombre de ses textes sur ce statut particulier de l’Inconscient : altérité radicale, hétéronomie, antinomie de ces deux systèmes que sont le système Inconscient et le système Préconscient/Conscient.

Et dans ce texte il insiste sur le fait que « l’aventure analytique menée par Freud comme il apparaît dans le rêve de la monographie botanique, s’engage vite hors de tout sens commun comme de tout bon sens, sur la véritable voie de l’inconscient »

Leclaire insiste dans nombre de ses textes sur ce statut particulier de l’Inconscient, altérité radicale, hétéronomie, antinomie de ces deux structures que sont le système Inconscient d’une part et le système Préconscient/Conscient d’autre part.

¨ Le désir inconscient

Freud insiste tout au long de la Traumdeutung sur l’indestructibilité du désir inconscient « dans l’inconscient, rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié »[5]

Et Leclaire pose la question : Qu’est-ce qui fait la cohérence … indestructible du système inconscient ?

A quoi il répond : « Ce ne peut être un « sens » car l’inconscient est proprement insensé…. Et cette force qui donne sa cohérence inéluctable et aveugle au système inconscient porte un nom : le désir ». C’est là, sous la forme de cette sorte d’âme de l’inconscient que nous rencontrons la réalité du désir. »

L’inconscient pour Leclaire est un système « un ensemble dont le rapport des éléments entre eux se caractérise par une absence de contradiction, par une absence de liens chronologiques, par une absence de critères de réalité et une indétermination totale du sens. Mais qu’est-ce qui fait tenir en système cet ensemble d’éléments dont les caractères sont de ne reconnaître aucun lien, éléments de pure singularité?

« Le désir, l’être même, l’âme de l’inconscient » c’est cela nous dit Leclaire qui sous-tend deux « éléments de pure singularité qui ne reconnaissent entre eux aucun lien. Le désir inconscient c’est cette force, ce ciment de l’ensemble inconscient »

¨ La lettre

« Dans le vocabulaire freudien le terme de représentation (Vorstellung) est la forme dans laquelle s’inscrit au sein de l’appareil psychique, l’émoi suscité par une pulsion… »

On peut sans doute trouver dans cette référence, pour Leclaire le point d’ancrage de la Lettre.

Ces «éléments de pure singularité » Leclaire va les nommer « lettres » ou ensemble de lettres, il utilise aussi le terme de « chaîne littérale ».

L’Inconscient est un ensemble de lettres. Et c’est de cela, de la lettre qu’il nous entretient tout au long de son ouvrage.

Il définit la lettre comme  « la matérialité du trait dans son abstraction du corps » abstraction devant être entendu à la fois dans son sens commun et comme opération de détachement du corps. .[6]]

Il la définit dans sa distinction d’avec le signifiant[7] .

« Un signifiant ne saurait d’aucune façon être considéré comme une lettre seule. Un signifiant ne peut être dit tel que dans la mesure tout à fait repérable où la lettre qui en constitue un versant renvoie nécessairement à un mouvement du corps. C’est cet ancrage électif d’une lettre (gramma) à un mouvement du corps qui constitue l’élément inconscient, le signifiant proprement dit »

Le signifiant ce serait une lettre, plus un mouvement du corps.

L’inconscient ce serait un ensemble de lettres abstraites du corps mais renvoyant à un mouvement du corps.

Avec le « rêve à la licorne », Monique nous en dira plus tout à l’heure.

2. « Avec Freud, Lire Freud. Le désir inconscient ».

Dans ce second chapitre de « Psychanalyser », en suivant au plus près le « texte » freudien dans l’analyse de ses propres rêves, Leclaire tente de nous montrer comment Freud s’est approché de cette double exigence de « l’ordre et de la singularité » dans le dévoilement du désir inconscient. Il nous emmène au cœur de ce qu’il souhaite nous faire toucher du doigt : la littéralité de l’expression du désir inconscient.

Pour Leclaire comme pour Freud le rêve est cette « voie royale vers l’inconscient »

Il reprend cette définition de Freud : le rêve se déchiffre comme un rebus.

Mais Freud pose une distinction entre contenu manifeste ou texte littéral du rebus et contenu latent ou pensées (latentes) du rêve.

Le texte du rébus se traduit par la formulation en mots des figures du dessin, mais de plus, un indice de la nature des pensées latentes doit être perçu pour qu’une expression de l’énigme puisse s’ordonner en mots.

Le mode de rapport des deux textes ne peut être reconnu qu’une fois connu l’alphabet qui constitue l’écriture des pensées du rêve, différent de l’alphabet du contenu manifeste.

.Et pour cela il va suivre la démarche de Freud dans l’analyse de ses rêves, principalement avec deux rêves de Freud « le rêve de l’injection faite à Irma » et « le rêve de la monographie botanique ».

Il faut bien avoir en tête que, dans ce que Leclaire avance, beaucoup se trouve déjà dans le texte de Freud. Pour s’en apercevoir il faudrait lire d’un œil le texte de Freud et de l’autre le texte de Leclaire.

Leclaire fait plus que lire Freud, il applique au texte de la Science des rêves et aux autres textes de Freud auquel il fait référence, le principe même énoncé par Freud. « Tout ce qui vient après coup, lors de l’analyse doit être mis au compte des pensées du rêve »

Non seulement il suit au plus près la démarche de Freud mais son génie c’est « d’aller au-delà ». Ce qu’il écrit « A propos d’un fantasme de Freud »[8] : « Si le psychanalyste… devait se donner des lois, transgresser au sens de franchissement, passage au-delà serait son commandement premier, un acte fondamental et fondateur ».

Pour poser ses hypothèses, il prend le parti de lire l’ensemble du texte comme si c’était les associations du rêveur Freud. Ce qui est juste avant dans le texte, ou juste après, ce que Freud ajoute en note - par exemple la référence au texte sur « Les souvenirs écrans » où il trouve le souvenir des fleurs arrachées à Pauline.

Il prend Freud au mot, «  Plus on analyse les rêves, plus on découvre de traces d évènements d’enfance qui ont joué dans le contenu latent le rôle de source du rêve »[9]


¨ Le rêve de l’injection faite à Irma,

est le premier rêve dont Freud nous livre l’analyse, rêve qui ouvre la Traumdeutung, Il est cité par Freud juste avant le travail sur le rêve de la Monographie botanique. Leclaire ne nous donne pas le détail de l’analyse livrée par Freud mais y repère simplement l’un des termes, voire le premier terme d’une série qu’il retrouvera dans l’analyse des rêves suivants.

« C’est bien un exploit que Freud accomplit en rêvant puis en interprétant la scène de l’injection faite à Irma. Ce qu’il reconnaît 5 ans plus tard, au cours de l’été qui suit l’échec de la parution de la Traumdeutung en écrivant à son ami Fliess :

« Crois-tu vraiment qu’il y aura un jour sur la maison une plaque de marbre sur laquelle on pourra lire : Ici fut révélé, le 24 juillet 1895 au Dr Sigmund Freud, le secret des rêves. »

« C’est dans cette nuit de rêve que s’écrit cette phrase qui résume sa découverte : « Après complète analyse, tout rêve se révèle comme un accomplissement de désir »

«  La préoccupation majeure de Freud à l’époque du rêve se rapporte aux problèmes de conception, de fécondité, procréation et création, tel qu’en témoigne une lettre à Fliess; le désir qui le hante semble être le désir de forcer le secret du désir, de dévoiler la réalité de la vie sexuelle. »

Serge Leclaire entrevoit ici « les racines d’un fantasme de Freud en s’arrêtant sur les termes que Freud grave sur la plaque de marbre…  « Enthüllen  … dévoiler, révéler »

¨ Rêve de la monographie botanique

Leclaire va s’appuyer à trois reprises sur l’analyse du rêve de la monographie botanique que Freud a tiré de ses « carnets de rêves » [10]:

Il montre comment Freud s’est approché de cette logique du désir inconscient.

Il faut noter que Freud revient d’ailleurs lui aussi plusieurs fois sur ce rêve dans « La science des rêves »[11]

Début mars 1898 Freud rédige le 2ème chapitre de la Traumdeutung, celui où est relaté le rêve de l’injection d’Irma. Il reçoit une lettre de son ami Fliess «  Je pense beaucoup à ton livre sur les rêves. Je le vois devant moi achevé et je le feuillette. »

La nuit suivante, Freud fait le rêve dit de la Monographie botanique :

« J’ai écrit la monographie d’une certaine plante, le livre est devant moi, je tourne précisément une page où est encarté un tableau en couleurs. Chaque exemplaire contient un spécimen de la plante séchée, comme un herbier. »[12]

Pour Leclaire comme pour Freud ce rêve, comme le rêve d’Irma, est un rêve de justification : « aux critiques comme à son vœu profond le rêve répond que c’est virtuellement lui, Freud, qui a découvert la cocaïne ; c’est aussi une réponse aux reproches du père quand à la dette chez le libraire : sa passion des livres n’est pas stérile puisqu’elle l’a mené à en écrire un, la monographie sur la cocaïne. »

Mais nous dit Leclaire, en suivant Freud, «… il s’agit là, certes de pensées latentes » premier niveau d’interprétation qui donne à penser que ces strictes pensées latentes sont de l’ordre du préconscient « … cependant l’analyse du rêve nous mène plus loin, au-delà des strictes pensées latentes du rêve, dans la détermination du désir inconscient proprement dit qui l’anime. »

Leclaire pointe une indication de Freud  « Pour reconnaître à travers tous les déguisements conscients ou préconscients la source même qui est le désir inconscient, on peut se fier à ceci que « dans la plupart des rêves, on reconnaît un centre présentant une intensité particulière. C’est en général la représentation directe de l’accomplissement de désir » [13]

Freud, nous dit Leclaire, « renvoie alors à la section 2 du chapitre VI où après avoir rappelé combien les éléments essentiels ne jouaient, dans la pensée du rêve, qu’un rôle très effacé, il nous apprend à distinguer « le centrage apparent du centrage réel du rêve : le rêve est autrement centré, son contenu est ordonné autour d’éléments autres que la pensée du rêve»[14]

Ici, nous dit Leclaire, « s’ouvre une autre perspective de Freud sur laquelle débouche un autre niveau des pensées latentes du rêve, qui peut être dit plus formel que significatif ».

« Freud propose comme exemple le rêve de la Monographie botanique où la pensée du rêve tourne autour des difficultés, conflits, rivalités entre collègues, puis autour de l’idée « qu’il sacrifie trop à ses fantaisies » alors que le centre est visiblement le mot « botanique » mot carrefour où se retrouvent nombreuses associations d’idées. »

« A ce mot central se rattachent les éléments épars de l’expérience de la veille : le Pr. Gardner (jardinier) rencontré alors qu’il était en compagnie du Pr. Konigstein, (Freud avait écrit une monographie sur la cocaïne – sacrifiant trop à ses fantaisies, pour rejoindre sa fiancée Marthail avait confié la suite de l’expérimentation à ce Dr Konigstein et c’est Koller qui découvrit les vertus analgésiques de la cocaïne, découverte qui lui échappe donc).

Leur mine florissante : Il avait été question de deux malades, Flora et Mme L. à qui le mari avait oublié d’offrir des fleurs.

Dame aux fleurs qui l’amène à songer à la monographie de l’espèce Cyclamen, vue chez le libraire, et au fait que le Cyclamen est la fleur préférée de sa femme. Il se reproche de ne pas lui en offrir plus souvent alors qu’elle, meilleure que lui ne manque jamais de lui ramener du marché sa fleur préférée, une fleur d’artichaut. »

« Cette série botanique lui ramène deux souvenirs d’étude : l’examen de botanique à la faculté, il eut un crucifère à déterminer et ne le reconnut pas ; l’autre souvenir à partir de « plante séchée …comme dans un herbier », au lycée, le proviseur réunit les élèves pour la corvée de nettoyage d’un herbier où on avait trouvé des petits vers (Bücherwurm – vers de livre), on ne lui confie que quelques feuilles. »

« Au terme de cette chaîne botanique Freud associe un souvenir écran à partir de « tableau encarté en couleur » qui lui rappelle son goût pour les monographies et son amour pour les livres ainsi que sa dette chez le libraire à 17 ans, dette que son père lui reproche.

Puis un souvenir d’enfance :

« Mon père s’amusa un jour à abandonner à l’aînée de mes sœurs et à moi, un livre avec des images en couleurs. J’avais alors 5 ans … et le souvenir de la joie infinie avec laquelle nous arrachions les feuilles de ce livre, feuille à feuille comme s’il s’était agit d’un artichaut »

« De cette époque date sa passion pour les livres comme pour les monographies.» « Je devins un Bücherwurm » (rat de bibliothèque – littéralement ver de livre).

« La veine botanique se trouve conjointe à cet autre mot Monographie, «Non seulement, écrit Freud, la représentation composée, globale Monographie botanique mais chacun de ses éléments botanique et monographie isolés, pénètrent profondément par des associations nombreuses dans le chaos des pensées du rêve. »

Leclaire remarque que le souvenir écran du livre artichaut renvoie par le biais d’une note à l’article écrit par Freud en 1899[15] « Sur les souvenirs écrans ». L’exemple qui fait le centre de ce travail est un fragment autobiographique de Freud (D. Anzieu) à peine déguisé. Leclaire hypothèse que la chaîne botanique doit trouver là son chaînon le plus ancien.

C’est le souvenir des fleurs arrachées à Pauline :

« Je vois un morceau rectangulaire et plutôt une forte pente d’une prairie verte et épaisse ; le vert est parsemé de nombreuses de nombreuses fleurs jaunes qui sont évidemment des fleurs banales de pissenlits. Au sommet de la prairie il y a une maison ; devant la porte se tiennent deux femmes qui bavardent activement ; une paysanne avec un foulard sur la tête et une bonne d’enfant. » (NDT : Nannie.) « Trois enfants jouent sur l’herbe. L’un d’eux est moi-même, entre deux ans et deux ans et demi ; les deux autres sont mon cousin (NDT : John, en fait le neveu) qui est d’un an plus âgé et sa sœur (NDT : Pauline) qui a presque le même âge que moi. Nous cueillons des fleurs jaunes et chacun de nous tient un bouquet de fleurs déjà cueillis. La petite fille a le plus beau bouquet ; alors comme si nous nous étions mis d’accord, nous, les deux garçons, nous nous précipitons sur elle et nous lui arrachons ses fleurs. Elle court en pleurs à travers la prairie et, pour la consoler, la paysanne lui donne un gros morceau de pain bis. A peine avons-nous vu cela que nous jetons nos fleurs et nous précipitons vers la maison pour réclamer aussi du pain. On nous en donne ; la paysanne coupe la miche[16] avec un long couteau. Dans mes souvenirs, le pain à une saveur hautement délicieuse et à ce moment-là la scène s’arrête. »

« Ce souvenir des fleurs jaunes arrachées à Pauline marque sans doute un des termes ultimes de l’analyse de Freud », nous dit Leclaire. « On peut y repérer 2 ou 3 de ces carrefours dont Freud nous a dit qu’ils sont l’affleurement même du désir inconscient. »

Leclaire considère ainsi comme termes majeurs de l’inconscient freudien : « arracher » (reissen – entreissen[17]) ou sa variante botanique «  cueillir » (pflücken) ;

Le mot jaune qui mène de la robe de Gisela au souvenir écran lui-même (Freud tombe amoureux de Gisela la 1ère fois qu’il retourne à Freiberg depuis l’exode familial de ces 3 ans – Freiberg où se déroule le souvenir écran des fleurs jaunes arrachées à Pauline).

Leclaire remarque que Freud ne dit rien du « jaune » comme couleur des juifs sinon par une allusion dans le rêve du Comte Thunn à une forme botanique de l’antisémitisme. Il pointe aussi le «jaune» couleur de l’érotisme urétral – ambition - sur lequel Freud se montre peu avare de confidences.

« Freud traduit par erreur tussilage (Hufflatliich) par pissenlit –tussilage, fleur préférée des allemands. » Le jaune du pissenlit (en allemand « Lowenzahn » littéralement « dent de lion » renvoie pour Leclaire au rêve du lion jaune,[18] cité par Freud comme rêve d’un collègue, juste avant qu’il ne reprenne l’analyse du « rêve de la monographie botanique ». Freud y ajoute un autre rêve du même collègue – Leclaire évoque la possibilité qu’il s’agisse de Feud lui-même rêve qui donne à penser que le rêveur aurait confondu dans son enfance Reissen (voyager) et Reissen (tirailler douloureusement).3

Nous voici, dit Leclaire, revenu au deuxième mot majeur «  Reissen » arracher.

« Au terme de cette analyse on peut voir se détacher des mots carrefour : «botanique» «monographie», «jaune» et la série «cueillir», «arracher» avec «dévoiler».

« Les termes d’arrachement et de dévoilement », nous dit Leclaire, « semblent mener au plus près de l’énigme de l’accomplissement de désir « Wunscherfüllung » et l’expression  « dévoiler un secret » pourrait en être l’un des modèles inconscients. »

« C’est ainsi qu’apparaît à l’analyse, dans sa forme la plus dépouillée un fantasme fondamental de Freud. Le désir inconscient formalisé par ce fantasme »  ajoute-t-il, « n’est pas seulement un désir incestueux de posséder la mère, corps ou sein, et d’en jouir délicieusement mais à proprement parler, désir de cueillir (pflücken) d’arracher (reissen, entreissen) de dévoiler (Enthüllen) c'est-à-dire un désir réduit à sa plus essentielle dimension, un mouvement qui va au-delà, désir presque affranchi de la fascination de l’objet.

Leclaire ajoute « …l’expérience de la défoliation du livre-mère donné par le père marque un tournant : ici naît sa passion des livres. Vers elle il se tourne à 17 ans pour oublier son amour pour Gisela, elle qu’il évoquera sans succès auprès de son père pour faire accepter la note du libraire, elle qui le protègera à 19 ans de la tentation d’épouser Pauline. Mais et c’est la différence, il ne se contente pas d’être un lecteur bibliophile, collectionneur et érudit ; le livre ne sera pas figé comme objet-écran car Freud écrira un livre sur le fait du désir. Ce livre dit que c’est dans une transgression que s’accomplit le dévoilement du désir. C’est ainsi qu’il réalise son désir d’enfant qui se peut exprimer sur le modèle même de son fantasme … arracher aux rêves leurs secrets … ».

Leclaire ajoute qu’il faut encore se déprendre d’un préjugé, « celui de considérer la tension du désir sur le modèle de l’appel d’un besoin, tendu vers l’attente d’un objet propre à le combler ; le désir inconscient apparaît comme une formule surprenante par sa singularité, absurde, composite comme « botanique » « cueillir », formule, chiffre ou lettre qui visent plus à insister, à se répéter, énigmatique, qu’a se saturer, se combler ou se suturer. »

Il s’agit, nous dit-il, de renoncer « à la distinction entre une réalité cachée et véridique et une apparence trompeuse, surface directement accessible dont l’opposition contenu manifeste / contenu latent donne une interprétation restreinte. Au contraire, Leclaire fait-il remarquer, « il apparaît qu’un seul et même terme s’avère à l’analyse soutenir la vérité et son voilement.

« Jaune » « Cueillir » ou « botanique » sont autant le dérobement que l’affirmation de la singularité du désir inconscient ».

Leclaire ajoute : « Il n’y a pas de vérité au-delà du désir inconscient, la formule qui le constitue, le représente et en même temps le trahit est la vérité même du désir inconscient. Au terme de l’analyse le désir inconscient apparaît lui-même comme une construction formelle, en tant que telle dépourvue de sens mais aisément figurable : « arracher des fleurs jaunes » par exemple dans sa composition fantasmatique ou « personnage à bec d’oiseau[19] » dans sa concision hiéroglyphique. »

« On retrouve au bout de l’analyse une configuration formelle analogue à celle du rébus dont on était partis mais qui s’avère être l’essence même des pensées latentes que rien ou presque ne distingue ni dans ses termes, ni dans son ordonnance du contenu manifeste. »

Et Leclaire termine par cette affirmation « Il n’y a pas d’au-delà du texte ou mieux de la lettre »

¨ Pour conclure

Cette lecture de Leclaire ouvre une infinité de question

Leclaire nous entrouvre la porte au « désir » de Freud, au désir des rêves mais aussi au désir de l’homme Freud, désir qui court tel un furet tout au long de son œuvre et de sa vie.

Mais Freud ne s’est-il pas approché de cette façon de penser le désir, lorsqu’il écrit ceci : « le désir du rêve est toujours un désir inconscient d’origine infantile, de cette catégorie de désirs inconscients toujours réprimés qui ne s’agitent en nous que la nuit…. désir qui ne peut en aucun cas dépasser le système inconscient » (p. 469).

Ou bien quand il se demande, à la fin de la Science des rêves:

« Les tendances inconscientes qui se révèlent dans nos rêves ne sont-elles pas les véritables puissances de notre vie psychique ? »[20]

Leclaire ne peut-il nous dire mieux ce qu’il entend par désir de Freud et désir pour Freud que ceci :

« C’est sans doute de la fascination du petit Sigismond par une image en couleurs dans un livre qu’est née la psychanalyse…..Son œuvre plus que son rêve a sans doute été, à strictement parler, la réalisation de ce désir. »[21]

Dijon, 18 octobre 2010




[1] Leclaire S. « La réalité du désir » in Ecrits pour la psychanalyse Tome 1p. 148

[2] Levy D. - Recueil des exposés « La langue du rêve » 3ème année p.153

[3] Leclaire S. - Psychanalyser p. 27

[4] Leclaire S. « La réalité de l’inconscient » 1965 in Ecrits pour la psychanalyse Tome 1 p.142

[5] Freud S. « La science des rêves » Ch. VII

[6] Nous avons commencé à travailler cette question en mai (Voir les textes dans le Recueil des exposés de 3 ème année)

[7] Leclaire S. –Rompre les charmes

[8] S. Leclaire –Rompre les charmes –Interéditions, Paris 1981 – p. 128

[9] Freud S. – L’interprétation des rêves p. 176

[10] En1965  « La réalité du désir » où il met en question le « Wunsch » freudien à entendre dans son ambiguïté comme « désir de Freud ou désir au sens freudien ». En 1967 « A propos d’un fantasme de Freud. Note sur la transgression» .

Et enfin en 1968 « Psychanalyser » « Avec Freud, lire Freud. Le désir inconscient »

[11] Sources du rêve dans les impressions récentes et indifférentes de la veille. Le matériel d’origine infantile source du rêve. Le travail du rêve, condensation. Déplacement. Répression des affects.

[12] Freud S. – L’interprétation des rêves – p. 153

[13] Freud S. – Interprétation des rêves – Chapitre VII – p. 478

[14] Freud S. – Interprétation des rêves – Chapitre VI – p. 263

[15] Freud S. – Sur les souvenirs écrans – in

[16] Miche … « Laib » – Corps … Leib.

[17] « Entreissen » … arracher à .

[18] Freud S. Interprétation des rêves – p. 169 «  Un médecin d’une trentaine d’années m’a raconté que depuis son enfance jusqu'à maintenant il avait souvent vu apparaître dans ses rêves un lion jaune qu’il pouvait décrire avec beaucoup de précision. Il découvrit un jour le lion de ses rêves : c’était un bibelot de porcelaine (de « Meissen » se demande Leclaire) mis de coté depuis longtemps ; sa mère lui dit alors que c’était là le jouet qu’il aimait le plus dans sa petite enfance ; lui-même ne se rappelait pas ce détail. »

[19] Référence non citée ici au rêve de Freud de la mère morte que Leclaire reprend dans ce chapitre.

[20] Freud S. – La science des rêves p. 526

[21] Leclaire S. – La réalité du désir p.159

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postmaster@cerclefreudien-dijon.org (Administrateur) Textes des rencontres des samedis 2009-2010 Sat, 03 Dec 2011 22:10:52 +0000
le rêve de Philippe ou rêve à la licorne, Monique TRICOT, 17/10/2009 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=65:le-reve-de-philippe-ou-reve-a-la-licorne-monique-tricot-17102009&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=65:le-reve-de-philippe-ou-reve-a-la-licorne-monique-tricot-17102009&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54

Le rêve de Philippe ou rêve à la Licorne

Monique Tricot

Le travail que Leclaire nous propose à partir de ce rêve, s'articule autour des mêmes exigences que celles que nous avait données à entendre Danièle Levy commentant pour nous la rêverie diurne « Craven A » qui fait l'introduction du volume « PSYCHANALYSER ». Soit, cerner au plus près ce qu'il en est de l'écoute de l'analyste dans cette « mise en acte de l'Inconscient » qu'est le transfert. Ici, comme dans l’introduction, Serge Leclaire met en scène le travail de pensée qui permet à l'analyste de déceler les articulations inconscientes du sujet, comme l’écrivait Danièle Lévy dans son texte de juin. Mais le travail sera poussé plus loin encore puisqu'il porte sur la mise en jeu dans la cure des lettres qui constituent le chiffre propre à l'inconscient de Philippe.

Selon Leclaire, la lettre ou plutôt la lettre comme série de lettres, constitue le terme dernier de l'analyse d'un rêve, terme que nous n’atteignons que rarement.

Sans doute y sommes nous bien souvent arrêtés par notre besoin de comprendre ou d'interposer entre nous et l'analysant la grille de la théorie analytique donnant raison à Lacan sur le fait qu'il n'y aurait de résistance que du psychanalyste .

Pour ceux qui n'ont pas encore lu ce texte, je dirais quelques mots de la cure et de l'analyse de ce rêve. Mais il me faut d’abord évoquer la place de ce texte dans l'histoire du mouvement analytique et plus précisément des avancées de Lacan et de ses élèves. Ce rêve et les lettres qui lui font suite « poor dje li » ont constitué dans le bouillonnement d'échanges analytiques suscité à partir des années 55 par l'enseignement de Lacan une sorte d'acmé mais aussi, une sorte de mythe de la geste lacanienne donnant lieu à des discussions passionnantes et passionnées.

Une première version en est donnée au colloque de Bonneval où Leclaire et Laplanche proposent leur texte sur l'Inconscient, texte qui fera date et aussi prémisse des scissions à venir. Leclaire reprend son texte dans un exposé suivi d’un débat dans le séminaire de Lacan « Problèmes cruciaux ». Enfin, il en donne une version écrite dans son premier livre « Psychanalyser ». C'est là que je l'ai découvert avec saisissement tant ce texte rend compte d'une conceptualisation subtile de l'Inconscient pensé entre corps et langage et témoigne, je reprends là le titre du premier chapitre, « de quelle oreille il convient d'écouter ». Aujourd’hui donc, quarante ans après la première rencontre avec cet écrit, mon propos va tenter de mettre en commun pour notre recherche sur le rêve, le fruit de ce transfert de travail.

Si nous avons choisi de partager avec vous la relecture effectuée à l'occasion de ce cycle, c'est parce cela va nous permettre de serrer au plus près deux points centraux : celui du rêve comme voie royale qui mène à l'Inconscient et, ce qui est presque une redondance, celui du rêve comme lieu où est chiffré le désir du sujet.

Mettons donc nos pas dans ceux de Leclaire sur cette voie qui mène du récit du rêve aux lettres qui chiffrent le désir de Philippe. S'intéresser au chiffrage plus qu'au déchiffrage du rêve, Lacan y encourageait ses auditeurs dans un séminaire des années 75 auquel j'ai assisté mais dont je n'ai pu retrouver la référence exacte bien que, comme vous pouvez vous l'imaginer, cette remarque m'ait mise sur la piste d’une façon nouvelle d'aborder le rêve.

Enfin, nous nous interrogerons sur ce qui vient s’écrire à l’insu du rêveur dans le silence de la nuit et l'abandon du sommeil : qu'est ce qui s'écrit ? Comment cela s'écrit-il et qui donc écrit alors que le dormeur s'est éclipsé dans le sommeil pour mieux se prêter à ses rêves ?

A la première question, Freud répond : ce qui s'écrit, c'est le désir infantile inaltérable soit le sexuel.

A la seconde question : cela s'écrit sous forme de rébus, et se déchiffre comme des hiéroglyphes voire des idéogrammes

A la troisième, il répond par la levée de la censure que permet le sommeil et ouvrirait la porte à la manifestation chiffrée du sujet du désir quelque peu débarrassé de ses prothèses moïques comme le rêveur a enlevé pour s’abandonner au sommeil ses lunettes, sa perruque ou son dentier ….

Dominique nous avait donné à entendre comment Leclaire met en lumière dans une analyse méthodique des rêves freudiens les signifiants du désir de Freud. Nous allons maintenant nous mettre à l'écoute du rêve à la Licorne ou rêve de la soif de Philippe.

Je vous propose donc d'écouter tout d'abord le texte du rêve dans sa singularité, de nous en imprégner, de laisser résonner en nous les signifiants qui s'y sont déposés, et surtout de ne pas nous précipiter à y donner quelque sens que ce soit. Emprunter la voie du rêve pour tenter de faire émerger les éléments singuliers du désir Inconscient.

« La place déserte d’une petite ville, c’est insolite. Je cherche quelque chose. Apparaît pieds nus Liliane, que je ne connais pas, qui me dit : il y a longtemps que j’ai vu un sable aussi fin. Nous sommes en forêt et les arbres paraissent curieusement colorés de teintes vives et simples. Je pense qu’il y a beaucoup d’animaux dans cette forêt, et, comme je m’apprête à le dire, une licorne croise notre chemin ; et nous marchons tous les trois dans une clairière que l’on devine en contrebas. »

Précédemment, vous m'avez entendue dire signifiants du désir de Freud et lettres supportant la singularité du désir de Philippe. Cela nous conduit à une première difficulté théorique concernant le rapport du signifiant à la lettre. Vous savez comme moi que les Ecrits de Lacan s'ouvrent sur le texte la «Lettre volée » où Lacan nous met d'emblée de plain pied avec ce qui fondera toute la première partie de son enseignement soit la prééminence du symbolique.

A cette époque (1956) comme à celle du texte «L'Instance de la lettre », à peine postérieur (1957), Lacan ne semble pas faire de différence entre la lettre et le signifiant. Ainsi, dans ce deuxième texte trouvons nous une définition de la lettre comme « support matériel que le discours emprunte au langage » et une recommandation sur la façon d'en user en psychanalyse : « prendre la lettre à la lettre » nous rappelant aussi que dans la Science des rêves , « il ne s'agit à toutes les pages que de la lettre du discours ... » mais Lacan y affirme tout aussi bien que « les images du rêve ne sont à prendre que pour leur valeur de signifiant » sans manquer d’ajouter que cela revient à prendre l'hypothèse freudienne du texte du rêve comme rébus « à la lettre ».

Selon mon souvenir, Leclaire dans un film sur la psychanalyse ou une émission TV, je n’ai retenu que le rébus en forme de mot d’esprit, en avait donné une illustration aussi explicite qu’amusante : un patient rapporte un rêve qui se résume strictement à une image « la courte échelle claire », à entendre comme « Lacourte est chez Leclaire ».

Plus tard, notamment dans « Lituraterre », Lacan insistera sur le fait « que le signifiant appartient à l'ordre du langage, la lettre au registre de l’écrit. »

Quant à Leclaire, il nous dit privilégier le terme de lettre à celui de signifiant car la lettre s'articule au corps, au corps tel que le pense la psychanalyse, c’est à dire au corps comme corps érogène. Il y a là un enjeu capital quant à la pratique analytique : si la lettre s’articule au corps comme corps érogène, cela fait tomber tous les arguments fallacieux prétendant que la psychanalyse ne peut permettre à l’analysant d’habiter son corps ou qu’elle n’est pas habilitée à prendre en charge les symptômes où le corps tient le devant de la scène. Enjeu important dans les années 70, époque de la parution de ce livre et de l’arrivée sur le marché des thérapies corporelles importées de la Côte ouest des Etats Unis mais aussi aujourd’hui où la psychanalyse est si facilement mise en question sur tous les fronts.

C’est précisément l’essai de rendre compte de cette articulation paradoxale entre ce qu'il y a de plus charnel, le corps comme corps érogène, et l'abstraction de la lettre comme chiffre singulier du désir inconscient, qui nous a fait choisir de revenir sur ces textes et de les partager avec vous.

Paradoxe résumé dans deux phrases que je vous cite : « le corps comme lieu d'inscription des lettres qui le font érogène » et la lettre « matérialité abstraite du corps érogène comme élément formel repérable dans sa singularité ». Ici je signale une remarque de Lacan qui attire notre attention sur le fait que « la lettre n'est pas première par rapport au signifiant » : l'érogénéisation du corps du petit d’homme et la constitution des lettres où s'inscrit la singularité de ce corps érogène est pris dans le discours de l’Autre, soit les signifiants maternels.

Ainsi pour la formule magique «  poor dje li » où se rassemblent les lettres du désir de Philippe, ces lettres fixées originairement comme une barre qui à la fois fixe et arrête la jouissance de l’enfant. Si nous suivons Serge Leclaire, nous pouvons penser que le poor s’est constitué à partir de la ritournelle maternelle « pauvre Philippe », li en raison de la présence vivifiante et tendre d’une Lili lors de vacances de l’enfance où convergent nombre d’associations du rêve.

Prendre la lettre à la lettre c'est à quoi nous conduira l'analyse du rêve à la Licorne, analyse qui, je cite, s'articule autour du principe qui veut qu'analyser un rêve n'est rien d'autre que « repérer, dégager, une série de termes dont l’insistance manifeste qu’ils sont de l'inconscient », termes hors signification puis qu'il s'agit là « d'épuiser le réseau des significations dans la formalité d'un réseau littéral ».

Ceci, je voudrais m'y arrêter un instant car il me semble que ni pour l’analysant ni pour l'analyste cela ne va de soi. Affaire de jouissance et de plaisir, jouissance imaginaire à nous en tenir à la signification, à la cocasserie ou à l'esthétique du récit ou à la familiarité du souvenir d'enfance, la mise en mots du rébus « Lacourte ... » procure un plaisir proche du mot d'esprit , mais l'aridité de la lettre dans son abstraction, alors ça c'est une autre affaire !

C’est sans doute à ce prix que l’Inconscient sera touché ; que l’Inconscient soit touché est la condition pour qu’il y ait acte psychanalytique, un acte qui donne ses chances à une vraie guérison.

Ici cependant, une incidente : s’il n’y pas d’analyse, en tout cas au sens lacanien du terme, sans repérage du signifiant, leur saisie systématique à n’importe quel moment de la cure et avec toutes les structures ne relève pas forcément de la psychanalyse, peut glisser sur le patient comme l’eau sur les plumes d’un canard sans toucher d’aucune façon l’Inconscient et laisse certains analysants après des années de cure avec un corps déserté.

Par manque de temps nous n’allons pas parcourir le vaste champ des associations de Philippe, je vous renvoie au texte de Leclaire, notons seulement que ces associations qui mélangent comme toute analyse de rêve, souvenirs d’enfance, évocation de symptômes, surgissement de fantasme, mouvement transférentiel, récit d’un autre rêve se condensent en une série de termes :

Lili–plage – soif –peau –pied –corne

qui constitueraient les véritables mots du rêve. Leclaire nommera cette série qu’il dit énigmatique, composite, hétérogène, « chaîne inconsciente », ce qui lors des différents débats autour de son texte, lui fut âprement discuté.

Nous dirions plutôt préconsciente et remarquerons avec lui que les deux bouts de la chaîne écrivent la fameuse « LICORNE», «monument du fantasme de Philippe et  métonymie de son désir ». La fameuse licorne n’est pas dans le texte du rêve, elle surgit, érigée sur une fontaine dans les premières associations autour de « la place déserte » sur laquelle s’ouvre le rêve, associée à un geste, celui de boire les mains en conque l’eau qui jaillit de la fontaine.

Dominique nous disait tout à l’heure l’articulation de la lettre et d’un mouvement du corps, la fixation de la lettre comme enracinée dans un mouvement de plaisir. L’occasion du rêve, nous dit on, a été la soif qui le réveillera malgré l’interposition de ce rêve qui accomplit le désir de boire.

Vous entendez comment tout ceci part du corps, du corps pensé comme « lieu premier où s’inscrit la trace » (je cite) ! La soif, pas seulement une soif accidentelle, occasionnelle, (il avait consommé la veille quelques mets trop salés) mais la soif comme métaphore du désir de Philippe que sur la plage de l’enfance Lili taquinait d’un « Alors Philippe j’ai soif »,  son petit nom en quelque sorte. La question du Nom au moins autant que celle du corps insiste dans ce travail sur le rêve et sera au centre de ce que Dany nous exposera tout à l’heure .…

Mais cette soif qui aurait fomenté ce rêve, que nous dit-elle ? Elle nous dit la soif comme appel jamais renoncé à la présence maternelle, mais aussi comme inextinguible, contestation de la possibilité même de jamais l’étancher afin de maintenir l’ouverture d’un désir dont on nous précise qu’il fut très précocement comblé jusqu’à l’étouffement par une mère trop aimante.

La mise à jour au fil de la libre association de cette série de signifiants ne constitue qu’une première étape de l’analyse du rêve. Va surgir alors, avouée non sans difficulté, une sorte de formule magique, énigmatique et jubilatoire, que Philippe secrètement aime à se murmurer « POOR (D) J’E LI», son nom secret en quelque sorte, terme indépassable qui constituerait son Inconscient dans sa singularité.

Il est rare, nous dit Leclaire, que le travail de l’analyse nous amène jusqu’à ce chiffre Inconscient que fabriqueraient plus couramment les obsessionnels que les patients d’autres structures. Je dois vous dire n’en avoir jamais recueilli ni dans ma propre cure contemporaine de la parution de ce texte ni dans celles de mes analysants.

Néanmoins l’un deux, dont la névrose obsessionnelle ne faisait pas plus de doute que celle de Philippe, m’a-t-il confié non sans réticence que certains matins au réveil dans le mouvement qui le faisait passer de l’horizontal du lit à la verticalité lui venaient des sons entre borborygmes et phonèmes bizarres, n’ayant pour lui aucun sens. Je lui ai évidemment demandé de les énoncer, mais il n’a jamais réussi à s’en saisir. A peine vraiment éveillé, la formule magique s’échappait .Nous étions à ce moment de cette cure fort difficile occupés par tant d’autres choses que je n’ai pas insisté, peut être avons nous raté là la saisie du chiffre de son Inconscient.

D’une formule de ce type nous avons un exemple célèbre, celui de l’analysant de Freud, le fameux Homme aux rats, avec sa formule magique « Glejsamen », ou Gleji selon les versions, qui condense pour lui prière marmonnée, fantasmes meurtriers et vœux érotiques concernant Gisela, la dame de ses pensées, et accompagne ses masturbations compulsives. Rien dans le texte de Freud ne nous dit que cette formule ramassée où s’écrit toute l’ambivalence du désir, ait surgi dans la cure à la suite d’un rêve. Néanmoins quelques jours après cet aveu surgiront dans la cure de l’homme aux rats trois lettres WLK dont l’analyse apparaît comme une défense contre les vœux contenus dans la formule précédente. L’étude des lettres des deux formules renvoie au nom de la belle mais aussi au patronyme du patient freudien Ernst Lehrs.

Je me suis étonnée que Leclaire qui connaît mieux que quiconque son Freud n’ait pas confronté la formule de son patient à celle de l’homme aux rats, mais en fait le remarquable journal de l’homme aux rats où l’on peut trouver ce travail freudien n’a été édité que six ans après « Psychanalyser ». En tout cas, ce qu’il y a de commun dans les deux formules, c’est l’inscription des lettres du patronyme, je viens de vous le dire pour le patient freudien, Leclaire nous le développe longuement pour Philippe.

Si l’on pense avec Lacan que le patronyme est un des noms du Père, il est assez remarquable de noter que l’inscription de ce nom dans l’Inconscient d’un sujet participerait au chiffrage des lettres qui épellent et inscrivent la cartographie singulière du corps érogène du sujet et représentent la combinaison secrète de son désir. Je vous ai dit que le POOR était sans doute pris dans les signifiants maternels que LI renverrait à la belle Lili , il nous reste le DJ central ,ce phonème, si on en croit Leclaire, constituerait l’inscription littérale de mouvements du corps du sujet : souvenirs de culbute et de pirouette de celui qui retombe toujours sur ses pieds, mouvements jouissifs d’enroulement et de déroulement comme un enfant qui se ferait naitre, mouvements sous-tendus par des fantasmes d’auto-engendrement, en même temps qu’éclipse du sujet mimée avec tout le corps. Mais c’est également la profération de la formule littérale elle même, son nom secret en quelque sorte, qui dans la jouissance de sa répétition réalise une sorte d’annexion de sa scène primitive. Clé du désir de Philippe, cette formule donne à entendre la singularité des impasses de son désir : s’efforcer de récuser le désir de l’autre pour le maîtriser, impasse où s’engouffre le désir de l’obsessionnel c'est à dire de celui qui précocement fut l’objet de la jouissance de sa mère.

Avec Leclaire, en suivant pas à pas l’analyse exhaustive de ce rêve, nous avons parcouru un chemin qui allait du désir du rêve aux impasses du désir du sujet. Au delà de ce modèle théorique remarquable, il est bien rare que dans une cure un rêve permette de parcourir un tel chemin, il est bien rare aussi aujourd’hui qu’à la manière de Freud ou de Leclaire, un rêve soit analysé de façon aussi exhaustive. Un rêve, surgi dans le transfert, ne l’oublions pas, un rêve avec sa langue et son écriture spécifique au rêve et singulière au sujet, appartient à un réseau, et le travail qu’effectue son écriture nocturne, un maillon de ce réseau où s’actualise dans le transfert le corps et la lettre du sujet en souffrance. Freud, le découvreur est celui «  à qui a été révélé le secret du rêve » dans son audace à faire de l’étude minutieuse de ses propres rêves sa pierre de Rosette. A chaque praticien, de trouver à chaque moment de son écoute et dans la singularité de chaque cure la voie royale qui mène à l’Inconscient.

Octobre 2009

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postmaster@cerclefreudien-dijon.org (Administrateur) Textes des rencontres des samedis 2009-2010 Sun, 04 Dec 2011 20:07:10 +0000
Paradigmes et paradoxes du rêve dans la psychose, Olivier DOUVILLE,23/01/2010 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=66:paradigmes-et-paradoxes-du-reve-dans-la-psychose-olivier-douville23012010-&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=66:paradigmes-et-paradoxes-du-reve-dans-la-psychose-olivier-douville23012010-&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54

Paradigmes et paradoxes du rêve dans la psychose

Olivier Douville

Monique Tricot : Cette année commence bien, puisque nous avons le plaisir d’accueillir Olivier Douville d’Espace Analytique. Les Corre et moi l’avions entendu lors d’une journée d’étude d’Espace sur « Les formations de l’inconscient », et son travail nous avait tellement intéressés qu’on a eu envie de lui demander de venir le partager avec notre groupe dijonnais. Il y a longtemps que je connais Olivier Douville parce qu’il a été un temps au Cercle freudien, dont il est un transfuge, mais néanmoins ami.

O. Douville : Très amis. De plus en plus.

Je vous remercie beaucoup de cette invitation qui a eu pour point de départ un petit exposé que j’avais fait, c’était assez impromptu, lors d’une journée d’étude d’Espace Analytique, (« Comment s’écrit l’inconscient ? ») Je m’y posais la question du travail avec le rêve dans certaines cures de patients dits en psychose. Et ce qui m’avait mis sur la piste, c’était le chagrin d’un patient qui avait la réputation d’être schizophrène, il avait une telle réputation que cela aurait même pu être un destin. Se plaignant d’un dosage très fort de médicaments, parce qu’on a de nouveaux internes qui sont enclins à avoir la main lourde, (ils ne pigent plus grand chose avec le DSM alors ils ont un peu la trouille,) il me disait donc : « Je comprends qu’on me donne des médicaments, mais ce qu’il y a de terrible, c’est que si je n’ai plus d’hallucinations, ce n’est pas mal, mais je n’ai plus de rêves. Les médicaments, c’est terrible, parce que ça m’enlève mes rêves.» Et là, j’étais évidemment un peu happé, surtout que c’était un patient dont j’avais rêvé il n’y a pas longtemps.

J’ai donc essayé de comprendre avec lui ce que c’était pour lui qu’un rêve et d’entendre les liens qu’il pouvait faire entre, non pas seulement rêve, hallucination et délire – cela serait presque un thème de doctorat, à l’instar de la thèse de médecine de Philippe Chaslin en 1887 « Rôle du rêve dans l’évolution du délire », et j’en dirai quelque chose – mais ce qui est sûr, c’est que ce patient ne se posait pas comme un simple observateur et qu’il portait tout son intérêt à ce qu’il appelait « le chantier ». Le chantier, c’est tout ce qu’il faisait avec moi. Il était assez prolixe sur la façon dont rêve, délire, hallucination, tout ça, lui tenait autrement compagnie depuis qu’il « avait décidé de me supporter. » C’est comme cela qu’il s’adressait à moi : « Écoutez, j’ai décidé de vous supporter. Alors, on va se voir… tous les jeudis. » Il vivait comme cela un lien avec moi, il avait décidé de me supporter.

Donc il était dans un travail de « supervision » de ses super-auditions. Moi, maintenant, à son propos je bavarde. Je bavarde, j’écris. Ce patient - mais était-il un patient et que veut dire ce terme ? Plus rien dès que nous sommes dans une relation analytique : il s’agit d’un analysant en psychose, - avait attiré mon attention sur quelque chose de très bien repéré par ce qu’on appelle maintenant la psychiatrie, on disait naguère l’aliénisme, à savoir ces liens entre l’hallucination, le rêve et le délire. Dans un premier temps, nous allons entreprendre une petite balade historique dans des textes importants de la psychiatrie dite « classique ».

Revenons à Chaslin : en 1887, il soutient sa thèse de médecine à Paris, dédiée à la mémoire de Legrand du Saule. Elle a pour titre : « Du rôle du rêve dans l’évolution du délire ».

A la fin du XIXe siècle, tout le monde s’intéresse aux rêves. Les savants succèdent aux romantiques (cf. Jean-Paul : Choix de rêves[1]) Il n’y a pas que Freud. L’invention récente de la neurologie, avec Santiago Ramón y Cajal, histologiste et neuroscientifique espagnol qui contribue de façon décisive à la théorie neuronale en opposition avec la théorie réticulaire, soutenue par Golgi, réveille tout un courant d’intérêt, compliqué de ce qui reste de Messer pour le spiritisme, ou des expériences « spirites » tant en vogue au XIX° siècle, pour le dédoublement de personnalité. Sont abondamment débattus la nature des phénomènes d’illusion et des phénomènes d’hallucination et enfin, les liens que ces phénomènes entretiennent avec le rêve.

Chaslin rapporte par exemple le cas, comme il y en a tant dans la littérature de cette époque, d’une jeune fille hystérique, qui est devenue paraplégique momentanément, à la suite d’un songe où elle se voyait poursuivie par des hommes. C’est avant les Etudes sur l’hystérie. On savait déjà à l’époque que certains rêves entraînaient ce que l’on appelait plus tard des « conversions ». On s’intéressait donc à ce que l’on pourrait appeler, au fond, la part de jouissance des rêves et puis la façon dont le symptôme essaie d’y apporter un déchiffrement phallique. Enfin, on ne disait pas comme ça à l’époque. À l’époque, on ne disait pas grand-chose de très théorique, la neurologie ne pouvait tout expliquer, l’étonnement était vif, on ne comprenait rien, et comme on était intelligent, on était très observateur de ce qu’on ne comprenait pas encore.

Il était de notation fréquente, par exemple, que beaucoup d’endormissements profonds étaient précédés d’hallucinations. Maury, dans Le sommeil et le rêve, ajoutait avec son lyrisme coutumier, que dans le rêve la pensée devient comme le miroir fidèle de l’organisme qui s’y réfléchit tout entier. « Le rêve est un reflet de l’organisme », voilà bien une   thèse hardie, mais qui peut entrer en résonance avec des phrases bien plus tardives de Jacques Lacan. Chez Lacan on voit toujours ce balancement entre cette assertion comme quoi le monde est un rêve du corps – ce que vous trouverez dans le séminaire Encore précisément, – ou le monde comme reflet de l’organisme. C’est peut-être cela la valeur du déchiffrement, du retournement, de l’interprétation dans le rapport du sujet aux plis coutumiers de sa réalité. Ce n’est en rien gagné. Voilà ce qui importait à tous ces aliénistes : la saisie d’un passage, d’une conversion du monde onirique comme reflet du corps au monde au rêve au sein duquel le désir, la jouissance ont maille à partir comme quelque chose qui serait non plus le reflet des organes mais un rêve du corps. Une métaphorisation donc, qui ne condense pas tout le matériel du rêve, qui ne suture pas son ombilic. Cela veut dire que le rêve est une mémoire qui préserve des impressions du passé, et que certaines de ces impressions du passé ne sont pas d’emblée, et ne seront peut-être jamais disposées comme un récit,.

Delbœuf nous aide ici. Cette régression vers le passé vaut non pas comme gardien du sommeil, mais en tant que guide du sommeil. Cette régression a une fonction de passeur, elle emporte vers le sommeil des hallucinations qui sont d’abord celles de la vue et puis celles de l’ouïe.

Lasègue ira poser quelques questions qui semblent toujours extraordinaires. Parlant d’une patiente dont il ne nous dit pas davantage du diagnostic qui s’accole à elle, Lasègue dit : « Une personne se couche et s’endort vers 9 heures du soir. » Il poursuit : « À peine a-t-elle les yeux fermés qu’elle va être réveillée en sursaut sous le coup d’une hallucination visuelle. »

Quand on entend hallucination visuelle, on peut s’imaginer déjà une scène un peu de Grand-Guignol par exemple, ou un tableau saturé par une brume de cauchemar. Eh bien, ce n’est pas ça du tout. Pour Lasègue, cette hallucination visuelle est réduite, elle est représentée par un point clair ou par un point sombre. Ce qui réveille sa patiente, c’est une espèce de trouble de la sensation première de l’absence ou de la présence de la lumière, avec cela que, loin d’être le départ d’une image, ce point clair comme ce point sombre sont les prémices d’une catastrophe de l’image. Le point clair devient facilement un incendie, poursuit-il, le point sombre représente un gouffre, un trou, un trou noir, un précipice…

Donc Lasègue va s’intéresser à ces quelques hallucinations qui sont très distinctes, très différentes des illusions oniriques. Il nous introduit à une réflexion que pour ma part je trouve absolument essentielle, qui porte sur les racines de l’hallucination, parfois claires, parfois sombres, sur la qualité de ces hallucinations que l’on pourrait décrire comme des hallucinations négatives. Il en va ainsi des hallucinations négatives par embrasement. Pour en rendre mieux compte je proposerai l’imagination suivante : nous serions dans un cinéma à l’ancienne et, la pellicule se bloquant dans le projecteur, la chaleur de la lampe à incandescence ferait brûler la pellicule. A côté de cette hallucination à incandescence, l’auteur distingue une hallucination par obscurcissement total.

Ce travail de Lasègue, très fin cliniquement, n’apporte aucune élaboration neurologique - cela n’a jamais été une obsession des aliénistes d’œuvrer dans ce champ-là. Essayons de faire saillir ce qui pourrait être la question clinique, je fais des ponts. C’est-à-dire que Lasègue, je le lis très bien en compagnie d’un texte de Winnicott qui s’intitule « Une hallucination qui dénie l’hallucination ». Qu’est-ce que c’est que ce problème de l’hallucination qui dénie l’hallucination ? Telle serait la Première question. Deuxième question : en quoi cela a-t-il un rapport avec le rêve ?

Tout le travail de Chaslin, de Delbœuf, de Calmeil, de Lasègue et de quelques autres, est un travail qui ne parle pas tant que cela du rêve, mais de ce qui interrompt le travail du rêve (une formule moderne), le processus, la marche (formule de l’époque), qui fait que le rêve n’est pas cet abri ou ce gardien du sommeil, ce refuge fantasque de cette partie inconsciente de jouissance que nous n’endossons pas aisément, qui ne nous cause pas même en tant que sujet.

Ce sur quoi ils portent leur intérêt, c’est sur ce qui empêche que coule ce flot du rêve, ce flot qui fut étudié par Freud dans ses courants et ses mécanismes. Ce n’est pas du Bachelard, ce n’est pas l’Eau et les Rêves, mais l’aridité du réel dans le rêve. Et là, surgit chez ces auteurs une interrogation précise que nous ne pouvons pas considérer comme inactuelle et qui porte explicitement sur les liens entre la nature et la qualité de l’hallucination et les empêchements ou les pannes de la fonction de gardien du sommeil et du rêve.

Voilà au fond que le rêve ne fleurit pas, il ne déplie pas ses rosaces autour d’un point de catastrophe qui pourrait être son ombilic, et que c’est ça qui saute en quelque sorte au visage du sujet qui se réveille. On ne peut pas dire qu’il est éveillé, on peut dire qu’il est arraché à la précaire volupté du sommeil dans le pressentiment d’une catastrophe. Catastrophe d’un anéantissement des traces du sujet dans le monde, assombrissement total, obscurcissement. Sauf que rien là n’évoquerait ce qui, dans la peur du noir, évoque la phobie des ombres indistinctes. Catastrophe de l’aveuglement, de l’éblouissement. Soit des brisures et des vertiges du travail onirique qui intéressent bien les aliénistes de l’époque. Ils avaient distingué par exemple, avec Morel, que dans la maladie mélancolique revenait souvent le rêve, non pas de la mère morte, comme le dit André Green, mais de la mère qui s’enflamme, qui s’embrase, qui se détruit dans un éblouissement, c’est-à-dire cette espèce d’autodestruction immédiate du corps du premier Autre, du corps sur lequel le sujet a prélevé les premiers signifiants.

Que serait alors le rêve, si ce n’est qu’une activité hallucinatoire qui vient nier cette catastrophe, qui vient la conjurer, qui vient sur le précipice sans fond ou l’éblouissement sans limites tenter de déposer la possibilité d’une image, la trame d’un vœu inconsciente ?

Lorsque Freud dit que le rêve est la réalisation d’un désir, je ne pense pas que nous puissions entendre que le rêve réalise le désir au sens où la bonne fée de Cendrillon réalise que la citrouille sera un carrosse promis, évidemment, à redevenir citrouille. J’ai à plusieurs reprises proposé que le rêve réalise le désir comme un réalisateur, comme on disait dans les films hollywoodiens américains, réalise un film. « Réalisé par », c’est-à-dire qu’il en dispose des éléments signifiants dans une forme de mise en scène, dans une forme de trame, dans une forme de dispersion orchestrée des jouissances, auxquelles il attribue plusieurs points de fuite, plusieurs points de recoupement, et que, conjurant le péril que tout pourrait se condenser en un point de catastrophe, les opérations de déplacement, de condensation liées à l’exigence de figurabilité créent une disparité, une hétérogénéité de la scène du rêve qui permet sans doute à celui qui se réveille de bénéficier de l’illusion qu’il a écrit un texte, qu’il en est l’auteur. Le rêve est donc comme cette hallucination tempérée – bien tempérée – qui contrarie l’hallucination.

Voilà peut-être ce que la névrose arrive à nous faire entendre. Pour une raison somme toute assez simple à énoncer, c’est que le lieu de la névrose c’est le fantasme, c’est-à-dire qu’effectivement entre le sujet et l’objet une multitude d’opérations de coupure vient permettre au sujet de travailler avec des éclats d’objets, des bribes d’objets.

Mais alors que serait la dite psychose ? Cette structure – pas fatalement une maladie, loin de là – se caractériserait-elle par un empêchement du travail de l’inconscient ? On se reporterait là par commodité à un texte magnifique : la Lettre, autrefois 52, que Freud à Fliess adressait pour expliquer que l’inconscient, c’est déjà un système de lien, un système d’écriture.

Lorsque le travail de l’inconscient est empêché, qu’est-ce qui se passe ? Il se passe très certainement que le sujet éprouve les plus vives difficultés à endosser son corps. En effet, un sujet n’a de corps que dans la mesure où ce corps est visé par les messages, par les intentions à la fois trop claires et trop énigmatiques de l’Autre ; trop claires, parce qu’il va de soi pour un psychotique qu’il ne vient pas dans ce montage à l’Autre à la place d’un autrui, qu’il n’est pas interchangeable, qu’il n’est pas un parmi d’autres. Bref, il est visé. Si bien que lui, son réel, le réel de son corps, c’est bien ça qui est concerné. Et les motifs de ce concernement lui restent énigmatiques dans la mesure où la chaîne signifiante ne s’est pas en quelque sorte établie. Ce qui vient en place de ce qui se raccroche au S1, c’est un trou, c’est un vide et la chaine signifiante ne s'est pas établie. Il y a un point de catastrophe entre perception et mémoire (et non pas entre mémoire et perception[2]).

Reprenons alors ce que l’insulte désigne, eh bien elle se vaporise là où elle désigne. L’insulte hallucinée « Tu n’es qu’un … » reste suspendue. C’est ça l’insulte hallucinée, c’est cet oxymore de haute solitude entre une certitude et une énigme tétanisante plus encore que la certitude ; énigme d’un côté, certitude de l’autre, équivoque nulle part. Et le lieu psychique de la psychose, dans le réel, ce sont ces mots du préconscient. Je fais là référence à une indication développée par Lacan dans le Séminaire sur L’identification : le préconscient, c’est de l’ordre du réel pour la psychose. Qu’est-ce que ça veut dire « c’est de l’ordre du réel » ? Ça veut dire que « les mots sont pris pour des choses ». Bien sûr que dans l’ordinaire de la vie d’un patient psychotique, il y a un décalage entre les mots et les choses, mais néanmoins le régime du rapport à la parole, reste un régime extrêmement menacé. Chaque mot est comme une espèce d’énergie pulsionnelle, une espèce de combiné pulsionnel, ce qui peut lui péter à la figure. Voilà ce que c’est que ce lieu psychique menacé et menaçant dans la psychose. Et ce lieu psychique, c’est un lieu où cette espèce d’éboulement de ces mots-choses vient tout de même donner au sujet une possibilité de corps. Ce déboulement de ces mots-choses, rivé au corps dans l’hallucination et rivant ce corps rivé dans l’hallucination à des coordonnées de temps et d’espace dans le délire, insiste et s’impose contre le néant. L’évidence de ces mots-choses rivés au corps fait partie de ces hallucinations qui contrarient l’hallucination négative. Mais s’il est peut-être illusoire d’écrire le grand livre des hallucinations sur le mode du catalogue des hallucinations positives ou des hallucinations négatives, il serait plus sage de considérer que la plupart des hallucinations sont une victoire sur la néantisation de l’existence, et que le cœur même d’une hallucination est cette façon d’hallucination négative contrariée …

À ce moment-là, bien sûr, les aliénistes, puis les psychiatres qui leur succèderont, travailleront beaucoup sur ces hallucinations, sur ces catégories des hallucinations – il n’est besoin pour cela que de relire le magnifique Traité des hallucinations d’Henry Ey pour se rendre compte de l’extrême richesse, intelligence de cette époque, dont il ne s’agit pas d’être nostalgique non plus [3].

Intervenante : Il y a des protocoles.

Olivier Douville : Il y a des protocoles, oui. Mais une école, c’est autre chose. En psychanalyse, est-ce qu’on a besoin d’école ? C’est une autre question, on n’a peut-être pas besoin d’école. Mais en psychiatrie, on a besoin d’une école. Ce n’est pas pareil. C’est-à-dire qu’on a besoin quand même de prendre au sérieux les faits psychiques qui sont à réduire à des bizarreries d’humeur ou des agitations intempestives. Ce point, cette espèce de point sur le rêve et l’agitation du délire, ce tripode, oui il a été extrêmement creusé par Freud, et l’affaire était réglée.

Le grand mérite de la thèse de Chaslin en 1887, c’est de dire : « Le rêve et la psychose, ce n’est pas pareil. Le rêve n’est pas une psychose, la psychose n’est pas un rêve. » L’affaire était réglée en 1887. On verra qu’ensuite qu’il y a un retour en arrière mais l’affaire était réglée. Cela veut dire que les arguments donnaient consistance à une clinique différentielle. Les arguments de Chaslin sont les suivants : « Entre rêve et psychose, les éléments sont les mêmes : hallucination, illusion, idées délirantes. » Voilà, les éléments sont les mêmes. Mais – et voilà l’argument de Chaslin – ils s’organisent pas de pareille façon : ni par regroupement, ni par hiérarchie, ni par ordre de succession. Et le rêve, il fallait l’entendre, non pour essayer de mieux comprendre les désirs inconscients, la notion d’inconscient était importante en neurologie, elle n’était pas importante chez les aliénistes. Ce sont les neurologues qui parlent d’inconscient. Freud n’a pas été le seul à parler d’inconscient ; d’une certaine façon, Freud nous a débarrassés de la notion d’inconscient. L’inconscient n’est pas exclusivement une idée psychanalytique. Ce qui fait une idée psychanalytique, c’est le statut sexuel de l’inconscient. Tout le monde parlait d’inconscient. Lorsque Proust, en 1905, s’est fait soigner pour ce mélange curieux d’asthme et de neurasthénie, on le faisait dormir beaucoup. Du coup après, c’est le soin par la stratégie du dépanneur. On l’immergeait dans des choses de sophrologie, dont on nous assure que c’est le fin du fin, que c’est la nouveauté, que c’est l’avenir, que c’est le dernier cri ! Tu parles ! On retrouve des recommandations dans les guides de médecine égyptienne. Enfin, ça ne fait pas de mal, mais ce n’est tout de même pas le dernier cri … La mémoire inconsciente revient, Proust n’aime pas ce traitement.

Tout le monde parlait d’inconscient à l’époque de Freud, tout le monde parlait de ses rêves. Mais c’est le statut sexuel de l’inconscient la trouvaille de Freud. C’est pour cela qu’il s’est fait vite taper sur les doigts par une quantité impressionnante de personnes versées dans la psychologie prétendument objective, et cela continue, évidemment ! Tout le monde disait – comme les universitaires en Chine avec Gao Juefu [4] ou en Grèce avec les éducateurs, tout le monde disait : « Freud, vous êtes formidable. Vous nous avez appris exactement qu’on peut faire quelque chose comme ça, à côté de la plaque, un lapsus ou un acte manqué, mais qu’au fond on a une bonne raison. Mais alors quelle mouche vous pique de mettre de la sexualité infantile ? » C’est comme ça qu’il était reçu, Freud. Y compris par les révolutionnaires en mai 1919 en Chine . Ils disaient urbi et orbi : on a besoin de Marx, on a besoin de Freud, mais pas la sexualité inconsciente. C’est cela que Freud a inventé, la sexualité inconsciente, le désarroi et la solitude des pulsions, les jouissances mal réglées par la castration. Ce n’est pas l’inconscient son truc, il nous a débarrassé de l’inconscient, tellement débarrassés de l’inconscient que des disciples proches n’ont pas voulu qu’il nous en débarrasse et l’ont meublé de tas de trucs mythologiques ou culturalistes, un vrai bazar.

Bien, quel rapport avec le rêve ? Le rapport avec le rêve est très important. Au fond, le modèle de la folie et le modèle du rêve ont souvent cheminé ensemble. Il y a des arguments psychanalytiques éprouvés qui avancent que le rêve est une espèce de psychose normale parce que c’est une régulation inconsciente. L’interrogation des aliénistes n’était pas exactement aussi analogique. L’interrogation des aliénistes – et peut-être nous est-elle importante, très précieuse – je me risquerai à la formaliser ainsi: « Comment se fait-il que certains vécus oniriques font bouger les gens dans leur organisation, font bouger les gens dans leur structure ? »

Par exemple, Réty, en 1883, dans son texte sur La folie à double forme, signale que de brusques transitions entre état maniaque et mélancolique se situent durant le sommeil.

Qu’est-ce qui se passe la nuit pour qu’un état maniaque devienne un état mélancolique ? Ça, c’est la grande phrase de Réty. Est-ce qu’il y a des rêves ? Est-ce qu’il y a des rêves qui expliquent ce passage de l’état maniaque à l’état mélancolique ? Réty a thématisé les rêves : ce sont des rêves de ruines, de punition, d’atteinte à la santé, de dommages subis. L’explication de Réty ne suffisait pas. Hippolyte Taine a repris tout le travail de Réty quelques mois après, en 1883, dans un traité qu’il faut absolument lire, qui est prodigieux au niveau de la vie psychique, et qui s’appelle « De l’intelligence », (tome II, p.119 de la première édition). Il écrit qu’il ne suffit pas de chercher les contenus du rêve pour en faire la clinique. Ce n’est pas parce que quelqu’un va vous dire qu’il a rêvé qu’il était pauvre, qu’il était malade, qu’il était ruiné, qu’il était puni que vous aurez saisi le pourquoi de la bascule entre manie et mélancolie. Il faut, rajoute-t-il, chercher l’expérience sensorielle du rêve. C’est cela l’idée neuve que nous devons à Taine  : il faut chercher l’expérience sensorielle, c’est-à-dire ce lieu psychique du rêve Par exemple, toujours chez cet auteur, ce cas d’une hallucination d’une voix qui prédit les guillotines, et tous les exemples qu’on retrouve aussi bien chez Chaslin, chez Calmeil, chez Lasègue, chez Delbœuf. Tous les exemples expliquent l’effet « pathogène » du rêve, non pas par rapport à son contenu, mais par rapport au fait que le sujet va être tiré du rêve par une expérience sensorielle qui a le statut et la valeur d’une hallucination. C’est ce point-là qui est travaillé, c’est ce point-là qui nous est légué et dont je voudrais qu’on comprenne la complexité.

La complexité se tient dans cette séquence : si le réveil est causé par une hallucination, il nous faut toutefois supposer que cette hallucination est elle-même une lutte contre l’hallucination négative. Le sujet se réveille au point où l’hallucination pourrait se corrompre en un affadissement par obscurcissement ou par incandescence. Nous retrouvons ici Lasègue.

Monique Tricot : Tout le monde n’a pas travaillé en psychiatrie, ni lu les anciens, peut-être pourrais-tu préciser ce qu’est l’hallucination négative.

Olivier Douville : Je suis désolé, j’ai été trop vite. La question de l’hallucination négative est une question redoutable qu’il faut préciser maintenant. Généralement, quand on parle d’hallucination, on recourt à cette formule, que je trouve pour ma part simpliste : le patient voit quelque chose là où je ne vois rien. Ça, ça peut rendre jaloux. L’hallucination négative, c’est – pour aller très vite – ne rien voir, ne rien voir là où il y a quelque chose. Seulement avec une telle description du processus psychique on se retrouve devant le problème suivant : est-ce qu’il s’agit d’une amputation dans le champ perceptif, d’un percept qu’on ne veut pas reconnaître, parce que ne pas vouloir le reconnaître ça fait partie de la logique du refoulement ? Ainsi, le « Je » ne peut pas envisager que le corps de cet objet soit lié aux autres corps qui l’entourent, parce que le corps de cet objet, pour des raisons signifiantes plus que formelles, est en lien avec un fantasme qui va tomber sous le rideau du refoulement. Ce que faisait l’hystérique de façon un peu extraordinaire … les cécités hystériques, c’est un symptôme qui marche bien .

Or, L’hallucination négative, c’est autre chose. Il faut poser une désorganisation totale du champ perceptif telle que ce n’est pas qu’il y a quelque chose et que je ne le vois pas ; mais que le champ perceptif est comme dévoré par une tache qui semble menacer le sujet. Alors que le scotome hystérique, c’est vraiment tranquille : ce qui me dérange, je ne le vois pas. Sur un tout autre plan, les hallucinations négatives, c’est véritablement l’envahissement par la perte de la vision du monde. Alors, si cela reste une clinique rare que celle les hallucinations négatives, c’est toutefois un modèle dont on a besoin pour parler du rêve. Et avec cela, dans l’hallucination négative se produit une espèce de fouillis sonore, une façon d’éblouissement du monde qui s’accompagne d’une sonorisation indistincte, comme si le monde perdant de sa consistance visible insistait en retour, dans une façon de cri qui saisit le sujet. Une espèce de cri du monde convoque le sujet dans le spectacle d’une fin du monde. C’est donc une expérience extrêmement invraisemblable. Freud a toujours indiqué que ce qui permettrait de comprendre l’hallucination, c’est l’hallucination négative. C’est ce qu’il a toujours indiqué.

De leur côté, des aliénistes dont Cotard – puisque ce sont plutôt les neurologues qui s’intéressaient à l’illusion et à l’hallucination – travaillaient sur deux phénomènes de déqualification de l’expérience sensorielle visuelle du monde : un phénomène qui s’est appelé – c’est important, parce que le rêve joue là-dessus – la perte de la vision mentale. La perte de la vision mentale n’est pas la perte de la vision, c’est la perte de l’appareil mental qui permet de découper la vision en unités signifiantes. C’est typique de la mélancolie. A mesure que le sujet perd la consistance de son corps, ne se repère pas par rapport aux orifices, – les yeux, les trous du nez, la bouche, les oreilles, l’anus, etc. – à mesure qu’il perd ce sentiment d’habiter un corps, (corps qui par ses orifices est relié à l’entre-deux-corps, soit ce qui se passe entre un corps et un autre,) à mesure qu’il perd ce sentiment, il perd le sentiment de la perspective, il perd le sentiment de l’espace, d’où des délires fréquents d’énormités.

De tels délires se traduisent par des impressions horribles comme le vertige ou de rabattement de l’espace sur le sujet qui peuvent se dire par des scènes d’angoisses typiques : je me promène dans une rue, des immeubles s’effondrent sur moi. Et là, il faut faire très attention parce que ce n’est pas de la phobie, pas de pari qu’il y aurait dans l’espace la rencontre avec l’objet du désir interdit, ce n’est pas ça du tout. C’est une espèce de perte du volume interne du corps qui fait qu’il y a une perte de la spatialisation … de ce corps. D’où ces délires d’énormités qu’on entend parfois trop souvent comme : le sujet enfle, enfle, enfle jusqu’aux limites de l’univers, alors qu’il vaudrait mieux se poser la question de savoir pourquoi les limites de l’univers, exactement comme un ballon de caoutchouc qui se dégonfle, se resserrent autour du sujet. Et c’est ça l’énormité, c’est donc une perte de l’espace signifiant. Et à ce moment-là, le sujet n’aura pas cette espèce de chagrin enragé ou colérique de l’aphasique qui savait qu’il avait les mots, puis qui ne les a pas au bout de la langue. Il vivra autre chose. C’est que les mots ne se détachent plus, ne découpent plus l’espace en régions symboliques ...

Or, cette perte de la vision mentale est très souvent le moment inaugural des hallucinations négatives. L’hallucination négative n’est pas que le sujet veut retirer quelque chose de la scène du monde, c’est qu’il est éjecté en-dehors de la scène du monde et rien dans la scène du monde ne fonctionne comme un point qui lui donnera ses coordonnées à partir desquelles il peut lire le monde, c’est-à-dire in fine le voir, pour lui.

Voilà, je ne sais pas si j’ai répondu à la question.

Monique Tricot : Très bien. Du moins d’une façon passionnante.

Olivier Douville : Il est vrai qu’une compréhension rapide de la métapsychologie – en particulier une compréhension rapide du schéma que vous trouvez au chapitre 7 de la Traumdeutung – peut nous laisser loisir de confondre le rêve et la psychose, de les confondre et de ne faire du rêve qu’une expérience de régression, et de même de la psychose, qu’une pathologie de la régression. D’où par exemple cette idée que le rêve est une perte de contact d’avec la réalité, tout comme la psychose. Le parallèle est facile, il fonctionne diantrement bien, et il a été soutenu, pas tellement par Freud du reste.

Monique Tricot : Freud dit simplement dans l’un des derniers textes : « Le rêve est une psychose, une psychose de courte durée. » Et puis, il n’en dit pas plus. Mais de courte durée veut dire qu’on peut en revenir, à la différence d’avec la psychose.

Olivier Douville : Absolument. Et puis, il en dira autre chose. Il dira, tout à la fin de L’Abrégé, qu’il revendiquait au début que seule l’hystérique souffrait de réminiscences, mais le psychotique aussi. Et en parlant de ces hallucinations qu’il peut y avoir dans les rêves des psychotiques à l’âge où le sujet entendait parler mais n’était pas encore structuré dans la parole. Et cela, c’est tout à fait important. Je vais y revenir. Mais ces précautions de Freud, on en a un petit peu trop fait fi et du coup, en banalisant le rêve finalement, et en surbanalisant la psychose, on considère que la psychose est purement et simplement une régression. Or, la question ne se joue pas là ; elle se joue autour de ce qu’on peut appeler l’ombilic du rêve. Et au fond, qu’est-ce qui fait que nous ne sommes pas réveillés par l’ombilic du rêve, ou du moins qu’il y a un temps de répit ?

Ce schéma de la régression, j’ai le sentiment que c’est quelque chose qui est beaucoup plus bleulérien ou janésien que freudien. Freud et Janet avaient une pomme de discorde conceptuelle. Ils s’entendaient à peu près, mais ils ne se fréquentaient pas beaucoup. Janet avait fait un article polémique débile en 1913, et après Freud était très fâché, il n’a pas voulu que Janet lui rende visite à Vienne, ou à Londres plutôt, mais enfin, ce n’est pas intéressant. La pomme de discorde Freud/Janet, quelle est-elle ? Pour Janet, l’inconscient est une excroissance psychopathologique. Mais pour Freud, l’inconscient est la condition même de l’humain, c’est-à-dire est la condition de l’incondition. L’inconscient, en tant que marqué par le ratage du sexuel, est la condition de l’incondition de l’humain dans le corps et dans le langage. Vous avez d’une part une définition psychopathologique de l’inconscient. On pourrait dire que cette phrase, « les hystériques souffrent de réminiscences », n’est pas essentiellement une phrase freudienne ou psychanalytique. On pourrait dire : « Les hystériques souffrent de ces réminiscences qui sont dans la poche mal digérée du psychisme qu’on appelle l’inconscient. » Freud pense l’existence de l’inconscient en s’arcboutant sur des choses qu’il a trouvées bien évidemment chez d’autres – en France en particulier, chez Ribot, chez d’autres, sur une continuité entre le normal et le pathologique.

Donc le point essentiel de Freud, c’est de poser que l’inconscient est une donnée anthropologique et pas une donnée médicale – anthropologique au sens fondamental de l’anthropos. Après, évidemment, les anthropologues n’ont rien compris – ce n’étaient pas les seuls – et ils ont fait de l’œdipe, non pas une configuration inconsciente, mais une organisation sociale, une organisation sociobiologique, dont ils ont démontré qu’elle n’était pas universelle, juste parce qu’ils ont repéré qu’elle n’était pas internationale.

Alors le modèle de la régression, qui est peut-être beaucoup plus janesien, à savoir que la pathologie, c’est une dissolution du niveau de conscience. Ce modèle de la régression, bien sûr, comme le schéma freudien où il y a des petites flèches qui vont dans un sens et dans un autre, on pourrait dire : là, Freud et Janet sont d’accord. Oui, ils sont d’accord, sauf qu’il ne s’agit pas chez Freud d’une régression à des niveaux de conscience antérieurs car Freud, même s’il maintient cette dynamique à certains moments, propose autre chose. Il propose par exemple de situer les régressions comme des court-circuitages entre la mémoire et la perception. C’est-à-dire que le modèle fondamental de la régression n’est pas l’infantilisation, le primitivisme, c’est l’hallucination. Voilà qui est capital dans les débats sur le rêve. Si on replie comme en une boucle le schéma en feuilletage comme ça de la Traumdeutung, ou encore la Lettre 52, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de mettre en conjonction ce qui était le plus séparé, de mettre le plus élevé et le moins élevé, mais d’indiquer un point de catastrophe qui serait la catastrophe entre la mémoire et la perception. C’est-à-dire effectivement, non pas indiquer un fonctionnement primitif, mais d’indiquer que le psychisme se déplie contre une catastrophe – « un point de mélancolie » [5], le psychisme est une lutte contre un point de catastrophe qui serait précisément peut-être ce point de catastrophe entre perception et mémoire, où perception et mémoire, loin de se prêter main forte, symbolisent dans un moment peut-être hallucinatoire que le rêve n’ombilique pas. Est-ce qu’il y a un ombilic du rêve dans la psychose ? C’est une question ; je n’en sais rien. J’imagine qu’il n’y a pratiquement que des éclats d’ombilic qui réveillent le sujet.

Cette distinction rêve/psychose doit être faite aussi pour une autre raison extrêmement importante chez Freud, c’est que les troubles des connexions logiques sont réalisés par des mises en image : ou bien, ou bien, avant, après. Je vous renvoie à l’article de 1911 sur « Les deux principes du fonctionnement mental ». Le fonctionnement mental inconscient, signifie très vite que ce n’est pas logique. Le fonctionnement mental, c’est du processus primaire, ce n’est pas de la logique classique reposant sur le principe de non-contradiction. Mais attention, ce n’est pas n’importe quoi ! Il y a des lois de figuration, il y a des lois de compensation, il y a des lois de déplacement.

Intervenante : Il le dit déjà dans Les études sur l’hystérie en 1895.

Olivier Douville : Bien sûr. Donc le fonctionnement primaire, Freud essaie – et va réussir – d’en établir les coordonnées en supposant une logique spécifique, et non pas en supposant une destruction des arcanes logiques supérieures. C’est pour ça que les repères sont changés. Et en même temps, quand on lit Totem et Tabou, on dit bien que c’est un évolutionniste, parce qu’il y a certainement au moins une part des hommes primitifs qui vivent dans les grandes herbes. …un passage quand même.

Intervenante : Il le dit…parce qu’il en revient dans le dernier texte qui est dans Résultats, idées et problèmes, il y a une petite phrase là-dessus.

Olivier Douville : Bien sûr.

Intervenante : Mais peut-être que ça raconte justement quelque chose d’une histoire interne.

Olivier Douville : Ça raconte quelque chose

Intervenante : d’une histoire interne.

Olivier Douville : Qui ne peut pas être transmise seulement par les formations sublimatoires et donc – je ne suis pas venu pour faire un truc sur la topologie de Freud – mais le supposé primitivisme, de temps en temps on me casse les pieds, on me dit : « Oui, mais Freud est un colonialiste. » Ah bon ? « C’est un affreux joujou. » Parce qu’il a parlé des sauvages et des…

Intervenante : Sur le fond de l’enfant, le primitif… c’était la façon dont à l’époque on parlait des choses.

Olivier Douville : Et encore, Herder ou Hegel c’est bien pire. Mais il y a autre chose dans l’écriture freudienne, parce qu’il y a cette idée de dire : « Qu’est-ce qui pourrait se construire et se transmettre dans les générations qui ne soit pas seulement marqué par le travail de la secondarisation… » Est-ce qu’il y a autre chose qui se transmet du Totem et du Tabou ? Bon, je ferme la parenthèse. Mais c’est très important de distinguer le modèle de la régression chez Freud et le modèle de la régression chez Janet ou Bleuler. Sinon on n’y arrive pas, on n’arrive pas à parler du rêve. Et pour bien comprendre le modèle de la régression, il faut supposer qu’il y a quelque chose d’anthropologique – pas d’ethnologique – chez Freud qui pose l’inconscient comme la condition de la condition du sujet, et pas du tout l’inconscient comme une formation pathologique.

Alors, le processus primaire effectivement, dans le processus primaire il y a des lois. Or, ces lois du processus primaire ne peuvent pas être rendues équivalentes avec les troubles du langage et les troubles de la logique de la psychose. Ça n’a rien à voir. Pour ce qui est… distinguer, d’écrit, l’aspect verbeux, les coq-à-l’âne, l’attachement aux néologismes, la différence entre le recours à la métaphore, à vouloir se méfier plus que de raison et moins que d’habitude des… pronomaux et qu’on aille chercher l’ouvrage de… sur Les troubles du langage chez les aliénés – qui est une œuvre formidable –, on se rend bien compte que les particularités du rapport au langage et à la parole dans la psychose ne sont pas réductibles aux lois des processus primaires, elles-mêmes non-réductibles à une pure et simple destruction des lois logiques dites secondaires.

Le cauchemar, bien sûr, intéressait beaucoup les psychanalystes, et en particulier Jones. Et Jones, quand il travaille sur le cauchemar, travaille sur une phénoménologie très précise qui est celle de ce qu’on pourrait appeler du rapport sexuel accompli, c’est-à-dire du fait qu’un corps se donne comme objet de jouissance pour un autre corps. Mais c’est un objet de jouissance qui ne passe pas par les jeux de séduction, qui ne passe pas par l’idée à la fois captivante et rassurante qu’il pourrait tout de même ne pas être là. Ces jeux de séduction lorsqu’ils ne sont plus efficaces, c’est le cauchemar sexuel. Et ce que va dire Jones avec son bon sens rigoureux, c’est que dans un cauchemar, la scène qui s’y déploie est celle d’un corps qui absorbe un autre corps, disons une modalité pulsionnelle tout à fait aboutie d’un être qui – expression du reste de Jacques Lacan – pèse de tout son poids de jouissance étrangère sur la poitrine du sujet.

On pourrait alors évoquer hâtivement l’étrangeté, l’inquiétante étrangeté. Est-ce que cette jouissance étrangère est une jouissance refoulée qui fait retour ? Pas si sûr que ce soit précisément, comme dans certains passages de L’inquiétante étrangeté, texte effroyablement difficile et passionnant de Freud, la rencontre avec un matériel refoulé qui fasse coucou. C’est étrange. Et si l’on prend L’inquiétante étrangeté de Freud, on s’aperçoit que plusieurs pistes de travail nous sont offertes, c’est-à-dire que ça commence d’une façon marrante : Freud est perdu, le voyageur est perdu, il veut aller d’un point A à un point B, il se plante. Ce n’est pas grave, c’est un bon marcheur, il recommence. Et il se plante, et toujours au même endroit. …commerce sexuel.

Intervenante : l’univers de la névrose.

Olivier Douville : C’est comme Psychopathologie de la vie sexuelle : « Je ne veux rien savoir de, mais tout de même, c’est formidable quand ça me fait signe, mais je n’y suis pour rien. » C’est le côté agaçant de la névrose. Qu’est-ce que c’est mal fait, cette vie, on se retrouve toujours dans… c’est invraisemblable. C’est agaçant, la névrose quand même.

Mais dans l’inquiétante étrangeté, il y a autre chose. C’est la collusion entre la mort et la vie, entre l’animé et l’inanimé ; ce n’est pas tout à fait le même scénario métapsychologique, ce n’est pas le même échec du refoulement, ce n’est pas la même topique du refoulement, c’est autre chose. L’inquiétante étrangeté, parce que ce qui pourrait être mû par le côté signifiant de la pulsion, ne l’est plus. Parce que ce qui pourrait faire cette charmante variation dans la répétition se disqualifie dans l’obsession de l’automate. Je ne suis pas tout à fait dans le même registre. Mais avec le Unheimlich, c’est autre chose. Et il y a dans L’inquiétante étrangeté des passages qui sont plus effrayants qu’inquiétants. Certains de ces passages de L’inquiétante étrangeté permettraient de lire autrement le texte de Jones sur le cauchemar, parce que le cauchemar concerne une irruption dans la scène de la jouissance sexuelle par une jouissance autre, une irruption. Peut-être que le cauchemar est cette tentative de mise en forme, de division du sujet. Cela nous rappelle que si nous pouvons au tableau écrire : le sujet divisé poinçon a, ou etc., toutes formules qui sont bonnes à connaître, toutes formules qui sont bonnes à travailler, il n’empêche que dans la vie d’un sujet, dans notre vie de tous les jours, on n’est pas divisé tout le temps, on n’est pas garanti tout le temps de la rencontre avec l’objet par le poinçon du fantasme. Ce n’est pas si simple. Repérer qu’il y a de la névrose, c’est bien ; la névrose ne nomme pas tout. Voilà ce que nous appelons le cauchemar, c’est que la névrose, ça ne nomme pas tout. Ça ne veut pas dire qu’on est psychotique ; on va se payer le luxe d’être psychotiques ou normaux. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » « Je suis psychotique ou normal. C’est Janet qui me l’a dit. » Ce n’est quand même pas si simple. C’est-à-dire que le cauchemar est en rapport avec ce qui en nous renvoie à cette espèce d’horrible volonté de vivre, horrible vouloir vivre, dont certes les psychotiques… Mais c’est un point où il s’agit sans doute de continuer à dormir en donnant une forme à cette jouissance de l’Autre, et en essayant de l’abonner au sexuel. Ce qui veut dire que ce que le cauchemar est l’occasion de pouvoir articuler quelque chose sur le désir incestueux.

Alors, est-ce que c’est le cauchemar dans la psychose ? On définit aussi sommairement que j’ai tenté de le faire en discutant le modèle de Jones, après avoir réfuté équivalence entre rêve et psychose, aussi sommairement que j’ai tenté de le faire, le cauchemar comme articulation, impossible évidemment, entre jouissance et jouissance Autre.

Maintenant, si on s’en tient à l’équivalence du rêve et de la psychose, on est amené à considérer que la psychose est un échec de la secondarisation. Si on fait le pas qui consiste à considérer que la psychose est un échec, non pas de la secondarisation, mais de la constitution de l’inconscient, ce n’est pas pareil. Il y a quelque chose qui renvoie à la construction du discours de l’Autre. À ce moment-là, cet empêchement du travail de l’inconscient a une conséquence qui concerne très directement le rapport du sujet à son corps. C’est bien en étant visé par ces espèces de mots qui sont dans le réel, et qui ne sont pas les métaphores de son désir, que le sujet va se sentir visé au lieu de son corps, c’est-à-dire qu’il va être livré à un certain nombre d’éclats sonores, d’éclats de voix, de fragments du regard, que rien d’un fantasme de séduction ne viendrait tamponner.

C’est pour ça que je vais raconter le début d’un travail avec un patient que je voyais à midi – ça commence comme ça quand même toujours, tout simplement – qui ne déjeunait pas avec les autres. Je lui demande ce qui se passe. Et sa réponse, pour l’avoir lue dans les livres, ça laisse quand même pantois, c’est : « Je ne mange pas parce que je n’ai pas de bouche. » C’est ce même patient qui va me dire : « Je n’ai plus d’hallucinations, mais je n’ai plus de rêves. » Mais un peu avant : « Je n’ai pas de bouche. » On pourrait dire que c’est une contradiction, je pourrai lui dire : « Cher ami, que racontez-vous là ? Vous avez une bouche puisque vous me parlez. Enfin, voyons. » Non, ce n’est pas le truc à faire. D’ailleurs, rien ne me dit qu’il parle avec sa bouche, même si ça sort comme ça de sa bouche. Il n’a pas de bouche. Moi, j’ai des oreilles. Il regarde mes oreilles et il ne veut pas quitter de vue mes oreilles quand il ouvre la bouche. Peut-être que mes oreilles, c’est sa bouche. Avec des patients, pris dans une négation aussi massive, est-ce que le patient et son « psy » sont pris dans un carrousel d’objets partiels qu’aucune partition entre bon et mauvais ne viendrait réguler ? Il va me parler, alors qu’il était resté mutique pendant dix ans. Il me dit : « Ma femme a dit : ça fait au moins dix ans qu’il ne parle pas. » Cela fait bien dix années aussi qu’on est sans aucune nouvelle d’elle. Peut-être que si l’on reste dix ans sans parler, alors l’on n’a pas de bouche. Peut-être qu’il était temps qu’il prenne bouche. Il avait peut-être peur d’avoir un trou  en place de la bouche. Ce n’est pas pareil, un trou et une bouche. Une bouche se définit aussi par des bords et une intériorité qui vont servir de source pulsionnelle. Si la pulsion n’est pas en place, les seuils, les limites psychiques et sensorielles de l’orifice en sont pas signifiées. J’entends alors qu’il n’a pas de bouche mais un trou aux bords erratiques en place de bouche et que c’est bien de lire sa bouche dans le miroir de mon oreille qui donnera un possible trognon de pulsion, au plan de la source pulsionnelle.

Quittons un moment l’Hôpital. Je suis deux gamins gravement désocialisés, des mômes sous la guerre, en Afrique, je vois ce que c’est quand tout à coup on leur sert un bon repas. Les cuisinières du centre, de toute façon, pour les enfants, les personnes les plus importantes c’est le chauffeur du camion et les cuisinières. Après il y a l’infirmière parce qu’elle fait des piqûres ; après il y a le psy parce que quand même, il faut être poli. Mais ce n’est pas pareil . « Comment vous faisiez avant ? » leur demandais-je « Avant, on prenait les ordures. On ne mangeait que les ordures. » C’est-à-dire que ce qui est fabriqué et ce qui est pétri par le temps humain, ils ne peuvent pas le mettre à l’intérieur ; cette zone-là, c’est un trou. Quand on leur demande de manger du temps humain, du discours, on leur demande de mordre le discours. C’est important. Voilà qui aide peut-être à comprendre que pour ce patient s’il n’a pas de bouche, c’est qu’il n’a pas mordu le discours, il n’y a pas un trou ici. Donc il n’y a plus de temps humain qui entré comme ça dans sa bouche. Moi, j’ai des oreilles.

Et puis, on se parle régulièrement. Il commente ses délires qui sont assez ahurissants, il est transporté de planète en planète par des Javanais aux longs bras. Il me dit moins qu’il n’a pas de bouche , mais il me questionne « Sur quelle planète on est ? » Franchement, je ne sais plus grand-chose, moi de la planète où nous nous trouvons. Il me dit : « On est sur la planète Osiris » Il a des hallucinations terribles, terribles, des hallucinations psychotiques, des hallucinations olfactives en plus. C’est ce qu’il dit. Il ne sent pas particulièrement bon, il ne sent pas particulièrement mauvais, mais enfin il a l’impression de puer comme un cadavre. Je commence à comprendre que si les Javanais aux longs bras se déplacent de planète en planète, c’est qu’au moment où il sent qu’il va complètement crever, il a des hallucinations olfactives. Quand je lui parle, il me dit : « Mais vos paroles, ça me fait gonfler. » Ce n’est pas simplement que je le gonfle, il y a autre chose. Incorporation d’un tas de trucs qu’il ne peut pas détailler. Et il a des phrases sidérantes. Je lui propose « Si vous voulez, on peut se voir tous les jeudis ou tous les mercredis. » à quoi il  répond « Oui, oui, je veux bien vous supporter , je prie Dieu d’être en bonne santé et sport. »

Il dit des choses terribles et extraordinaires : « J’ai dormi. » Il faut que j’apprenne à me taire avec lui … J’essaie d’explorer et je lui dis comme ça : « Mais comment vous savez que vous avez dormi ? » Ce sont des choses qui ne sont pas de la vie de tous les jours ! Il me dit : « Je me suis réveillé. » Ça fait quoi d’être réveillé ? « Ça met un peu de couleurs aux murs », répond-il Quatre heures après, un infirmier qui vient vers moi, me dit : « Votre patient me rend complètement fou. Il respire les murs. » Alors, c’est vrai il respire la couleur. Pour une fois qu’il y en a un dans le pavillon qui apprécie qu’on a repeint les murs Comment sait-il qu’il est réveillé ? Parce qu’il peut sentir les couleurs.

Je pense alors : « S’il se réveille, on va peut-être pouvoir parler des rêves. » Donc je me prépare, j’arrive à la séance … et lui, comme il me supporte, il me dit : « J’ai rêvé. » Lui, ses rêves, c’étaient des feuilletages, comme une image et une autre. C’est assez proche du rêve traumatique de certains enfants à savoir une image, puis une image, une image encore comme lorsque l’on tourne les pages d’un illustré. Puis là, le truc terrible, l’image qui fait que le jeune rêveur va se réveiller.

Il rêve qu’il est devant une tortue immense. « Je suis devant une tortue immense. » J’attends la suite. « Et puis, je deviens la patte de cette tortue. Et puis mon rêve est terminé. » Et ça va être comme ça pendant un mois. Il rêve qu’il est devant un animal immense et qu’il est la patte de cet animal-là.

Et puis, au bout d’un moment – je le voyais à 10 heures, j’arrive à 10 heures, il me dit : « Ah, si vous permettez, est-ce que je peux vous voir plus tard parce que j’ai rendez-vous avant ? » Il a rendez-vous !  Et, me dit-il, j’ai rendez-vous avec mes voix. » Je le regarde. « Non, mais ça va durer un quart d’heure. » Je pensais qu’il allait dans le hall, s’asseoir dans un fauteuil. Non, il va dans mon bureau, il s’assied, et puis il me dit : « À plus tard. » Je marche dans le couloir, je dis bonjour à tout le monde. On me demande si  mon bureau est libre . Que répondre ? Je dis : « Non, il y a quelqu’un qui est en séance. » « Avec qui ? » m’objecte-t-on. Etonnement. « Je vous le dirai plus tard. Ça m’a l’air assez compliqué. »

Vient le temps de la séance avec moi, où il me confie quelque chose d’absolument saisissant, c’est que depuis qu’il raconte ses rêves, ces voix ont changé. Ces voix sont maintenant disposées en stéréophonie, une partie de son oreille gauche continue à être accablée. « Enfin, ça dure depuis longtemps », me dit-il. Mais alors il entend  dans l’oreille droite, une voix beaucoup plus discrète, beaucoup plus fluette, mais vachement… sympathique : « Douville vous dit : vos gueules. » Et quand Douville dit « vos gueules », c’est suffisamment fort pour que les autres voix se tiennent à carreau…

Très certainement, comme beaucoup de psychotiques, il s’est identifié à une partie du corps de l’autre, il n’y a pas de travail d’interprétation à faire.

Intervenante : C’est quand même le début de la construction d’un corps : par la patte.

Olivier Douville : Voilà, c’est ça, il construit un corps, il pacifie la voix absolument tonitruante de l’autre, et il a besoin de ce travail de rêve pour pacifier cette voix. Ça ne veut pas dire la faire taire complètement, mais la pacifier.

Intervenante : C’est quand même une tentative de constituer du refoulement ou une tentative de constituer le refoulement réel.

Olivier Douville : C’est du refoulement réel.

(plusieurs personnes parlent en même temps)

Olivier Douville : Mais le nom propre a un aspect réel.

Intervenante : La question, c’est de se demander… Ce n’est pas parce que c’est votre nom propre à vous que c’est forcément du nom propre à lui. Il y a quelque chose dans une tentative, j’allais dire de saisissement au sens réel.

Olivier Douville : Mais c’est la première fois que je l’entends dire mon nom.

Intervenante : Je ne suis pas sûre que ce soit un nom propre… C’est quelque chose qui est tout.

Olivier Douville : Je pense que ça renvoie à une fonction de lettrage, de lettre, de mettre une espèce d’instance de la lettre dans un bruit sonore.

Intervenante : Et cette chose, c’est Douville.

Olivier Douville : Mais pour moi, c’est du nom corps-lettre.

Monique Tricot : On n’est pas du tout sûr que ce soit du nom du père.

Olivier Douville : Non, je ne pense pas que ce soit du nom du père. On a des repères sur le nom du père, etc., mais dans la construction psychique avec un psychotique… la possibilité de prendre appuie sur un nom corps-lettre qui justement rend habitable cette espèce de bruissement… qui survit à l’hallucination négative.

Intervenante : C’est aussi habitable, puisque vous dites justement qu’apparemment il est envahi par une espèce de chose, il n’y avait pas d’espace on pourrait dire, au sens où…

Olivier Douville : Il était envahi par une cadavérisation et que pour lui, par exemple, ouvrir la bouche, c’était se vider. Comment dire ? C’est une histoire de topologie, de raconter les choses un peu plaisamment comme j’ai tenté de le faire, mais très rigoureusement. Le « je n’ai pas de bouche », ça ne signifie pas « je n’ai pas de trou ». Ça signifie que trou et surface pourraient s’équivaloir, c’est-à-dire « je n’ai pas de bord du trou qui s’appelle la bouche ». « Je n’ai pas de bouche, et je n’ai pas de bord du trou qui s’appelle la bouche. »

Monique Tricot : Et je n’ai pas de lieu du corps qui soit source de la pulsion, qui soit la pulsion…

Olivier Douville : Ah oui, parce que l’échec du travail de l’inconscient, c’est l’échec du travail de la pulsion.

Intervenante : La question que je n’ai pas très bien comprise, parce qu’on n’entend pas très bien à l’arrière : votre nom est arrivé après le rêve, ou c’est votre nom qui a permis de parler du rêve ? C’est ça que je n’ai pas bien compris.

Olivier Douville : Ce sont deux questions très différentes, et une question à laquelle je ne peux pas répondre. La mention de mon nom dans les séances est arrivée après qu’il ait rapporté des rêves dans cette section du corps de la tortue et de la patte, et qu’on ait aussi un peu travaillé sur cette… Est-ce que pour autant ça a surgi comme matériel psychique à ce moment-là ?

Intervenante : Justement dans ce rêve avec la patte… un animal qui marche d’abord sur quatre pattes, puis sur deux, et puis sur trois. Est-ce qu’on peut se dire qu’il se place à côté du corps de l’homme ?

Olivier Douville : Je vais peut-être un peu rentrer dans les détails. Il avait un père qui était mutilé de guerre et qui avait une jambe de bois.

Monique Tricot : Je trouve certainement important que dans votre question vous avez fait ressortir l’animal.

Olivier Douville : Oui, ça c’est très important. C’est devenu un animal muet, c’est l’animal devenu muet.

Intervenante : La symbolique de la tortue dans notre culture, c’est le monde, c’est la mère nourricière…

Olivier Douville : Je n’ai pas utilisé ça dans le travail avec lui, mais je ne vois pas pourquoi… Je dois dire que c’est tout le problème du rapport aux symboles. Il est très difficile de faire un travail de psychanalyste en visant que telle production renvoie immédiatement à une forme de symbole, parce que ce qui compte, c’est comment on capture en quelque sorte le rapport singulier du sujet à la langue pulsionnelle dans laquelle il était manipulé par rapport à la langue. Cela étant, nous avons tous des archétypes, ou plus exactement des stéréotypes culturels, et il y a différentes stratifications.

Monique Tricot : On peut dire par ailleurs que cet homme qui te supporte, toi qui vas en Chine, qui s’intéresses à la Chine, l’animal qu’il introduit dans son rêve, c’est l’animal sur la carapace duquel a commencé l’écriture chinoise. Il vient écrire un rêve.

Olivier Douville : Absolument. Parce qu’il est souvent dit que les premières écritures chinoises étaient dérivées de l’observation des craquelures des carapaces de tortue, jetées parfois au feu par les…

Intervenante : Qu’est-ce qu’il avait évoqué quand il parlait des planètes ?

Olivier Douville : Les Javanais aux longs bras. Mais ça, c’étaient des images de marionnettes qu’il avait vues dans un dictionnaire Larousse. Parmi les planètes qu’il a évoquées, il y avait Osiris, Tiperton – qui est un petit ilot français au large du Mexique, qui est recouvert de goélands –, il y avait Catilia. Le début de son délire, c’est que Dieu faisait exploser sous ses yeux la planète Catilia quand il avait 20 ans. Il a ajouté tout de suite : « Catilia est un grammairien. »

Intervenante : L’explosion de la grammaire.

Olivier Douville : Et que le sujet est seul face à la langue.

Intervenante : Il a une langue désarticulée puisque…

Olivier Douville : Bien sûr.

Monique Tricot : Je me posais une question parce qu’à un moment, il est gonflé : comment est son corps ?

Olivier Douville : Il était extrêmement maigre. Il s’est remplumé, c’est vrai, au fil des séances.

Monique Tricot : Est-ce qu’on ne peut pas penser que quand il est gonflé, c’est un début de l’incorporation qui va rebondir ensuite dans le nom ?

Olivier Douville : Je pense.

Monique Tricot : Non seulement il le supporte, mais dès qu’il le supporte il commence à être incorporé.

Olivier Douville : Oui.

Monique Tricot : Et alors – parce que là on fait la chose facile d’associer sur le travail clinique auquel un autre, courageusement, s’est colleté – reste la question : quel statut tu donnes au rêve rapporté ? Tu lui donnes le statut d’un cauchemar, la tortue immense ?

Olivier Douville : Non. Pour moi, c’est une sidération, et je pense que c’est un affect… Au fond, je ne crois pas qu’il ait des cauchemars comme ça dans la psychose. Il y a des états de sidération, il y a des sensations vertigineuses de fin du monde. Et si par exemple – ça arrive dans le travail avec les psychotiques – je me mets à rêver (inaudible).

Monique Tricot : Nous avons beaucoup travaillé le cauchemar en référence à Jones et aussi à Benedetti et ses rêves gémellaires.

Olivier Douville : Ça m’arrivait de rêver que j’allais au cinéma, et on jouait comme film le rêve de ce patient psychotique de fin du monde, d’effondrement, d’écroulement, et je me disais : « Mais ce n’est pas un film, c’est un vrai cauchemar, c’est un film d’horreur. » Je me réveillais, j’allais boire un coup de flotte. Mais je pense que c’est un affect que je surajoute ; c’était un plan de projection topique qui peut accueillir ce rêve. Mais on ne peut pas confondre son expérience onirique avec ce que présente Jones du cauchemar.

Monique Tricot : Parce que le cauchemar se situe au bord d’une interrogation névrotique.

Olivier Douville : Un cauchemar, c’est ce qui fait pliure entre la jouissance phallique et la jouissance de l’Autre. C’est oublier l’Autre.

Intervenante : Et ce bout de rêve, par exemple, vous l’appelez rêve quand même, le rêve de la tortue. Ce n’est pas un cauchemar ; vous l’appelez rêve.

Olivier Douville : Le patient ne… Ce n’est pas compliqué, je l’ai vu après trois semaines d’absence, j’étais en congé. Et… qui décide de surmédiquer tous les patients, dont celui-là. Et sa mémoire était effectivement complètement… Il disait : « Je n’ai plus d’hallucinations. Ce n’est pas mal. Mais mes rêves me manquent. Je n’ai plus d’imagination. »

Intervenante : …la phrase telle que vous la rapportez, ça pose la question de la différence…

Olivier Douville : Mais là, c’est une phrase de perte, c’est-à-dire qu’il n’a plus d’hallucinations, d’accord, mais s’il n’y a plus de rêves, ça ne va pas du tout.

Intervenante : N’empêche que … il y a quelque chose qui émerge en deux pôles différents.

Olivier Douville : Rêve et hallucination. Il fait complètement la différence, complètement.

Monique Tricot : Et alors, quand il dit ça, est-ce qu’on peut penser que dans ce rêve qu’il te rapporte, ou les équivalents – la tortue immense et la patte de cette tortue – est-ce qu’on peut penser que dans ce rêve serait à l’œuvre le processus primaire, c’est-à-dire condensation, déplacement, figurabilité, ou non ? Et est-ce que ce rêve a quelque lien avec un trognon de fantasme ou non ? Est-ce que le fait que tu aies des oreilles – comme Bouddha, les oreilles, c’est quand même la première chose qu’il remarque chez toi – permet la constitution d’un trognon de fantasme ? Il me semble que quand il dit : « on me prive de mes rêves », il me semble qu’il est privé d’un espace où il n’a pas affaire à quelque chose qui lui est imposé, comme l’hallucination. Est-ce que je me trompe ?

Olivier Douville : Tout à fait, ça ne lui est pas imposé.

Monique Tricot : Ça ne lui est pas imposé.

Olivier Douville : Ça ne lui est pas imposé, et la variation – ça, c’est important – on peut dire qu’il raconte tout le temps le même rêve. Non, non. C’est-à-dire qu’il y a trois séquences. Je reprends ses paroles : « Je suis devant une immense tortue. Elle me regarde. » Il est fixé par cette tortue. Donc on a là une espèce de… entre le régime du rêve et de l’excitation. Deuxième séquence : il la regarde.

Monique Tricot : En tout cas, chez Freud, c’est quand même le début de la constitution de la pulsion.

Olivier Douville : Oui, je pense que ce rêve est le début de la constitution de la pulsion, et que ça accompagne, par ce début de la constitution de la pulsion, la possibilité de diviser les hallucinations en deux. Le problème de la psychose, c’est : je suis la jambe, je deviens la jambe. Mais en même temps, s’il dit quelque chose comme « je deviens la jambe »

Monique Tricot : La jambe ou la patte ?

Olivier Douville : La patte.

Intervenante : Mais qu’est-ce qu’il dit de ça : « je deviens la patte » ?

Olivier Douville : Ça s’arrête là et on passe à autre chose. On dessine, on passe au modelage, etc.

Monique Tricot : Peut-être c’est la différence d’avec le névrosé, c’est qu’on passe à autre chose.

Olivier Douville : C’est un… de passage. Il y a un début de constitution de pulsions.

Intervenante : Et ça fait chuter quelque chose au niveau de certaines hallucinations.

Olivier Douville : Ça divise et ça fait chuter quelque chose, et surtout comme ça les divise… (passage inaudible) c’est un équilibrage de l’excitation qui n’est pas pareil que le risque que l’hallucination, même persécutive, se néantise dans un éblouissement… Ce n’est pas pareil. Donc le rêve est une espèce d’obturateur du passage entre ce qui permet le remodelage des hallucinations et ce qui lui permet ensuite de pouvoir découper une zone du corps.

Jean-Jacques Corre : Ce qui fait peut-être bascule entre hallucination et rêve, c’est que le rêve se raconte ; l’hallucination elle est racontée à soi …

Monique Tricot : C’est quand même un tout petit embryon de récit. Jean-Jacques, qui intervient là, dans nos cartels cliniques au début, nous avait rapporté un très long travail qu’il avait fait avec un patient psychotique qui a raconté pendant plusieurs années le même rêve.

Jean-Jacques Corre : Et je pensais tout à l’heure en vous écoutant à la fonction… c’était un rêve … mais c’était un moment d’adresse. Il me semblait qu’il y avait un lien entre ce moment d’adresse et puis la régression d’une activité délirante.

Olivier Douville : …pas uniquement comme la personne à qui on raconte, mais comme un lieu de dépôt, un lieu de dépôt des signifiants persécutifs du sujet.

Monique Tricot : Jean-Jacques a parlé de l’adresse. C’est assez spatial aussi. Ça remanie l’espace. S’il y a une adresse

Olivier Douville : il y a un point de perspective.

Monique Tricot : Oui, il y a un point de perspective si on peut s’adresser à un lieu qui fait dépôt.

Intervenante : J’irai plus loin, parce que ce lieu qui fait dépôt, c’est parce qu’il est… par votre propre parole dans… Ça se met en route plus loin que le dépôt ; ça se met en route vers de la vie qui va reprendre.

Olivier Douville : Et je pense que beaucoup de patients, la question du trauma, ce n’est pas facile avec la psychose… Ils nous donnent des tas de choses qui ne sont pas à lire, des bouts de textes, des bouts de machins. Je pense aussi à ces patients qui font des dictionnaires. D’abord, le dictionnaire, c’est complètement lié au fantasme d’immortalité dans l’enfance, parce que c’est l’immortel qui s’en occupe. Ce n’est pas rien… les immortels, les mecs qui font les dictionnaires.

Monique Tricot : Oui, le fantasme d’immortalité dans le syndrome de Cottard, c’est quand on n’a plus ni bouche, ni ventre, ni oreilles, ni rien. Alors, on est immortel.

Olivier Douville : On est immortel, mais dans une espèce d’involution sur soi-même. Mais effectivement, ce lieu de dépôt, si ce n’est pas un lieu qui peut recracher, il n’y a pas de possibilité de construction d’un point pulsionnel. Le point pulsionnel, il… chez l’Autre. Si Douville vous dit « vos gueules », c’est que Douville, c’est le nom d’un trajet pulsionnel, ce n’est pas le nom du père. Mais il aurait à voir avec les théories des noms du père, avec la pulvérisation. C’est l’ombilic d’un trajet pulsionnel. On pourrait opposer finalement cet ombilic du trajet pulsionnel à l’ombilic du rêve, au risque de… en hallucination négative. S’il n’y a pas d’ombilic du trajet pulsionnel, ce qui va sidérer, c’est l’hallucination négative.

Intervenante : Je me suis demandée, en vous écoutant, depuis le début jusqu’à ce que vous nous avez apporté sur le temps clinique, je me suis posé la question : comment finalement cette activité hallucinatoire, c’est une activité défensive. Et une des façons dont Freud parle de l’hallucination, c’est que c’est quelque chose qui est créé par le monde interne. Et cette activité défensive, je pensais aux femmes sur la place en Argentine, et je me suis dit : là, on est du côté aussi de l’hallucination mais pas de

Olivier Douville : Et pourquoi ?

Intervenante : Parce qu’elles viennent maintenir présente – on les appelle les folles. Donc, si on les a appelées les folles c’est qu’elles avaient peut-être leur façon à elle de venir nier l’hallucination du pouvoir qui disait : « Circulez, il n’y a rien à voir. Ils ne sont même pas morts, ils sont dissouts, ils n’existent même pas. » Il y a quelque chose de l’hallucination qui vient nier l’hallucination. Ce dont vous avez parlé à un moment donné.

Olivier Douville : C’est une néantisation. Les Folles de Mai – parce qu’on ne pouvait pas leur faire entendre raison tout simplement, et donc rien ne les arrêtait, parce qu’évidemment, dans ce régime-là, entendre raison, c’était se pétrifier dans des… sans aucune dette vis-à-vis du… des morts. Elles étaient folles parce qu’elles étaient réfractaires à la raison d’État. Alors ça, c’est très très important ce que vous venez de dire, parce que ça m’évoque des choses que je n’ai pas encore…

Très rapidement. Au Cambodge, il y a des années de ça, 12 ou 15 ans, il fallait reconstruire beaucoup de choses, y compris la psychiatrie. Et pendant un moment les bonzes, enfin certains parmi eux qui avaient survécu, avaient donné des cours de médecine absolument nécessaires, du style « secouriste », en ayant récupéré leurs pagodes qui avaient été pendant longtemps transformées en porcherie. Vous vous imaginez l’état du Cambodge. J’y allais avec des psychiatres pour voir ce qu’on pouvait faire. Ce qui était décrété – il y avait beaucoup de soldats errants à moitié fous – et ce qui était décrété, c’était : « le Cambodge va s’en sortir, le peuple cambodgien va redevenir uni. » Une espèce d’alliance des bourreaux et des victimes. Et le soir, au coucher du soleil, très souvent à des moments comme ça des réalités… fondamentaux le jour et la nuit s’entremêlent – je voyais arriver sur le bord du Mékong un certain nombre de sujets de tout âge. Il y avait deux adolescents, il y avait des vieilles personnes, des vieillards très vieux – est-ce qu’ils déliraient, est-ce qu’ils ne déliraient pas ? – en tout cas, comme les Folles de Mai, on ne pouvait pas les en empêcher. Ils traversaient le pont dans un sens. Quand le pont était barré par des militaires désœuvrés, ils prenaient un bateau. Ils disaient d’une façon tonitruante qu’ils n’étaient pas des humains, qu’ils étaient des morts vivants, qu’ils étaient faits avec de la terre, avec de la boue, des corps morts d’animaux, des corps morts de poissons, des corps morts d’êtres humains, et qu’il fallait qu’on nomme l’endroit où étaient les morts pour qu’ils puissent redevenir des humains. Une énorme élaboration symbolique, cathartique, et en même temps aussi très délirante. C’est comme s’ils faisaient entendre dans leur délire qu’ils pouvaient sacrifier presque le tout de leur raison sauf la raison généalogique. Et effectivement, l’apparence qu’ils se donnaient était extrêmement hallucinatoire. J’ai dit que je ne les reconnaissais pas. Et ma traductrice, elle était complètement émue. Elle s’est mise à pleurer. Elle disait : « Excusez-moi, c’est trop. » J’ai dit : « Écoutez, on peut en parler… »… Elle pleurait, elle pleurait. J’étais dans la compassion, quelle autre place occuper, sinon ? Alors, ce qui est extraordinaire, c’est que c’est en regardant les larmes, ses larmes, que c’est par ce truchement-là, de ce « corps de larmes »[6] de la traductrice, que j’ai fini par identifier le visage d’un de ces errants. Une jeune femme, qui était-elle ? Elle était la petite vendeuse de galettes de riz que je voyais tous les jours quand j’allais faire mes courses au marché de Phnom Penh. Tous les jours je lui disais bonjour. Et c’est en passant par le visage de cette interprète, qui était… que j’ai pu retrouver une possibilité, non pas humaine, mais familière, c’est-à-dire remettre comme ça dans le monde de l’habitude humaine cette personne.

Intervenante : C’est-à-dire que les folles, elles mettent la photo. C’est la photo qui vient nier ce que le trou que le pouvoir instituait comme ça.

Olivier Douville : Parce que ce que vous dites – enfin c’est une idée, je n’en sais rien – c’est que toutes ces destructions sont des destructions du visage humain. Il n’y pas que les humains qui ont un visage qui rit ou qui pleure. Elle avait donné une telle humanité à son visage que je pouvais voir le visage qui perçait sous le masque. J’étais absolument sidéré.

Intervenante : Et ça rejoint la place du témoin dont tu parlais tout à l’heure. Et puis, il y a une expérience qui se – c’est vrai qu’on n’a pas utilisé le terme « expérience », l’expérience du rêve

Olivier Douville : C’est un terme important. C’est important, parce que maintenant on ne fait plus que des expérimentations, alors que l’expérience est tout à fait fondamentale.

Intervenante : C’est un terme qui donne ce qui est unique de chacun d’entre nous, tout en faisant partie du domaine qui est partagé de l’humain, mais qui est singulier. Ça marque quelque chose de singulier, tout en faisant partie de l’expression de l’humanité. Et il me semble que dans l’activité hallucinatoire telle qu’on l’a entendue, il y a quelque chose de cette expérience, qui est dite chez votre patient et que vous êtes là pour tenir quelque chose de son expérience, en tout cas quelque chose de sa propre vérité à lui qui passe par ce que vous tenez.

Olivier Douville : Oui, il est sorti de la terreur ce type, c’était dix ans de terreur. Ça n’interrogeait personne parce qu’il faisait la vaisselle. La première chose qu’il m’a dite – ça faisait dix ans qu’il n’avait pas parlé, il parle et il me dit : « J’ai fait la vaisselle. » Imaginez, ce type n’avait pas parlé depuis dix ans, je m’attendais à un scoop. « Je fais la vaisselle. » Dix ans de mutisme, il aurait pu faire un petit effort. Il a passé une semaine à parler de quoi ? De la façon dont il nettoyait un bol, avec cette terreur de le casser. Au fur et à mesure, il est devenu un peu sourd, parce qu’il était complètement bombardé. Les sons étaient suramplifiés, il était dans une hyperacousie. Il essuyait un bol et ça faisait un vacarme comme un train qui passe. Beaucoup de patients qui sont dans la catastrophe de l’hallucination négative ont une hyperacousie mais sans distinction. C’est le cri du monde.

Monique Tricot : L’extrême différence, il me semble, avec les Folles de Mai, c’est que les Folles de Mai sont sur les scènes de la remémoration. Elles sont là avec la photo du fils ou du mari ; on est dans un espace de remémoration. Là, on est dans un espace où le sujet est livré aux expérimentations de ses voix. Et on va peut-être passer du champ de l’expérimentation à celui de l’expérience.

Olivier Douville : Tout à fait. Parce qu’il y a des prix ( ?) de remémoration.

Intervenante : C’est-à-dire que le cauchemar peut aussi bien surgir du monde interne que surgir du monde du dehors. Là, pour une Folle de Mai, c’est la scène du dehors qui est cauchemardesque.

Olivier Douville : Si on aime les… de cauchemars, parce que ce type-là, je l’avais… Mais ce seraient plutôt les hallucinations qui s’accordent au cauchemar. Le rêve, c’est bien ce cauchemar des hallucinations.

Intervenante : C’est-à-dire que ce que je disais, ce n’était pas ça. C’était que le monde externe peut rendre l’autre fou, tandis que dans la maladie psychiatrique, la folie surgit du dedans de la personne.

Intervenante : Qui n’est pas un vrai dedans.

Olivier Douville : surgit d’un lieu que nous imaginons comme le dedans de la personne, mais évidemment, ça vous le savez, que c’est à partir du moment où il nous emmène, il nous supporte dans cet effort de ne pas penser une topologie élémentaire du dehors et du dedans, les choses peuvent… Parce que c’est un univers asymétrique, non euclidien, sans points de perspective, non mœbien et bombardé par des points qui peuvent être des ombilics, mais jamais stabilisés parce que surface et trou sont toujours…

Intervenante : Quand je parlais du dedans et du dehors, je parlais de l’expérience telle que Winnicott l’entend, dans cette mise en place-là.

Monique Tricot : Elle n’est justement pas mise en place.

Intervenante : Et c’est quelque chose qui est pris dans le développement depuis le début, ce sont des avatars qui arrivent dans le développement

Olivier Douville : Notre luxe de névrosé, c’est de penser qu’on a un dedans. C’est pour ça que notre pensée vient du dedans.

Intervenante : Oui, mais en tout cas, Freud met très tôt l’expérience de l’extérieur et de l’intérieur avec le principe de réalité. Finalement, Winnicott ne fait qu’enrichir et prendre cette chose-là.

Olivier Douville : On aurait tout un débat, tout un atelier de travail. J’aime bien quand finalement la communication devient notre outil de travail, je n’ai pas perdu mon temps. De toute façon, je savais que je n’allais pas perdre mon temps avec vous. On aurait tout un débat pour savoir si intérieur/extérieur c’est équivalent à dedans/dehors. Ce n’est pas sûr que ce soit équivalent.

Intervenant : Par rapport à ce que vous dites du rêve et de l’hallucination, est-ce qu’on pourrait dire à ce moment-là que le rêve, c’est un délire qui est adressé à quelqu’un ?

Olivier Douville : C’est adressé, voilà, c’est adressé. Il dit bien les choses. Il dit qu’il va m’adresser la façon dont il se dépatouille avec ses voix. Que le rêve… Donc c’est adressé. Je pense que le sujet ne peut pas adresser une hallucination à quelqu’un. Dans son livre magistral, Le traité des hallucinations – c’est un livre merveilleux –, Henry Ey dit quelque chose comme ça : « Ne faites jamais dessiner les hallucinations du patient. » Je crois qu’il a parfaitement raison. Ça ne se dessine pas plus que ça ne se modèle. En revanche le rêve, oui. Le rêve, ça peut se dessiner. Et quand ce patient me dit : « Mes hallucinations, j’en ai beaucoup moins, ça va. Et mes rêves, je n’en ai plus », c’est aussi une façon, pas simplement de dire « mon champ mental est limité », mais « si je n’ai plus de rêve, comment vous tenez le coup, vous, comme lieu d’adresse ? » S’il n’a plus de rêve, il ne pourra plus me supporter. Et ce qu’il appelle rêve, c’est ce qu’il raconte. Ce qu’il appelle hallucination, c’est ce qu’il subit. Il est content de ne plus subir. Mais s’il n’a rien à raconter, il s’en déduit une inconsistance de l’autre avec en retour des… d’inexistence… On dit : « Les psychotiques, si on leur retire un délire, ils crèvent. » D’abord… les délires, il faut quand même les traiter. C’est trop sommaire de dire ça. Mais ce qui est sûr, c’est que si vous cassez un délire au moment où le délire commence à se raconter, c’est le point d’interrogation de… Ce n’est pas le délire.

Intervenante : À ce propos, est-ce que vous pourriez un peu reprendre l’expression « patients en psychose » ?

Olivier Douville : Ce sont des patients en cure et qui sont psychotiques, en psychose de transfert.

Intervenante : Cette phrase semble… une inconsistance entre hallucination et rêve. Est-ce que ce n’est pas quelque chose qui a à voir avec le transfert sur vous ? Ce n’est pas tout à fait une phrase qui… renvoyer de l’inconsistance, mais quelque chose qui serait, j’allais dire, dans une tentative de transfert à vous. Vous ne parlez pas beaucoup du transfert.

Olivier Douville : Parce que je peux faire un chapitre spécial pour ça. Mais je voudrais dire quelque chose.

Intervenante : Simplement, c’est cette question-là que je vous renvoie. Il me semble que cette phrase « dans le champ du transfert », ou cette phrase, « en-dehors du champ du transfert », je ne l’entends pas pareil.

Olivier Douville : Quelle phrase ?

Intervenante : La phrase où vous signifiez l’histoire de l’hallucination et du rêve.

Olivier Douville : Mais on est dans le transfert. Je veux dire que quand on parle de transfert, le transfert psychotique, c’est énorme. L’expérience psychotique c’est précisément se débarrasser d’un type de transfert. Ce n’est pas du tout un transfert, c’est se débarrasser du transfert. Pour faire autre chose, pour faire un lien qui permet de constituer comme ça cette… de la pulsion, etc. Mais si on n’y fait pas très attention, il y a quand même des dépliements terribles du transfert dans la psychose. Mais ce n’est pas un exploit qu’il y ait un transfert dans la psychose, c’est de pouvoir justement le diriger dans quelque chose qui permet l’élaboration d’un trognon de pulsion.

Intervenante : J’ai entendu dans l’hallucination, en tout cas l’activité hallucinatoire, il y a une partie de l’activité hallucinatoire qui n’est pas à mettre du côté du pathologique fondamentalement. Quand votre patient se plaint de ne plus avoir d’hallucinations, ça veut dire qu’il s’en réjouit, mais

Olivier Douville : Ça ne l’ennuie pas trop.

Intervenante : Ça ne l’ennuie pas trop, mais ça fait partie de – comment dire ? – la destructivité qui est dans ses hallucinations lui permet une ouverture dans les rêves.

Olivier Douville : Je pense que c’est l’inverse et que la possibilité de pouvoir feuilleter des images, dire que ce sont des rêves et me les confier réorganise le choix hallucinatoire. Et qu’il faut être très attentif aux paroles du patient. Un patient ne va pas vous dire : « J’ai des hallucinations. » Il les entend, ce n’est pas pareil. Le rêve est un objet, presque une possession/non-possession. L’hallucination, ce n’est pas ça. Le rêve, le patient peut en parler comme d’un objet.

Monique Tricot : Oui. Un névrosé dit : « J’ai fait un rêve », même si c’est le rêve qui l’a fait plutôt.

Olivier Douville : Tandis que là, quand il dit : « J’ai rendez-vous avec mes voix », c’est extraordinaire qu’il puisse dire « mes voix ».

Intervenante : Il les met en scène là.

Olivier Douville : Il les spatialise, oui.

Monique Tricot : Il les spatialise.

Intervenante : Et donc, c’est parce qu’il a pu avoir rendez-vous avec ses voix qu’il a pu vous supporter par la suite ?

Monique Tricot : Non. C’est parce qu’il ne les supporte plus que ses voix, au lieu de le pénétrer de partout, il peut avoir rendez-vous avec. Je l’entends comme ça.

Olivier Douville : Mais après il dira…

Monique Tricot : Olivier, merci. C’était un vrai atelier de travail.

Bibliographie :

Chaboudez G. : L’équation des rêves, Paris, Denoël, 2000

Chaslin P. : Du rôle du rêve dans l’évolution du délire, Thèse pour le Doctorat de médecine, Paris, le 26 juin 1887,

Ey H. : Traité des Hallucinations, tomes 1 & 2 réed. Paris, Claude Tchou, Bibliothèque des introuvables, 2004

Falret J.P. : Leçons cliniques de médecine mentale professées à la Salpêtrière, Paris, 1854,

Federn P. : La psychanalyse des psychoses (1943), in La psychanalyse du moi et les psychoses, Paris, PUF 1979

Freud S. : Nouvelles conférences sur la psychanalyse, 1915-1917, trad. franç. Paris, Gallimard, 1971

Freud S. : Complément métapsychologique à la doctrine du rêve (1915/1917), in Œuvres complètes, XIII, Paris, Presses Universitaires de France, 1988.

Freud, S. : Constructions dans l’analyse (1937), trad. E. R. Hawelka, U. Huber, J. Laplanche, in Psychanalyse à l’Université, 3, 11, 1978, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Presses Universitaires de France, 1985.

Jones E. : Le cauchemar, Paris, Payot, 1973

Lacan, J. : L’Angoisse, Séminaire X (1962-1963), Paris, Le Seuil, 2004

Séglas J. : Les troubles du langage chez les aliénés

Winnicott, D.W. : L’hallucination qui nie l’hallucination, (1965) in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000  : 48-51



[1] Jean Paul auteur romantique allemand demande à ses rêves de l’aider dans sa connaissance de soi. Ainsi dans une lettre où il constate la présence obsédante du dualisme dans sa vie (doubles deuils, doubles joies), il retrouve dans la grammaire de ses rêves cette grammaire de sa personne et de son destin : « Antithèses et comparaisons sont si bien enracinées en mon cerveau qu’elles s’attachent même à mes rêves et mettent leur gallicisme jusque dans le langage de mon cœur » (au Dr. Doppelmayer, 14 avril, 1783.

[2] Je remercie Alice Cherki de m’avoir aidé à éclaircir ce point métapsychologique

[3] C’est facile d’être nostalgique de la psychiatrie ancienne, de l’ancienne école. Comme s’il y avait une nouvelle école. Il y a beaucoup de gens qui me disent : « Je suis nostalgique de l’ancienne école, de l’ancienne classification. » Mais y a-t-il une nouvelle école ? Il n’y a plus d’école ; il n’y a pas de nouvelle école.

[4] Traducteur de L’introduction à la psychanalyse et, ultérieurement, en 1933, des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, il rédige une revue critique sur Freud et en 1931, un article sur ce dernier : « Critique de Freud et de la psychanalyse ». S’il adhère à l’idée d’une causalité psychique, tout comme Zhang Dongsun il critique vivement la théorie freudienne de la sexualité. Pour autant le rôle de Gao Juefu sera important dans la diffusion du freudisme en Chine tant son refus de toute psychologie trop objectiviste, et c’est ce qui lui fait tenir à la psychanalyse, rend possible la pensée de la causalité psychique et le rapprochement entre psychopathologie et vie quotidienne. De plus, sa position de vice-doyen de l’Université de Nankin donne à ce qu’il retient des thèses freudiennes une audience importante. C’est de tous les diffuseurs du nom de Freud celui qui aura la plus vaste audience et la plus ferme autorité.

[5] Expression qui fut trouvée et mise au travail longtemps avec mon ami Okba Natahi

[6] A reprendre ici la belle expression due à Olivier Grignon.

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Les rêves dans le corps et les corps dans les rêves

Michèle BOURREAUX-HARTEMANN

Notre lecture des rêves, nous, les psychanalystes d'aujourd'hui, m'a paru, depuis deux événements majeurs survenus dans les années 1970-1980, en France, ne plus pouvoir ressembler en différents points essentiels : à savoir la place du corps dans son articulation avec "la psyché", leurs représentations, leurs dénominations même, dans l'évolution de leur transmission, depuis plus d'un siècle, et ses effets sur les analyses des "allants devenant analystes" comme disait F. Dolto. Pour ne pas rater la clinique d'aujourd'hui …

Freud s'est trouvé, non seulement re-traduit, mais, en France, a subi un retour électif par le travail de J. Lacan. J'ai retenu ici, pour parler des interprétations des rêves actuellement, mon travail avec N. Zaltzman à la fondation du IVème Groupe, OPLF (parution dans Topique, 1974, n°14, sur "l'Histoire du Mouvement", avec un titre éloquent qui dit que "ÇA bouge"… que les lecteurs changent … )

Les deux événements ont été 1.- la réapparition de Ferenczi (Granoff, "Ferenczi : faux problème ou vrai malentendu ?", revue La psychanalyse, 1961). Et la parution des traductions françaises de ses travaux et de sa correspondance avec Freud (1908-1933) dans Le Coq Héron,déjà, par la traduction de Judith Dupont, la nièce de Balint, inspirée par ses propres souvenirs et photos. Les lectures comme les écritures des psychanalystes, mais les cures analytiques aussi en seront changées. Voir le beau travail de P. Sabourin, intitulé Ferenczi, grand vizir secret ( 1985.) Un Ferenczi refusé ,sur-interprèté ,qui- dans un rêve relaté de leur correspondance voit Freud : nu …un rêve interprété par Freud, au profit de sa vision à lui, dans un transfert de fils ....à père.

L'autre événement, sur lequel j'ai attiré votre attention, c'est la parution des "Lettres à Fliess", non censurées, grâce à Jeffrey Moussaieff Masson qui les découvre (publication française 1984 !). J'ai souvenir, en 1982, de sa communication orale, à l'Hôtel Bonaparte, à Paris, du silence (hors Stein à mon souvenir) très lourd qui l'accompagnait … 6 ou 7 personnes de chaque "école" française...... …

Tout cela pendant les années où Lacan avait déjà fait « son retour à Freud ».

Ces deux événements, j'en retiens, pour vous parler des rêves et du corps aujourd'hui, dans la cure analytique, des effets de RETOUR sur notre nouvelle appréhension de l'écriture de Freud, quand il publie « La science des rêves, » deux rêves : celui appelé "L'injection faite à Irma" et celui de "la dissection de son propre cadavre" ("Travail du Rêve", p.587). Nous y reviendrons.

Situons d'abord, comme vous avez pu le lire dans Masson : dans ce livre, appelé faussement ‘ Le Réel Escamoté ‘ alors qu'il s'agit "d'Attentat à la Vérité", où nous comprenons peu à peu les censures que Freud offre à Fliess, dans son Transfert d'adoration, et pourquoi.

Nous honorons à notre tour, en faisant cela, le travail énorme qui aboutit au livre du Rêve : que le rêve soit ! parole au ton biblique ..... Mais, de même que Freud honore l'artiste Léonard de Vinci, qu’il ne l'épargne point, à sa façon, des effets de vérité qu'il projette dans son travail de peinture, une peinture toujours inachevée suivant son effort, sa quête de sens , côté de l’inconscient . Les "non dupes errent …" aussi.

Le Freud des années 25 n'est pas le même que celui des années 1914 ou 1923 ! Ni celui de 1894, comme le raconte très bien Jeffrey Moussaieff Masson : ce Freud-là, grâce à son travail très dur, clinique et quotidien, découvre les effets hystériques des abus sexuels d'un père ou parent. Son but : une publication : Les Etudes sur l'hystérie, où Freud traite de Katharina et dit expressément que, par un dialogue rapporté, il a soulagé cette jeune fille ; en 1925, il dira lui-même avoir censuré l'abus sexuel du père de "ses tentations" sexuelles à lui. Car "Catharina" cache déjà Emma … Freud est donc "clivé" ! car ses lettres, entre 1894 et 1897, montrent à la suite de l'opération tragique infligée par les deux hommes, docteurs, sur son nez durablement abîmé … le retournement complet, de SA trouvaille sur la réalité historique, en faveur d'un diagnostic qui est celui de Fliess : c'est une hystérique au sens classique cette fois, qui nous a dupés. La "Renonciation à la Neurotica" du 21.9.1897 est une déclaration sacrificielle sur l'Autel de son Fliess. Une "folie à deux." (Jones, dans sa correspondance, citant un autre !)

Relire, repenser "Le rêve de l'injection faite à Irma-Emma" ne peut que nous avertir d'une prudence attentive à l'égard de toute "interprétation" d'un rêve". "Que le Rêve Soit" nous donne une clef pour entendre la passion homosexuelle qui unit Freud à Fliess : "Je place ma colonne sur ton socle". Leur passion en miroir, le désir d'être le Premier à produire La grande Découverte : La maîtrise du pouvoir de limiter la Pro-création. C'est pourquoi arrive dans cette lettre de renonciation, l'image de Rebecca. Celle-ci fait partie des femmes stériles de la Bible, qui procréent quand Dieu décide. Freud, dans son désir d'innocenter son ami, en fait une sorcière cannibale qui peut envoûter diaboliquement.

C'est aussi là qu'est l'intérêt de la lecture particulière de J. Lacan de ce : « rêve initial, le rêve des rêves ».. ( Séminaire 1954-55, édité au Seuil, 1978 sur Le MOI dans la théorie de Freud ...) Elle est découpée en 2 temps : "l'horreur de la chair" au fond de ce fond de gorge de femme ! à laquelle, par un sublime deuxième temps, la parole, divine elle aussi, permettrait à S. Freud l'accès à l'Écriture. J. Lacan l'écrit ainsi a propos de "la TRIMETHYLAMINE", certes « un produit de décomposition du sperme » ..... par la façon même dont elle s’énonce, son caractère énigmatique, hermétique est bien la réponse à la question du sens du rêve. 0n peut la calquer sur la formule islamique : il n'y a d'autre Dieu que Dieu. Il n'y a d'autre mot à votre problème que le mot. ... «forme éminemment symbolique, puisqu'il est fait de signes sacrés» .

«… "C'est la réponse du sens du rêve" (!) …» à ses auditeurs qui le cherchent encore !

Donc, dans cette transmission, où ‘’Le père symbolique reste intact grâce à cette division des fonctions’’ (188) ( que J. Lacan opère lui-même !) J. Lacan nous construit une vision du ciel qui lui permet, autant qu’un certain Freud d’innocenter le Père de toute faute, par un saut, l’un, dans l’universel du mythe oedipien, l’autre dans un symbole PUR à la place des "inscriptions". Car l’autre Freud, celui des abus sexuels par les pères, authentifiés par lui, continue d’exister à l'époque du rêve comme un Rébus, un HYÉROGLYPHE, laissait aux associations, à l'empreinte phonétique première, une possibilité ouverte......

C'est ici que je faisais allusion à ce Freud des premières découvertes, que j'ai apporté une cassette où G. Didi-Huberman, anthropologue, historien de l'art, trouve des sources écrites témoignant d'une première vision chez Freud (alors à la Salpétrière, à Paris) de la "bisexualité" chez l'humain. Il écrit, p. 285 dans «L'IMAGE OUVERTE», 2007, in «La férocité mimétique», chap. 6, 1984 (il a collaboré avec la Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1985, avec «Un sang d'images» :

"Mais que l'image elle-même fît maladie, infection, "épidémie, voilà qui restait impensé en ce cadre. On "chercha longtemps le principe de la «transmission "d'imagination» dans une modélisation de l'hérédité, voire "de l'intoxication chimique, mais en vain. C'est que la notion "d'image dévore le savoir. Pourquoi ? Au moins pour cette "raison qu'elle infecte sa "réalisation symptomale, dans "l'hystérie, d'une essentielle teneur contradictoire. C'est tout "le problème des labilités et paradoxes, non pas de "l'imitation – comme dit Charcot -, mais bien de l'identification "hystérique que Freud, très tôt, lui substitua.

"La crise – son aspect tant sporadique qu'épidémique – "est alors à repenser selon le lien autrement complexe d'une "mimèsis nouée à la menace de sa propre férocité; chaîne "de la mimèsis à son rejet et à son attraction mêlés. Ce "processus, dit Freud, est inconscient, il fait chaîne de ces "«motifs», dans le symptôme, tels que «si c'étaient là des "conclusions conscientes, elles aboutiraient sans doute à "l'angoisse de voir survenir cette même crise (ce même "symptôme). Mais les choses se passent sur un autre plan "psychique et aboutissent à la réalisation du symptôme "redouté.»Pensez à la danseuse samoïède : l'appropriation "féroce d'une menace pour le désir (et la vie) comme télos "de ce désir même. L'épidémique ne va donc pas ici du "même au même. Il ne transmet sa férocité mimétique que "par le jeu infernal de sa figuration contradictoire."

Et cite le Freud de Névrose, Psychose et Perversion, dans la traduction de Pontalis et Laplanche :

"La thèse énoncée dans la formule 7 n'est pas altérée "par cette découverte : un symptôme hystérique correspond "nécessairement à un compromis entre une motion libidinale "et une motion refoulante mais il peut correspondre en outre "à une union de deux fantasmes libidinaux de caractère "sexuel opposé."

Où l'on retrouve le Freud du "Rêve" soit le Freud toujours sous influence de Fliess … Le Rêve est notre Désir d'avoir une "Plaque" immortelle où conjointement à la mort de son père, 1987 // se fait son sacrifice à LA CAUSE CHIFFRÉE de Fliess 21.28, le sang des «femmes-mères» (sa femme). L'image est évacuée (comme les émotions) par la théorie du phantasme, celle du COMPLEXE d'ŒDIPE et du Mythe d'Œdipe amputé du Père fautif dans la RÉALITÉ d'un meurtre homosexuel.

"La signification bisexuelle des symptômes hystériques, "démontrable dans des cas d'ailleurs nombreux, est "certainement une confirmation intéressante de ce que j'ai "avancé, à savoir que la constitution supposée bisexuelle de "l'être humain se laisse saisir avec une particulière clarté par "l'analyse des psychonévroses. On rencontre un processus "tout à fait analogue, dans le même domaine, lorsque le "masturbateur tente, dans ses fantasmes conscients, de "ressentir ce qu'éprouvent aussi bien l'homme que la femme, "dans la situation qu'il se représente; d'autres exemples sont "fournis par certaines attaques hystériques dans lesquelles la "malade joue en même temps les deux rôles de fantasme "sexuel sous-jacent; ainsi dans un cas que j'ai observé, la "malade tient d'une main sa robe serrée contre son corps "(en tant que femme) tandis que de l'autre main elle "s'efforce de l'arracher (en tant qu'homme). Cette "simultanéité contradictoire conditionne en grande partie ce "qu'a d'incompréhensible une situation cependant si "plastiquement figurée dans l'attaque et se prête donc "parfaitement à la dissimulation du fantasme inconscient qui "est à l'œuvre."

Nous en venons donc au deuxième rêve retenu par moi, c'est celui où son Maitre en neurologie, Brùcke ,ordonne, à S. Freud la propre dissection de son corps à lui. Freud le place dans les rêves intellectuels (!) car au chapitre suivant nous aurons l'émotionnel ... (l'horreur, les émotions …) car il ne ressent pas d'horreur pendant le rêve. Les découpes procèdent du clivage haut et bas, non de la symétrie … mais son commentaire associatif nous emmène chez RIDDER HAGGARD et ses deux livres Heart of the World, et She. C'est ici que gisent les AFFECTS

SURMOI

MOI

ÇA

[ cf . sa métaphore architecturale de l'INCST … les profondeurs …]

Ce roman, d'une grande et passionnante beauté, relate l'aventure d'un fils à la recherche d'un père raconté dans une aventure sans retour … un secret (cryptal dirait M. TOROK) enfoui dans un désert à DÉ/CHIFFRER. Si l'on sort du chiffrage de Fliess, où va-t-on ? Dans le mythe du père tué, un crime passionnel, exécuté par LA FEMME : SHE, d'une beauté diabolique, puisque le FILS est épris d'Elle. Elle qui a cristallisé le Père dans une tombe, enfouie depuis 2000 ans. She possède l'immortalité et se dissout dans un tas de cendres.

Le moment est de nous rappeler que Freud a été complice du chiffrage de Fliess, mais dans les "profondeurs", dans "les empreintes" premières. Sous le voile de l'écriture, il y a des "traces" (cf. Note 1925 1985 sur "le BLOC MAGIQUE" où Freud matérialise l'appareil mnésique. Le Sien. Son imprimante à lui. Garder en mémoire c'est ÉCRIRE. D'où "l'appareil" fantasmé.

Cependant que nous est raconté, par Schùr, son docteur, celui de la promesse (quand je ne pourrai plus supporter la douleur donne moi ce qu’il faut…) et aussi par lui : ce sont les mains de sa mère qu'elle frottait l'une contre l'autre, en laissant tomber des parcelles de sa peau pour lui enseigner les paroles bibliques : "Tu es poussière et tu retourneras en poussière » Ses obsessions sur les dates de sa mort ( 61-62, pendant longtemps), et sa pré-occupation "surtout ne pas mourir avant elle" témoignent du "lien vie/mort" qui le liait à Elle. Fils premier-né chez une mère juive … né coiffé d'un destin particulier. Ses sœurs en ont supporté les effets, disent les biographes. N'était-il pas longtemps l'homme qui rapportait l'argent pour leur éducation ? De quoi s'agit-il dans cette obsession-contrainte ? Surtout ne pas la faire souffrir par le deuil de moi, d'un MOI qui écrit d'abord sur la Mélancolie, et plus tard pleure : (les larmes de Freud ne sont notées qu'une seule fois et là). C'est la mort de son petit-fils, celui qui nous a offert le For_Da. Comment peut-on se défendre de perdre sa mère, de l'induire dans une mélancolie ? Or, c'est lors d'une mélancolie, qu'un individu ne perd pas son objet bien aimé. Se situer comme la CAUSE de sa vie, :de son désespoir, n'est-ce pas un retournement fantastique ? L'objet est préservé comme bien aimé dans ce maître-phantasme qui parle d'immortalité (cf. le coffre d'un autre rêve d'enfance analysé par ANZIEU et qui célèbre ce lien voilé, masqué mais dé-voilé aussi par un cancer qui n'en finit pas de... ne pas … mourir, .......et par la présence d'une fille Anna, à qui il évitera un mariage … avec Jones) (il écrit ÇA à Jones … )

Pensons à ce beau film le "Conte de Noël" où se dit, sur un banc, ce soir de Père Noël l'aventure haine-amour entre une mère et son fils, lequel est désigné par ses globules sanguins pour avoir à donner la vie à une mère malade et détestée : "Je te hais comme tu m'as haï ; pourquoi te donnerais-je mon sang ?"

* * * * *

Le nez de Fliess otho-rhino cachait le suicide de son père, les dates, la mort d'une sœur bien aimée. L'histoire de la psychanalyse, ses théories, ses chutes, ses hors-scènes, ses cryptes et sa langue chiffrée en "hiéroglyphes du corps" disait A .Perrier Gordovski. Tout ceci nous ramène aux rêves et à leurs places dans nos "cures". Demandés ou non, avec qui et pour quel dire ?

Des bouts de vérités cachés dans des tics et tocs qui se mettent à nous parler … d'eux, les parents, les autres de NOUS en fin de compte, si nous levons le masque mortifère de la neutralité inventée pour maintenir aux yeux d'un Ferenczi qui a payé de sa personne pour oser être le patient de l'autre, d'un autre sans paroles ou tout en actes ré-actes.

Citons le rêve « a répétition » d'une jeune femme, avec une plainte aussi à répétition :"c'est toujours la même chose". Une terreur la maintient au sol … face à une vague Hénaurme … une terreur qui immobilise …(et réduit à néant, d'avance, comme dans les actes subis par un parent plein "d'intentions" ou qui a agi couvert par un mensonge en faisant agir son double, un frère du même âge.) Doublure masquée, secret terrifiant qui en rejoignait d'autres, scellés eux aussi dans une crypte familiale, une bâtardise qui sévissait dans les choix faussement sexués. La vague immense..... Où donc une main, ? de celles qu'un thérapeute estimé a appelé La Résilience ? (« Votre petite main en argile près de la porte me rappelle la mienne qui est cassée.) Où donc le FOR _ le DA. ? Le bonheur ?

Le même rêve. Je questionne. C'est moi qui bouge. : Tout à fait le même ? (J'ai vu des mélancolies post-mélancoliques traumatiques de guerre, des somatisations par l'asthme, un "enterré vivant" (la Guerre et ses horreurs !) qui ..revenait la nuit et transformait sa nuit en un tombeau punitif où le souffle lui manquait. Je questionne : "Racontez-moi un rêve". Il vient avec un rêve pour moi "une jolie fleur dans une peau de vache". Il se prenait pour mort … Conviction délirante. L'hôpital lui faisait des électrochocs. Je vais à son réveil et là me donne au réveil sa clef du choc : dans sa veste, au pied du lit, un copain, disait le journal, tué par accident par un collègue gendarme. Le MORT dans la MORT. Amour mélancolique ...

Questionner, toucher avec des mains réelles, des paroles réelles, ne plus maintenir une opposition du corps à l'âme. "Meurtre d'âme" écrit Ferenczi. Le symptôme qui abolit autant la parole que l'écriture. Tous les sens touchés. Avec tact, avancer, raconter à la place … les mêmes émois, les livres, ou les vécus des fleurs, des tapis, des objets qui sont là.

À une jeune femme soupçonnée de choses graves … refaire un lien, entendre un passé écrasé «Quand vous me touchez là où ça me touche, ça me dérange. Je ne sais pas dire........ » Mais sa mère non plus, devenue de peintre une Alzheimer. Mais elle ne parle pas plus qu'elle, car elle est dans "la cruauté mimétique". Elle est sa mère … malade. Où sont les "choses graves" ? Je ne le sais toujours pas. Elles ne sont pas là où l'on croit. C'est tout ce que je sais.

Le rêve "Je pars dans une chute d'eau" c'est ça … un gouffre … Un Doc, l'autre jour, me l'a dit … le même métier que mon père … il soigne les yeux. Je le crois lui aussi … au bord du gouffre. C'est un avertissement.

Je lui dis : ou un oracle aussi, vous rêver comme et dit cet homme (ce qu'elle a fait avec son père : échapper en prenant un faux nom … des faux papiers, des hommes à faux papiers, l'univers du faux, le travestissement de la Réalité - pas vivable !! Vous dites « jouissif ? » auto-sadique surement ! par l’agresseur internalisé plutôt......

Un, qui rentre à reculons … dans notre rendez-vous. Jeune avec tic et tac. J'avance. Je recule. Je viens, je viens pas. Je ne suis pas là … Confusion. Je m'inscris et je ne m'inscris pas. Il est son tic tac. Toucher. Pas toucher. Ça s'est corporéisé.... sur le’ je pense’ à une naissance … a lieu ou pas … corps des femmes ... ? Oui, mon grand père s'est tué à ma naissance. Téléphone « je viens mais je n'arrive pas à venir. »

Nous sommes les premiers comportementalistes. Le rêve en acte qui empêche le rêve de se mettre en images, il part avant que je parte en vacances. Je n'en ai pourtant donc ..(justement ??) rien dit moi-même. J'apprends que je ne suis pas là. Non plus. Qui doit mourir ? le premier? Comme S. Freud doit être LÀ, à la mort de sa mére… lui de son père.

Alors, le rêve s'exprime "y avait un chien, c'était bizarre." Je vais à la chasse avec quelqu'un ? tenu en laisse ? … il était d'une drôle de couleur … quelle ? Je l'aime pas cette couleur= mon corps est haïssable. … je pense au film Elephant man et je le dis...

ÇA ouvre [ je commente : Difficile avec une image pareille de croire quelqu'un … moi ? Je m'interroge : les vacances ?c'est une peur agie pour vérifier si la laisse est solide … J'y vais tout doux sur l'image du corps … depuis quand ?…ça me regarde aussi ]

Ma conclusion-ouverture

Ce n'est pas pareil si un humain, homme ou femme, sexué différemment , a reçu ou pas de l'amour, a reçu un amour coupable ou non. Que nos théorisations en témoignent ou pas. Que le saut dans le corps qui a fait penser, et de travers, avec l'image de l'hystérique, une image que "sa folie" accréditait. "Elle" a occupé l'imaginaire des hommes phalliques ou phallicisés par leur théorie même. C'est pourquoi, il y a 30 ans, j'ai eu l'intuition "de ce qui choit dans la théorie". C'est une place de femme sexuée différemment dans sa libido même par une mère qui ne s'en prive pas, elle.

J'avais donc évoqué que chez Lacan, il y a des séminaires retrouvés des années 1960, où il ne comprend pas l'imaginaire, que Mélanie Klein évoque elle-même tardivement, sur le vrai du "vide en elle", de sa patiente qui devient artiste le jour où elle met son image en route, dans ce vide, par trois femmes, peintes successivement, met son rêve en route, de "la négresse" à la mère puis à sa mère séduisante. F.Perrier a pensé et écrit sur cette privation première, qu'il a qualifiée de symbolique, par trois regards d'amour sur un visage de "femme qui est en train de mourir" et qui est qualifiée de "belle". Ce symbolique est rempli du toucher sensuel, d'un regard sensualisé. C'est pourquoi, j'ai écrit que nous devions être dans une proximité avec les actes, les gestes, pour les lier à une parole partagée par ce que nous avons reçu dans nos analyses … Je suis d'accord avec S. Leclaire qu'il faut tuer un certain enfant imaginaire qui hallucine, avec un futur antérieur, son vide, et s'attache à son manque = à ses frustrations. C'est la nostalgie qui passe dans la grammaire. Dolto nous le dit. Mais surtout il ne faut pas qu'en plus il ait une haine de sa haine : il faut, d’abord, donner une main, comme en haptonomie, et aussi réellement, sur le pas de la porte ou dans la séance prendre les épaules d'un ou d'une autre et par un bout de sa propre histoire (à l’analyste dite ou pas) partager enfin le désir re-naissant. Toutes les portes dans les rêves et l'ici et maintenant ne parlent pas de ÇA. Redonnez-moi les désirs dont ma généalogie m'a privé. C'est ÇA ouvrir la nouvelle boîte de Pandore = un nouvel utérus qui porte, quel que soit son sang génétique, sa couleur de PEAU : le symbolique passe par un imaginaire libéré par la RÉALITÉ du VÉCU.

Paris, le 23.5.2010

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le désir ou les désirs dans le rêve, textes de Norbert BON, Jean-Jacques CORRE et Gilles MONCHICOURT, 26/06/2010 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=68:le-desir-ou-les-desirs-dans-le-reve-textes-de-norbert-bon-jean-jacques-corre-et-gilles-monchicourt-26062010&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=68:le-desir-ou-les-desirs-dans-le-reve-textes-de-norbert-bon-jean-jacques-corre-et-gilles-monchicourt-26062010&catid=38:textes-des-rencontres-des-samedis-2009-2010&Itemid=54

Signe, signifiant, lettre : coup de chapeau au père Freud.

Norbert Bon

Je me propose donc d'examiner la position de Freud sur la question de "la symbolique", à laquelle il consacre un chapitre, plutôt laborieux, de la Traumdeutung[1] : cette idée qu'il y aurait des symboles qui valent pour tous, des symboles universels et qui s'interpréteraient donc à partir d'un savoir a priori de l'analyste, ce qui paraît contradictoire avec la thèse centrale de Freud, remettant en cause les "clés des songes" qui l'ont précédé au profit d'une interprétation singulière à partir des associations du rêveur. Mais je vais d'abord repartir de l'analyse de ce rêve, que j'ai publiée voici quelques années sur le site freud-lacan.com sous le titre "Un rêve interprété" et qui vous a donné l'idée de me solliciter pour intervenir dans votre cycle de travail sur le rêve. Je vous le rappelle, il s'agit du rêve d'un homme d'une trentaine d'années, énoncé ainsi : "j'ai rêvé que j'étais en voiture avec vous, c'est vous qui conduisiez et, d'un seul coup, vous faisiez un écart pour éviter quelque chose par terre, sur la route… je ne sais pas quoi… un caillou peut-être, mais je ne suis pas sur."

C'est là ce que l'on appelle un rêve de transfert, il met en scène l'analyste et renseigne sur l'état du transfert à son égard, les voyages en train, en voiture, étant, en outre, propices, note Freud, à figurer le parcours analytique. Le sentiment qui domine dans les associations spontanées est celui de la maîtrise, la virtuosité, avec laquelle l'analyste a évité cette chose, qui laisse néanmoins l'analysant perplexe : il voit nettement l'écart, l'embardée, il pourrait en dessiner le schéma, mais à plusieurs reprises, au cours de la séance, il y revient pour se demander quelle pouvait bien être cette chose sur le sol. Il est clair que cet objet manquant dans l'image désigne le lieu d'un signifiant refoulé. Alors, parmi d'autres considérations, lui revient ce poème de Victor Hugo, que son père aimait à lui dire, "Mon père, ce héros au sourire si doux", avec cette scène où, croisant sur le bord d'un fossé "un Espagnol de l'armée en déroute" qui lui réclame "à boire par pitié", le père dit au fils de lui donner, mais l'ennemi traîtreusement vise le père si bien que "le coup passa si près que le cheval fit un écart et le chapeau tomba." Suit cette réplique magnanime : "donne lui tout de même à boire, dit mon père". Et, soudain, vient à l'analysant l'idée que cette chose là, par terre : "voilà, c'était un chapeau !" Et l'analyste de ponctuer : "Chapeau !" L'analysant se souvient alors que quelques séances auparavant, l'analyste lui avait fait une interprétation en forme de trait d'esprit qu'il avait trouvée formidable, tout à fait juste, un travail de virtuose et qu'il avait pensé : "chapeau !" Mais, pour tout dire, en même temps, comme dans le rêve, un peu casse-cou ! Somme toute : "bravo, mais si vous n'aviez pas conduit comme un fou, on n'aurait pas risqué de se casser la figure". S'ensuit l'évocation d'un souvenir d'enfance où, en voiture avec son père, ils avaient failli avoir un accident, mais celui-ci avait rattrapé in extremis un dérapage dans un virage. "On a eu chaud", avait dit le père ! J'étais prêt à attraper le volant", avait déclaré péremptoirement le fils, pour s'entendre répondre : "Malheureux, ne fais jamais ça !" Puis vinrent d'autres souvenirs en rapport avec des doutes informulés sur la conduite du père. A partir de là, purent être exprimés les sentiments hostiles et l'ambivalence envers ce père idéalisé et s'ensuivre, dans sa vie actuelle, certains effets de dégagement d'une position de soumission et de quête d'amour à l'égard des figures de l'autorité.

L'intervention de l'analyste est, dans ce cas, des plus concises. Elle s'appuie sur une indication du rêve : "ici, manque un objet". Indication qui, à suivre la théorie freudienne du travail du rêve comme mise en image d'un énoncé, équivaut à : "ici, un signifiant a été refoulé". L'intervention consiste à retourner au rêveur ce signifiant lorsqu'il apparaît dans les associations, en le soulignant, sans préjuger de la signification qu'il prendra parmi les différentes possibles du côté métaphorique ou métonymique, ni de ses effets littéraux, en faisant confiance à la logique du signifiant qui est celle de l'inconscient, pour nous conduire dans lalangue où le sujet est pris. Ainsi peut lui en revenir, dans toute son équivoque, ce coup de chapeau au père. L'efficace de l'intervention tient évidemment à ce que, au même moment, dans le transfert, ce chapeau, l'analyste le porte.

Ce qui est ici cocasse, c'est que c'est le travail des associations qui conduit à l'émergence du signifiant chapeau, dont on verra que c'est le premier symbole que Freud analyse en détail en tant que symbole phallique et supposé, comme tous les symboles, ne pas se prêter aux associations libres ! C'est en effet l'impasse que Freud relève d'entrée, impasse qu'il n'en préconise pas moins, en désespoir de cause, concernant ce symbolisme collectif. Mais n'est-ce pas au contraire lorsqu'ils sont incapables de dire les choses sous une forme plus directe que les analysants ont recours au symbolisme collectif ? Auquel cas l'utilisation d'un savoir a priori dans l'interprétation, peut-elle conduire à autre chose qu'à la suggestion ou au renforcement de la "résistance", cette manière qu'a l'analysant de remettre l'analyste à sa place d'analyste quand il lui arrive de glisser à celle du maître ? A cette question, l'examen plus précis de la position de Freud sur la symbolique dans le rêve nous ramènera. C'est donc, vous l'avez compris, un coup de chapeau équivoque comprise.

Freud et la symbolique

Il s'y attèle dans le chapitre VI de L'interprétation des rêves : le travail du rêve, à propos de "la figuration par symboles en rêve - Autres rêves typiques". Il importe de savoir que cette section est un véritable patchwork, ce qui n'apparaît pas dans l'édition française des PUF de 1926 où l'on semble avoir affaire à un texte continu[2]. Elle ne figure pas dans la première édition mais se constitue et s'étoffe par ajouts, insertions d'incidentes et de notes, au cours des éditions successives entre 1909 et 1925, sans doute sous l'influence de Jung, au départ, bien qu'il n'y soit que peu cité[3]. Les premiers jalons sont posés dès le chapitre V, "le matériel et les sources du rêve", où Freud s'interroge sur les rêves typiques. Il marque nettement d'entrée la difficulté : "Nous ne pouvons pas interpréter les rêves des autres s'ils ne veulent pas nous dire quelles pensées inconscientes se cachent derrière. Cela entrave fortement l'utilisation pratique de notre méthode" (p. 210). Ce n'est qu'en 1925 qu'il précisera en note que "dans un cas notre activité d'interprétation est indépendante des associations du rêveur, c'est essentiellement lorsque celui-ci a utilisé dans son rêve des éléments symboliques. Dans ce cas, nous utilisons ce qui est - au sens strict - une méthode auxiliaire d'interprétation du rêve"(p. 210). Mais l'interrogation d'origine porte sur le fait qu'il y a des rêves que chacun de nous a pu avoir et qui ont pour tous la même signification. Ces rêves ont un grand intérêt pour la question des sources du rêve mais échappent à l'interprétation car "le rêveur ne se rappelle ordinairement pas les idées qui l'y ont conduit ou bien il se les rappelle d'une manière si obscure et si incomplète que nous n'en pouvons tirer aucun parti" (p. 211). Après quoi il développe non pas la symbolique mais l'idée de thèmes universels et de leur traitement par les contes et les mythes, notamment Ulysse et Oedipe : soit des structures, et non pas des éléments, symboliques.

Il en va autrement de la section sur "la figuration par symboles en rêve - Autres rêves typiques" où Freud affirme, dès la première phrase (1911), qu'il a "dès le début reconnu l'existence d'une symbolique du rêve" (p. 300). Ce n'est pas alors à Jung mais à Steckel que cette affirmation s'adresse. Steckel dont il reconnaît (ajout de 1925) que les contributions lui ont permis "d'apprécier pleinement" l'importance de la symbolique mais qu'il critique aussitôt comme ayant "peut être causé à la psychanalyse autant de tort qu'il lui a été bénéfique" (p. 300) et qu'il caractérise comme "non scientifique" et doué d'une "intuition" certes, mais qui "ne peut être soumise à la critique et, par conséquent, ne peut être digne de foi" (p. 301).

Suivent deux pages (1909 et 1914) pour développer que :

1. La symbolique est indéniable.

2. Elle n'est pas spéciale au rêve "mais on la retrouve dans toute l'imagerie inconsciente, dans toutes les représentations collectives, populaires notamment : dans le folklore, les mythes, les légendes, les dictons, les proverbes, les jeux de mots courants" (p. 301).

3. Elle est un des procédés de figuration du rêve.

4. Le rapport symbolique est plus ou moins évident, on peut penser qu'il fut autrefois d'ordre conceptuel et linguistique (note de 1925, p. 302)

5. Mais "il ne faut pas perdre de vue la plasticité particulière du matériel psychique" (p. 302) et il y a "une motivation individuelle ajoutée à la règle générale" (p. 303)

6. "L'existence de ces symboles est loin de faciliter l'interprétation et même la complique" (p. 303) puisque les associations ne permettent pas de les expliquer et comme il ne peut être question, pour des motifs de critique scientifique de s'en remettre au bon plaisir de l'interprétateur, comme l'a fait l'Antiquité et comme procèdent les étranges explications de Steckel" (p. 303), Freud en vient à préconiser la combinaison de deux techniques : "nous nous appuierons sur les associations d'idées du rêveur, nous suppléerons à ce qui manquera par la connaissance des symboles de l'interprétateur (p. 303).

7. Enfin, il précise que, comme dans l'écriture chinoise, ces symboles ont souvent plusieurs sens et que c'est le contexte qui permet d'en donner une interprétation exacte (ajout de 1914, p. 303).

"Ces limites et ces réserves étant posées" (p. 303), Freud énumère sur le mode du catalogue trois pages de "symboles", depuis l'empereur jusqu'aux secrétions en passant par le chapeau, les objets allongés, les boîtes, les sentiers, les murs, le manteau... pour terminer sur la réaffirmation (1911) qu'"il est difficile de parvenir à interpréter les rêves quand on se refuse à employer la symbolique" (p. 309), aussitôt "suivie" d'une nouvelle mise en garde (1909) contre la tentation de "réduire le travail de traduction du rêve à une traduction de symboles, à abandonner l'utilisation des idées qui se présentent à l'esprit du rêveur pendant l'analyse" (p. 309), la méthode des associations restant "d'un point de vue théorique et pratique le plus important (...). La traduction en symboles n'intervient qu'à titre auxiliaire" (p. 309). Suivent "quelques exemples de l'emploi de ces symboles dans le rêve", (p. 309) allant des plus succincts à de véritables interprétations d'autant plus que l'on avance vers la fin de la section, si bien que les trois derniers occupent autant de place que les neuf premiers : c'est précisément le dixième, charnière, auquel je m'arrêterai pour faire apparaître que la symbolique n'y intervient effectivement qu'à titre auxiliaire -au sens commun.

Le centre de la table

Il s'intitule "Contribution à la question de la symbolique chez les gens bien portants" (p. 320). Il s'agit d'un rêve rapporté et analysé par Alfred Robitsek et repris des "Zentralblatt für Psychanalyse"[4]. Le rêve n'est donc pas de Freud comme la moitié des exemples de cette section, et notamment le suivant "un rêve de Bismark" communiqué par Hanns Sachs, mais c'est bien Freud qui les met en perspective. Il s'agit avec celui-là de répondre à la critique que la symbolique des rêves vaudrait pour les névrosés mais pas pour les normaux. Le rêve, en anglais, est "d'une jeune fille non névrosée, de nature assez prude et réservée. J'apprends (c'est Robitsek qui parle) au cours de la conversation qu'elle est fiancée mais que son mariage rencontre des obstacles qui la font hésiter (p. 321). Le contexte de la "conversation" n'est pas autrement précisé, le récit du rêve et sa "traduction symbolique" tiennent en quelques lignes : elle me raconte spontanément le rêve suivant : "I arrange the centre of a table with flowers for a birthday". Questionnée, elle explique qu'en rêve elle se sentait comme à la maison (elle n'a pas de foyer en ce moment) et qu'elle éprouvait un sentiment de bonheur. La symbolique "populaire" me permet de traduire le rêve. Il exprime ses souhaits de fiancée : la table, avec les fleurs au milieu symbolise elle-même et ses organes génitaux ; elle se représente ses vœux d'avenir comme déjà exaucés, puisqu'elle pense à la naissance d'un enfant ; le mariage est donc passé depuis longtemps (p. 321).

Voici le rêve traduit : alors pourquoi diable trois pages de plus ? Précisément pour l'analyser et trouver confirmation à la traduction symbolique.

"Lors de l'analyse[5], je fis d'abord remarquer que "the centre of the table" est une expression peu habituelle, ce qu'elle concéda, mais naturellement je ne pus pas lui poser des questions directes. J'évitai soigneusement de lui suggérer le sens du symbole et lui demandai seulement ce qui lui venait à l'esprit pour les diverses parties de ce rêve" (p. 321-322).

Les associations, que je ne détaillerai pas, confirment que ces fleurs coûteuses pour lesquelles il faut payer : expensive flowers ; one has to pay for them" (p. 322), ont bien à voir avec la virginité de la jeune fille (Lilies of the valley = muguet est associé à la pureté) et la grossesse (carnation = œillet est associé à incarnation...) et qu'elle "s'identifie avec le fiancé, le représente "la préparant" à une naissance, donc en coït avec elle" (p. 323). Soit ! Mais qu'est-ce qui permet d'énoncer ainsi la pensée latente du rêve : "Si j'étais lui, je n'attendrais pas, mais je déflorerais la fiancée sans lui en demander la permission, j'emploierais la force" (p. 323) ? Assurément pas la "symbolique populaire" mais le mot "violets" qui n'est pas sans surprendre Robitsek lorsqu'il examine le sens des "trois fleurs symboliques" (p. 322) citées par la rêveuse : "je cherchai à comprendre le sens caché du mot violet qui paraissait bien peu sexuel ; je crus d'abord très hardi de l'expliquer par une association inconsciente avec le français viol. A ma grande surprise, la rêveuse l'associait à violate qui a, en anglais, le même sens. Le rêve utilise la grande ressemblance entre violet et violate (ils ne se distinguent que par un accent différent sur la dernière syllabe), pour indiquer, par la fleur, la pensée de la violence qui accompagne la défloration (ce mot emprunté également à la symbolique des fleurs) et peut être aussi pour indiquer une tendance masochiste de la jeune fille. C'est un bel exemple de mot-pont utilisé par les voies qui mènent vers l'inconscient" (p. 322).

C'est donc un signifiant qui le met sur la piste : il est question de viol. Mais est-ce ce viol qu'elle appelle de ses vœux pour satisfaire son désir sexuel ? Ou le prix qu'elle est prête à payer pour avoir un enfant ? Voire pour forcer le mariage ? (quels sont ces obstacles qu'elle rencontre ?) Ou encore le viol qui lui aurait donné naissance (elle était en rêve comme si elle avait été dans son foyer) (p. 321) ? Il faut pour en décider une autre indication, transférentielle celle-ci, de la place où la rêveuse met l'analyste et ce qu'elle répète du désir du rêve à lui raconter. Nous n'avons pas d'association sur le "pinks", annulé par la rêveuse et remplacé par "carnations", sinon "colour" annulé à son tour et remplacé par "incarnation" et où "l'insincérité montre que c'est en ce point qu'il y avait le plus de résistance" (p. 323). Dommage, ce rose (pink) nous eût peut-être conduits à un cochon (pig) dont précisément elle n'est près de voir la "couleur de la chair" (p. 323) s'il n'y met pas du sien. En outre, A. Robitsek nous livre peu ses propres pensées mais le sens où il penche nous indique assez celui où il aurait pu tomber ("j'évitai soigneusement de lui suggérer le sens du symbole" (p. 322) : à savoir saisir cette offre qu'elle lui fait de ses fleurs sur la table : "Interprétez-moi donc sans plus attendre !" l'invite notre ingénue puisque c'est ainsi qu'elle est indirectement caractérisée par A. Robitsek : "... les rêves ingénus (unbefangenen) des gens bien portants contiennent une symbolique beaucoup plus simple, plus claire et plus caractéristique que celle des névropathes, ..." (p. 321). Caractérisation reprise par Freud à l'issue de l'interprétation du rêve : "Ferenczi a fait observer avec raison que ce sont précisément les rêves des ingénus ("Traüme von Ahnungslosen") qui permettent de trouver le sens des symboles et la signification des rêves" (p. 324). Et l'ingénuité n'est-elle pas une façon d'appel au viol ?

Un pas de plus : soulignons que, dans le rêve qui précède, Freud écrit que "le rêveur ne pouvant nous donner d'autres souvenirs, nous avons le droit de chercher une interprétation symbolique" (p. 320). Notons qu'il fait suivre ce rêve de "l'ingénue" de celui de Bismarck que Hanns Sachs finit par interpréter, mais s'en retient, comme un rêve de conquête érotique : "résistance opposée à la pénétration, large chemin frayé par la cravache allongée, iraient dans ce sens mais ce n'est pas une base suffisante pour en conclure que des pensées et des désirs si définis parcourent le rêve" (p. 328).

Remarquons enfin que le mot "auxiliaire - au sens strict"(auxiliären du latin auxiliarus) dont il qualifie l'interprétation symbolique dans la note de 1925 (p. 250) signifie secours et est d'origine militaire. Pour avancer que chez Freud lui-même la question de la symbolique flirte avec celle du viol : sans doute les symboles sont des significations tentantes et il y a danger qu'on ne les utilise à des fins d'interprétations forcées quand l'analysant se refuse à faire part de ses associations.

C'est ce que Freud annonce dès la première phrase des "rêves typiques" (p. 210) : "Nous ne pouvons pas interpréter les rêves des autres s'ils ne veulent pas nous dire quelles pensées inconscientes se cachent derrière ; cela entrave fortement l'utilisation pratique de notre méthode". Et c'est ce qui insiste dans toute cette section sur la "symbolique" où Freud tente d'incorporer, par ajouts, au cours des rééditions successives, à son travail sur la Traumdeutung, les apports de plusieurs de ses disciples sur la "Traumsymbolik". Non sans peine, comme on l'a vu, et il est plaisant que cette section ait été introduite juste avant celle intitulée "Exemples de figurations, calculs et discours dans le rêve" (p. 347), datant en partie de 1900, en partie des rééditions ultérieures, où l'aisance de Freud à "déchiffrer les énigmes" apparaît à l'évidence dans un foisonnement d'exemples où l'interprétation s'appuie sur une expression prise à la lettre (une femme à qui l'on jette des animaux à la face = des noms d'oiseaux = des injures, p. 348), un jeu de mots dans ce rêve où "l'eau coule par-dessus" (flüssif/überflussig = fluide/superflu, p. 348), un signifiant équivoque (Ähren, l'épi, Ehre, l'honneur, p. 348)... et où Freud remarque explicitement : "Nous ne nous étonnerons pas qu'en pareil cas l'orthographe soit moins importante que le son des mots" (p. 348). L'orthographe, à viser l'univocité, étant évidemment garante de la signification.

Ainsi, cette section intercalée dans le travail du rêve se clôt par un retour à ce qu'il désigne au début du chapitre comme une "chimie de syllabes" (note p. 258), celle-là même, précise-t-il, que nous employons pour jouer sur les mots et qui lui vaudra le reproche que son rêveur est par trop spirituel et qui l'amènera, en réponse, à comparer la technique du jeu d'esprit avec le travail du rêve[6].


Du signifiant à la lettre

Mais ce travail du rêve avec les lettres n'est pas encore "la lettre", telle que Lacan l'amène, même si la coupure entre les syllabes n'est pas sans rapport avec cette fonction de bord qu'elle supporte. Pour aller plus loin dans cette voie, je me suis donc tourné vers des rêves analysés par Lacan. En fait, il en existe peu qui soient tirés de sa pratique : il évoque celui de "la résolution par césarienne" d'un fantasme de grossesse anale, par lequel il justifie le raccourcissement de la séance chez cet homme "dans un délai où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l'art de Dostoïevski."[7], ou, à plusieurs reprises, celui de femmes pourvues d'un phallus mais sans en livrer le matériel et l'analyse précis. En revanche, dans Le désir et son interprétation, il reprend longuement un rêve freudien du père mort et un rêve exposé à des fins didactiques par Ella Sharpe.

Le rêve de Freud, vous le connaissez, c'est celui de cet homme qui, après avoir assisté son père dans ses derniers moments longs et pénibles, le voit donc mort, avec ce commentaire peiné : "il était mort et il ne le savait pas." Rêve dont Freud donne le sens par une opération de "chirurgie langagière", en greffant dans l'énoncé un signifiant élidé qui lève son absurdité apparente, "selon son vœu" : Il était mort -selon son vœu (à lui le fils)- et il ne savait pas (le père) que c'était selon son vœu. Et Lacan fait la topologie de cette opération en l'inscrivant sur le graphe du désir : "il était mort" sur la ligne de l'énoncé, "il ne savait pas" sur la ligne de l'énonciation et "selon son vœu" sur la ligne du fantasme; le vœu conscient, lors de l'agonie, qu'il meure pour être délivré de cette souffrance, renvoyant au vœu œdipien infantile selon lequel le père est mort depuis longtemps. Le pas de plus que fait Lacan, c'est d'indiquer comment le fait pour le fils d'endosser la douleur du père lui permet de voiler, c'est la fonction du fantasme, ce phénomène plus fondamental qu'est sa dépendance d'être parlant au signifiant et, en fin de compte, au manque dans l'Autre auquel le fils sera, à son tour, confronté en fin de vie, à la mort du désir : "Tout ça pour ça !", pour traduire trivialement le mé phumaï d'Œdipe à colonne.

Le rêve d'Ella Sharpe, je ne vais pas le reprendre en détail, elle l'expose très longuement et Lacan en suit l'analyse précisément, c'est celui de cet homme qu'elle décrit comme très policé, très lisse, pas un poil qui dépasse, pas de manifestation d'affects et qui, le jour où il raconte ce rêve, tousse en montant l'escalier qui conduit au bureau d'Ella Sharpe. Manifestation discrète du sujet dont elle ne dit rien pour ne pas provoquer un retrait mais qu'il évoque lui-même spontanément comme étrange. C'est comme s'il avait voulu la prévenir de son arrivée pour ne pas risquer de déranger. Mais pourquoi ? Si on lui avait dit de monter, c'est qu'elle était seule. Et d'associer sur un souvenir où, adolescent, il toussait ainsi lorsque son frère ainé se trouvait dans sa chambre avec sa petite amie pour les prévenir de son arrivée, puis un autre où un chien s'était masturbé contre sa jambe et où il l'avait laissé faire, craignant d'être surpris, une fantaisie enfin, où se trouvant dans une pièce où il n'aurait pas du être, il avait eu l'idée, si quelqu'un venait, d'aboyer pour que l'on pense : ce n'est personne, ce n'est qu'un chien. C'est dans ce contexte qu'il raconte ce rêve immense où il est en voyage avec sa femme autour du monde et où il se trouve avoir, en sa présence, une relation sexuelle avec une autre femme qui tient une position active, ce qui, dit-il, l'aide grandement. Et il a cette pensée que pour la satisfaire, il devrait la masturber : "he should masturbate her." Et il relève que cette formule est incorrecte en anglais, "to masturbate" signifiant "se masturber", il ne peut pas être ainsi utilisé sous forme transitive. Je ne vais pas plus loin dans le détail de l'analyse très poussée et très fine de ce rêve au matériel très abondant mais dont Lacan relève qu'elle est biaisée par la théorie en vigueur qui amène Ella Sharpe à mettre au premier plan les éléments relatifs au rapport imaginaire de l'analysant à l'autre (s'effacer/coincer l'autre…) et à l'interpréter en termes de rétention d'agressivité pour ne pas s'exposer à l'agressivité d'autrui en retour. Là encore, la rectification de Lacan consistera en un repérage des éléments en jeu et de leur distribution entre les protagonistes, pour souligner qu'au-delà de ce rapport au petit autre, c'est le phallus que cet homme met à l'abri en le plaçant chez l'analyste et, dans ce rêve, chez sa femme observatrice : "il sauve sa dame."

Alors la lettre ?

On voit que dans ces deux rêves, n'est pas présent ce travail de la lettre. Evidemment, il s'agit de rêves de seconde main et Lacan fait avec le matériel qui lui est fourni et en abondance pour le rêve d'Ella Sharpe. Par ailleurs, nous sommes là en 1958-59 et cette question de la lettre n'a été alors évoquée que sous la forme de la lettre volée et de sa circulation entre les différents protagonistes. C'est là, essentiellement à un travail topologique et combinatoire auquel nous avons affaire, celui là-même que Levy-Strauss applique alors à la lecture des mythes : repérage des éléments en jeu, de leur distribution, de leurs relations dans la structure. Combinatoire dont Lacan dit, quelque part dans Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, qu'elle constitue, dans le développement de la science, un progrès. On pense bien sûr au tableau de Mendeleïev mais aussi, puisque Freud compare le déchiffrage du rêve à celui des hiéroglyphes, à Champollion pour qui elle permet l'établissement définitif de son alphabet (repérage de places et de correspondances homophoniques)[8] après qu'il a, évidemment, établi que certains signes sont à lire comme des sons et non comme des images. Pour Lacan, en l'occurrence, il s'agit de voir comment se distribuent ces différents éléments qu'il a situés sur le graphe : le sujet, le moi, le petit autre, le grand Autre, la demande, le désir, le phallus… Et l'on retrouve ici les deux plans déjà repérés par Freud : celui du déroulement de la chaîne signifiante avec tous les phénomènes qui peuvent s'y produire, grâce au jeu des signifiants, des phonèmes, des lettres, mais qui ne peuvent se saisir que si on les met en rapport structural avec ces différents éléments, objets, , instances qui sont mis en jeu de façon synchronique dès que quelqu'un parle et dont Lacan tente de rendre compte avec ce graphe, la situation transférentielle étant évidemment propice à les dégager.

A partir de là, je me suis dit qu'il y avait un deuxième tour à faire à propos de ce rêve du chapeau pour que l'analyse en soit complète. Elle a permis en effet de dégager le fantasme mais pas de le traverser pour, au-delà du rapport au père, appréhender ce rapport à l'Autre barré. Or, cet écart, cette embardée que le rêveur pourrait dessiner, n'est-ce pas précisément la lettre au sens lacanien, ce tracé qui vient là border cette place où manque un signifiant ? Et il n'est pas étonnant qu'avec ce chapeau qui finit par émerger des associations, ce soit une figuration symbolique du phallus qui vienne protéger l'analysant du manque dans L'Autre ? Manque dont il est toujours plus rassurant de penser qu'il est lié, conjoncturellement, à la défaillance imaginaire du père, qu'irrémédiablement, à notre condition, insensée, d'être parlants.


Le rêve : de la jouissance au désir

Jean Jacques CORRE

« Les analystes font comme s’ils n’avaient plus rien à dire sur le rêve, comme si la théorie du rêve était achevée. »

FREUD fait cette remarque au début du texte : « Révision de la théorie du rêve » (1932) en constatant que les contributions des psychanalystes se font de plus en plus rares sur ce sujet dans la Revue internationale de Psychanalyse, même que la rubrique permanente « Au sujet de l’interprétation du rêve »  a fini par disparaître.

Et pourtant, ajoute-t-il, la théorie du rêve est demeurée ce qu’il y a de plus caractéristique et de plus singulier dans la jeune science. Entre 1900 et 1932 il a persévéré dans sa recherche et son écriture sur ce thème et a écrit pas moins d’une vingtaine d’articles.

Dans la lignée de cette pertinence et de cette persévérance, à Dijon , au Cercle, le rêve a été remis au travail depuis 4 ans, et déjà, quelques années auparavant, avec Hervé PETIT nous étions quelques uns à avoir ébauché cette perspective par une lecture du Chapitre VI de l’Interprétation des rêves de FREUD.

Eh bien, plus j’avance sur ce terrain, plus les énoncés simples ont semblé se compliquer, parfois se diluer, et le rêve a perdu pour moi, de cette évidente clarté qui semblait avoir été condensée sous la formule :

«  Le rêve est réalisation d’un désir »

Et il me semble également que la part d’écriture du rêve est peut être déjà l’essentiel du travail au point de questionner la place de l’interprétation.

Je vais essayer de cheminer autour des questions : Un rêve ou des rêves ? Et quelle matrice semble nécessaire, pour prétendre à cette finalité freudienne qu’est l’interprétation ?

Je vais dans un premier temps m’attarder du côté des textes de FREUD. Ensuite je prendrai appui sur un exemple clinique. Et enfin j’essayerai d’ouvrir ou de redécouvrir des perspectives qui interrogent sur cette vision du rêve qui a pris des allures de chaos.

L’intérêt de FREUD pour le rêve n’a donc pas cessé avec la parution de « L’interprétation des rêves » (1900). Le nombre d’éditions et de rajouts est là pour en témoigner (la 8ème édition date de 1929), mais aussi des textes ultérieurs, pour n’en citer que quelques uns comme :

« Complément métapsychologique à la théorie du rêve » (1917),

« Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation du rêve » (1923), Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve dans son ensemble de 1925,

« Révision de la théorie du rêve » dans les « Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse » (1932),

« A propos de l’interprétation du rêve » (1938).

Je les égrène sans d’ailleurs les nommer tous parce que j’ai eu une jubilation presque obsessionnelle à passer de l’un à l’autre comme on le fait des pages du dictionnaire ou maintenant d’internet.

Tous textes, donc, qui ponctuent une incessante remise en chantier, même si parfois ils sont partiellement réécriture.

A fréquenter les textes avec leurs invariants et leurs modifications je me suis arrêté sur des énoncés et des points de vue qu’il me paraissait difficile de faire cohabiter.

* * * * *

Je propose de m’attarder sur deux points de butée :

1 – Comment faire cohabiter ces deux approches :

« Le rêve a pour fonction d’être le gardien du sommeil »

« L’interprétation du rêve est la voie royale qui mène à la connaissance de l’Inconscient dans la vie psychique. »

Ces deux assertions ne sont pas de même nature. L’une touche à la fonction et l’autre à l’utilisation qui peut en être faite à partir de la pratique de l’interprétation.

Alors en quoi me paraissent elles si inconciliables ?

D’un côté FREUD nous présente le rêve comme ayant une fonction simple :

«  On se voit donc contraint de n’attribuer au rêve qu’une seule utilité, une fonction unique : celle qui consiste à prévenir toute perturbation du sommeil. Le rêve peut être décrit comme le contingent que l’imaginaire octroie au maintien du sommeil » Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve dans son ensemble. (1925)

Fonction de préservation, fonction interne qui ne demande qu’à opérer au mieux pour ne pas provoquer de réveil, pour que n’émergent pas les effets des sollicitations pulsionnelles. Fonction liée au désir de dormir que FREUD rattache au Préconscient.

Si le rêve fait son office il n’y a pas d’effractions : le circuit interne est comme respecté : rien n’émerge. Ce qui laisse entendre qu’aucune trace ou indice ne nous permet de connaître le contenu de ces rêves et aucune trace ne permet de dire que l’on a rêvé. Il s’agit d’un rêve qui reste dans l’ombre d’un fonctionnement psychique en état de sommeil et qui reste dans un système clôt.

«  Il ressort de ces considérations que le contenu du rêve importe peu au Moi endormi tant que le rêve accomplit sa fonction, et que ce sont les rêves dont on n’a rien à dire au réveil qui ont le mieux rempli leur rôle », nous dit FREUD dans Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve dans son ensemble.

Nous voilà avec une perspective qui n’offre peu de brèches. Fin de mon intervention ?

« Mais il en va souvent autrement, poursuit il dans le même texte : nous nous rappelons nos rêves, parfois même pendant des années. Cela signifie que l’Inconscient refoulé a fait irruption dans le Moi normal. Nous savons qu’il faut voir dans le caractère effectif de cette irruption, le principal facteur de la signification psychopathologique du rêve. »

(« Chacun sait que le rêve peut être confus, inintelligible, voire absurde, ses données vont parfois à l’encontre de toute notion de réalité et nous nous y comportons comme des malades mentaux, du fait même que tant que nous rêvons, nous attribuons aux contenus du rêve une réalité objective »)

« Si nous parvenons à découvrir quelle force motive tel ou tel rêve, nous obtenons des informations inattendues sur les impulsions réprimées de l’Inconscient »

De cette irruption naît une toute autre perspective. FREUD, et c’est là l’essentiel de son apport, aborde et travaille le rêve comme un vecteur essentiel de l’approche de l’Inconscient.

Nous sommes alors aux prises avec le rêve qui ouvre et comme l’a dit Monique TRICOT lors d’une intervention au Cercle à Paris « cette voie royale est particulièrement liée à la Psychanalyse comme pratique de réveil »

Il est question d’un cheminement entrouvert vers une des énigmes du psychisme dans ce qu’elle a de plus subversif, du côté du rêve qui aspire à sortir de l’ombre et à laisser des traces. Traces qui toutes déformées qu’elles puissent être, sont comme des entailles qui laissent la possibilité de voies d’accès aux désirs inconscients.

Sommeil ou réveil ? Étrange hiatus qui pourrait nous amener à opposer les rêves qui réalisent leur fonction de permettre le sommeil à ceux qui font irruption et qui ouvre la voie à une appropriation par le sujet de ses désirs

Je suggère là de reprendre cette opposition en l’articulant à une différence de perspective entre la première et la deuxième topique à savoir l’écart entre le CA et l’Inconscient. Le rêve permettant le sommeil n’est peut être à envisager que comme réservoir de motions pulsionnelles et serait à envisager du côté du Ca. Le rêve qui fait irruption est peut être à envisager comme une écriture de l’Inconscient

2 - Autre point de butée (dans la perspective des rêves qui font irruption)

A propos du désir dans le rêve, qui est aujourd’hui un de nos points d’ancrage je rappelle ces formules freudiennes familières à tous :

«  Le rêve est l’accomplissement d’un désir » IDR .

Il a d’ailleurs infléchi cette formule dans les Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse en 1933 en disant : « Dites au moins que le rêve est la tentative d’un accomplissement de désir » (car la fixation traumatique peut empêcher la fonction du rêve.)

Toujours dans l’IDR : « Nous pouvons nous demander d’où vient chaque fois le désir qui se réalise dans le rêve ». Un peu plus loin il est question du « désir représenté dans le rêve ».

Ces différentes formulations déclinent une approche du rêve comme passeur de désirs comme un support permettant représentation et réalisation des désirs.

Après ces énoncés fondateurs, avec leurs variantes, FREUD parle vers la fin de l’IDR, et ultérieurement dans Complément métapsychologique à la théorie du rêve 1917, du « désir du rêve ». Etrange formule ! Ce n’est plus le désir dans le rêve, ou à travers le rêve.

Cette formulation laisse entendre une autonomie du rêve. Quel rapport alors avec le désir du rêveur ? Autonomie par rapport au sujet, autonomie par rapport au Conscient ? Questions !

Il s’agirait d’un processus indépendant qui échapperait ! Que ça échappe au sujet conscient, sûrement !

Quoi de plus déconcertant que cet affleurement d’images qui s’estompe aussi rapidement qu’il semble surgir à la conscience du réveil. Fugitives et hors sens. Point de fuite permanent à essayer de saisir ces figurations qui aussitôt venues à la lumière perdent leur qualité d’images et semblent irrémédiablement perdues, hors traces, anéanties par la lumière, comme si aucune zone d’ombre pouvait relever le défi de leur maintien comme images, et comme si aucune traduction ne pouvait assurer leur pérennité. (cf. la révélation de la photo)

Que ça échappe plus fondamentalement au sujet conscient, sûrement encore, si l’on prend en compte la force pulsionnelle qui est le ferment d’un désir provenant de l’Inconscient

Et troisième voie : que ça échappe renvoie aussi au processus de la formation du rêve. Cf. Complément métapsychologique

« Le processus commencé dans le préconscient (à partir des restes diurnes), et renforcé par l’Inconscient prend une voie rétrograde à travers l’Inconscient, vers la Perception qui s’impose à la conscience. Le rebroussement du cours de l’excitation du Préconscient à travers l’Inconscient, jusqu’à la Perception est en même temps le retour au stade ancien de l’accomplissement hallucinatoire du désir dans le cadre d’un rétablissement du narcissisme primitif »

Cf. le modèle de l’expérience de satisfaction élaboré dans l‘Esquisse pour une psychologie scientifique (lorsque l’état de tension réapparaît, chez le nourrisson, état de tension qui désormais implique une dimension de désir, le frayage rendra possible la réactivation des 2 images mnésiques [celle de l’objet et celle du mouvement] Cet investissement provoque quelque chose d’analogue à une perception c'est-à-dire une hallucination)

Des pensées y sont transposées en images, donc des représentations de mots sont ramenées aux représentations de choses qui leur correspondent, comme si dans l’ensemble une prise en considération de la figurabilité dominait le processus cf. le schéma de la lettre 52

Percp Signe de percp Inconsc Preconsc Consc

3 inscriptions différentes du matériau perceptif :

- Première inscription garde la trace des associations simultanées ; représentations de choses

- Deuxième inscription garde la trace des autres associations suivant un rapport de causalité : représentation des mots

- Troisième inscription correspond aux représentations verbales : moi officiel.

C’est seulement lorsque les représentations de mots sont des perceptions et non pas l’expression de pensées, qu’elles sont traitées comme des représentations de choses et subissent en elles mêmes les effets de la condensation et du déplacement.

L’achèvement du processus du rêve tient en ceci que le contenu de pensée, transformé par régression en un fantasme de désir devient conscient comme perception sensorielle. Lé désir du rêve est halluciné et trouve sous forme d’hallucination la croyance en la réalité de son accomplissement

La formation du fantasme de désir, et sa régression à l’hallucination sont les parties les plus essentielles du travail du rêve nous dit FREUD qui parle de psychose hallucinatoire de désir

Le rêve dans sa composante autour des représentations de choses et de son aspect hallucinatoire reste dans une inscription archaïque celle des signes de perception, d’un registre antérieur à l’Inconscient que FREUD identifie au niveau des représentations de mots

Pourtant ces inscriptions archaïques, grâce à un jeu associatif et grâce à un jeu de langage, mais aussi parce qu’une adresse permet de les inscrire dans un lieu psychique, dans une enveloppe psychique, dans une matrice dirait Mireille FAIVRE, prennent la forme d’une écriture, écriture à lire comme un rébus, écriture possible du désir, écriture cryptée du désir qui s’y montre en s’y camouflant, écriture de L’Inconscient.

L’écriture de L’Inconscient serait elle superposable au passage du désir du rêve au désir du rêveur ? C’est-à-dire à cette traduction qui permet de sortir du huis clos de cette satisfaction hallucinatoire (qui en termes lacaniens est du côté du réel et de la jouissance et du corps) pour faire advenir un texte, une écriture qui ne demande qu’à s’inscrire dans un registre symbolique de mots.

Qu’est ce qui permet ce passage ? Quelle est l’incise qui permet de sortir de la jouissance pour accéder au désir ?

* * * * *

Pour essayer de trouver des jalons, je vais prendre appui sur un travail clinique que j’avais exposé lors d’un Cartel sur le rêve.

Il s’agit d’un travail de longue haleine qui a débuté pour ce patient par un récit très répétitif, jusqu’à l’ennui, des retours à la maison du père ivre qui se révélait violent.

Jusqu’au jour où il fait le récit d’un rêve. Dans la suite du travail j’ai pointé deux autres rêves.

Voici le texte de ces trois rêves :

1 – Mon père qui a bu frappe ma mère, je suis là

2 – Mon père est vivant, il est à jeun, il n’a pas bu et prend plaisir à frapper ma mère

3 – Je reviens à mon rayon de poisson. Il y a quelqu’un à ma place. Alors je m’occupe à faire des bricoles dans le magasin, mais personne n’y fait attention. J’étais passif. Mon patron passe devant mon rayon en mobylette

Je vais cheminer avec vous dans ces trois rêves

Le premier

Court, incisif, il est comme une suite d’un récit souvent répété en boucle d’une situation traumatique vécue répétitivement dans l’enfance par cet homme. C’est comme un duplicata d’un scénario immuable,  avec cette variante qu’il est passé du récit d’une situation au rêve ou plutôt au cauchemar qui le réveille avec terreur.

Il le raconte comme si ce rêve ne lui appartenait pas totalement, comme s’il lui était dicté, comme d’autres patients parlent de leurs hallucinations. C’est un texte qui s’impose à lui, mais qui s’impose maintenant dans une figuration. C’est un texte plein qui ne laisse place ni à l’écart ni aux associations. Un texte manifeste qui ne laisse pas entrevoir de texte latent : pas de glissements qui permettraient un jeu de signifiants, de glissements de sens.

De ce récit de vie, de ce texte de rêve, ce Mr s’est construit une vérité : il sait qu’elle est l’origine de ses difficultés. Il sait quelles places ont été assignées au père, à la mère et à lui-même. Il suggère que sa vie est du côté de l’immuable : tout est figé à cause de l’alcoolisme paternel. Vérité qui a des accents de conviction délirante. (Ce qui signe un îlot psychotique, mais pas une structure psychotique, car il se trouve plutôt du côté de l’obsessionnel).

Vérité qui vient clore en donnant une réponse. Délire de savoir qui annule le désir de savoir

Ce rêve me parait proche d’une hallucination : le réel est maître, il ne laisse aucune place aux déploiement de sens et ne semble pas suggérer une autre écriture ou une traduction. Aucune association ne l’accompagne. Il semble se suffire à lui-même.

Pourtant il témoigne malgré tout d’une autre écriture : ce qui était récit de pure réalité devient rêve, avec l’émergence d’une angoisse, et avec le témoin que je suis sans véritable adresse, en tout cas je ne la discerne pas de suite.

Le second

« Mon père est vivant il est à jeun il n’a pas bu et prend plaisir à frapper ma mère »

Ce texte de rêve m’est adressé : « Mr CORRE je vais vous raconter un rêve »

Par ailleurs je reste en arrêt devant la modification du texte : ce n’est plus un duplicata de la réalité. Il met en avant une élision ; l’alcool disparaît. Je reprends « il » dans une précipitation que j’entends comme une invitation et une aspiration à déployer une polysémie de sens et de positions.

Le scénario jusqu’alors immuable a bougé. C’est dans ce mouvement que va peut être se loger un récit sous le sceau du travail du rêve et donc de L’Inconscient. C’est une langue nouvelle du rêve qui s’ouvre : une langue qui ouvre à la possibilité d’un scénario, d’une mise en scène.

Les associations sont peu nombreuses, mais il y en a au moins une : « J’étais là passif » association qui vient comme un écho du « je suis là » du premier rêve, avec un additif, et dont l’écho va se poursuivre dans le troisième rêve dans « à ma place »

Ce rêve a ultérieurement ouvert le champ des souvenirs et des évocations qui était jusque là très étriqué. Je n’en retiens que deux veines :

La première qui a trait à une amitié d’adolescence, quasi particulière. Ami avec qui il s’échappait de chez lui, avec qui il apprenait le chinois (du côté de la traduction ce Mr en connaît un rayon : il passe une grande partie de son temps à apprendre des langues du tibétain au navajo en passant par le wolof, le roumain le russe le chinois, et la liste ne s’arrête pas là). Ami avec il se réfugiait dans les églises. Ami de qui il a pu dire « il y avait de l’amour entre nous, pas sexuel bien sur, j’espère que vous ne vous méprenez pas »

La seconde touche à la lignée du côté paternel : lignée de femmes dans son témoignage, jusqu’au père, femmes espagnoles qui transmettaient la langue. Son père a rompu cette transmission et a aussi rompu la transmission d’un héritage après un conflit.

Ce rêve a aussi mis un terme à la conviction délirante et il semble avoir ouvert le désir de savoir 

Que s’est il passé entre le premier et le second rêve ? puis entre le second et le troisième ?

Cet homme m’intriguait : Il me semblait énigme, embourbé qu’il était dans son récit traumatique avec une jouissance à y rester et s’y diluer, immuable ! Il m’intriguait aussi par sa violence consciente, par ses souhaits de mort à l’égard du père (adolescent il dormait avec un couteau sous son lit au cas où son père aurait dépassé les bornes !!) Et finalement il m’intriguait par son rapport aux langues

Que d’intrigues ! Mais sur quelles scènes se nouent- elles ?

Dans un premier temps probablement démuni j’opte pour une position de témoin, je dois le dire assez passif, qui valide ses affects et qui est prêt à être intéressé par certains de ses thèmes signifiants comme l’énigme familiale ou l’intérêt pour les langues.

Je réalise que c’est quasiment une position assignée, comme la sienne et comme celle qui se réinscrit de manière redondante dans les rêves.

Il me scotche. Dans le transfert je suis devenu aussi immuable que lui. Je réalise que je suis comme pris dans une assignation à résidence et que je me trouve en position d’autre spéculaire ; rien de tel pour alimenter le délire. Et rien de tel pour empêcher les métaphorisations

Et si il était question de place ? De la sienne et dans le transfert de la mienne ?

Je me décale alors de la position assignée en intervenant et en essayant de me faufiler sur le terrain de l’élision, élision de l’alcool dans le second rêve

Sûrement que l’élision pourrait m’entraîner sur la voie de l’entrevoir comme l’élision d’un attribut paternel, symbole phallique, ce qui pourrait s’entendre, mais je retiendrai l’élision comme phénomène de soustraction. Je suis soustrait de ma position d’analyste comme il est soustrait de sa position de sujet. C’est dans le transfert que ça émerge et c’est dans le transfert que ça doit se traiter

A m’y situer différemment il y a comme une incise qui permet un effet métaphorique effet de coupure, effet d’ombre, effet de sens qui ne tient pas au contenu, mais qui tient aux places : place du sujet place de l’analyste

Comme la remarque LACAN dans sa reprise du rêve freudien dit rêve du père mort (FREUD «  Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique » et LACAN séminaire 6 « le désir et son interprétation »)

Ce rêve est celui d’un homme en deuil de son père, qu’il a assisté dans les longs tourments de sa fin. Il se présente ainsi : le père était encore en vie et il lui parlait comme naguère. Il n’en éprouvait pas moins de façon extrêmement douloureuse le sentiment que son père était déjà mort alors «  qu’il n’en savait rien »

Aucun autre moyen ne conduit à l’intelligence de ce rêve dit FREUD, que l’adjonction «  selon son vœu ».

LACAN remarque que la simple restitution de ces termes « selon son vœu » du point de vue de ce que FREUD désigne comme le but de l’interprétation, ne donne strictement rien. Car on restitue quelque chose que le sujet connaît parfaitement. Pendant la maladie de son père cet homme a effectivement souhaité à son père la mort comme fin de ses tourments

LACAN note que si le rêve soustrait à un texte quelque chose qui n’est nullement dérobé à la conscience, c’est ce phénomène de soustraction qui prend valeur positive Il s’agit d’une élision et l’effet de cette élision peut être qualifiée de métaphorique. Dans cette métaphore de l’élision une signification surgit

L’accent de l’interprétation doit porter selon LACAN non pas sur la restitution des signifiants refoulés mais sur le rapport du sujet à ces signifiants refoulés

Pour revenir à notre rêve , n’est ce pas là l’incise qui va permettre l’accès aux métaphorisations du troisième rêve ? Et qui pourront ouvrir le champ de la qualité des positions : actif ou passif.

[L’actif est dévolu au père. Le passif lui revient dans une identification à la mère et qui introduit à une possible version homosexuelle]

N’est ce pas à partir de ces métaphorisations que » va pouvoir se tisser une autre langue du rêve avec un discours manifeste et un discours latent ?

* * * * *

Cet exemple a retenu mon attention comme exemple de traduction d’une langue dans un autre et de manière analogique nous pouvons peut être avancer que l’irruption d’un rêve est tout à la fois réussite et échec .

Echec de la fonction de préservation du sommeil, réussite de la traduction, réussite de l’écriture de l’Inconscient parle biais du travail du rêve, réussite de la mise en jeu de la trame du désir.

Pourtant une interrogation reste sur ce qui permet ce passage

L’irruption hors d’une réalisation purement hallucinatoire suppose une adresse ou peut être un changement d’adresse : du narcissisme à l’autre, adresse comme un appel, comme le cri de l’enfant attendant sa traduction.

Pourtant l’adresse seule ne suffit pas, car il faut que cette adresse s’inscrive dans une expérience de langage, expérience symbolique qui permet les découpes, mais qui est aussi celle du désir de l’Autre.

Seul le transfert peut permettre que cette traduction mette en jeu une trame désirante, et dans cet espace le sujet alors peut se constituer comme sujet de ses désirs .

Je conclurai par une citation de FREUD :

« Personne ne peut pratiquer l’interprétation du rêve comme une activité isolée : elle est partie intégrante du travail analytique. » (Quelques notes additionnelles à l’interprétation du rêve. )

Juin 2010

 


Le désir ou les désirs dans le rêve

Gilles MONCHICOURT

S’il fallait donner un titre à ce petit texte ce serait « le rêve, sa place sa fonction, sa nécessité dans la cure et le désir de l’analyste ». Vaste programme que je ne vais qu’effleurer…

Cette question du rêve me laisse songeur !

Au cours de ces années de travail nous avons pu mettre en évidence le travail d’écriture du rêve et son intérêt dans la cure, au risque d’une idéalisation.

Effectivement, le rêve est une formation de l’inconscient au même titre que les lapsus, les actes manqués et les symptômes.

Certes, le rêve est l’expression de multiples désirs mais il peut être aussi considéré en tant que « tentative de guérison » comme le délire. Or il n’est question que de tentative à chaque fois insuffisante. Nous en avons évoqué les aspects à la fois de tentative de symbolisation et d’échec de cette tentative avec les rêves traumatiques. Le travail du rêve est donc à renouveler ou plus exactement à compléter par le travail du dire dans la cure.

Pour aborder cette question de la limite du travail du rêve je vais m’appuyer sur trois pistes indiqués par Freud lui même, Lacan et Douville.

Freud : la production de rêves peut signer une résistance.

Lacan : le rêve est menteur.

Douville : le rêve comme échec de la secondarisation.

I - La production de rêves comme résistance

Nous allons nous appuyer sur l’article de Freud  « Le maniement de l’interprétation des rêves en psychanalyse » (1912) que vous pourrez trouver dans « La technique psychanalytique ». Dans cet article Freud prévient qu’il ne va pas parler de la façon d’interpréter les rêves ni de l’emploi des interprétations, mais « seulement de la manière dont l’analyste doit se servir de l’art d’utiliser ces interprétations au cours du traitement analytique ».

Freud pointe l’impossibilité d’interpréter l’ensemble des rêves amenés par l’analysant car les rêves qui surgissent en cours de traitement sont de plus en plus longs et de plus en plus obscurs. Le temps des séances ne suffit pas. L’abondance de rêves exprime une résistance à la cure.

«Parfois la production onirique est si abondante et les progrès du malade au point de vue de leur compréhension, si lents que l’analyste se voit forcé d’admettre que cette sorte de richesse en matériaux n’est que l’expression d’une résistance ».

Freud précise d’ailleurs que la résistance risque d’être produite par l’analyste lui même : « il ne convient presque jamais que le but thérapeutique cède le pas à l’intérêt suscité par l’interprétation du rêve »… « il faut se garder de montrer, pour l’élucidation des rêves, un trop vif intérêt car l’on risquerait alors de faire croire au malade que le travail stagnerait s’il n’apportait pas de songes »…

Gisèle Chaboudez en conclusion de son livre « L’équation des rêves » précise qu’ «il est essentiel, que dans chaque séance comportant un rêve, que jamais une jouissance à déchiffrer ne prenne le pas sur ce que le rêve apporte, quant aux solutions forgées par l’inconscient. Elle le rendrait inutilisable pour l’analyse et pervertirait la position de l’analyste. »

Derrière ces mises en garde, j’entends que le désir de l’analyste risque de faire résistance à l’analyse.

Rappelons nous la formule de Lacan « dans tous les cas où nous nous trouvons en présence d’une résistance du sujet, cette résistance est celle de l’analyste »[9]

Donc, ne pas se focaliser sur les rêves et leur interprétation ! A cette époque Freud pouvait dire « L’analyste doit plutôt convaincre le patient du fait que l’analyse, même si les rêves font défaut et quel que soit l’intérêt de ces derniers, ne peut manquer de matériaux. »

Quelques années plus tard, lorsqu’il élaborera la question des résistances (in Inhibition, Symptôme, angoisse), il ira encore plus loin posant d’ailleurs une question toujours d’actualité : « comment sauver la psychanalyse si elle perd sa justification thérapeutique ? » C’est la confrontation à la psychose qui l’amène à la révision de sa découverte et donc de l’inconscient.

Olivier Grignon[10] dit cela très clairement, je le cite donc : «Il (Freud) ne renie pas sa découverte, mais la cure dirigée sur la seule écoute des formations de l’inconscient, ça ne marche pas, -ou ça ne marche plus. Ça ne suffit pas. »

D’une façon naïve surement , je me demande quel est l’intérêt du rêve dans la cure dès lors qu’elle n’a pas (plus) de visée thérapeutique. C’est une autre façon d’introduire la question du désir de l’analyste.

Reprenons notre lecture de l’article de Freud :

Il évoque ensuite les rêves programmes, les rêves biographiques qui sont une traduction en langage onirique de tout le contenu de la névrose. Pour ces rêves, comme pour le symptôme principal, l’élucidation ne pourra se faire que vers la fin du traitement.

Ce constat est également vrai pour les rêves survenu au début du traitement. « on doit se déclarer satisfait si, en tentant d’interpréter, on arrive à découvrir ne fût-ce qu’un seul émoi de désir pathogène ».

Freud met en garde les analystes, notamment expert, concernant « ces rêves initiaux qui sont pour ainsi dire naïfs et révèlent, à la façon de personnes dites normales, bien des choses à l’auditeur » sur la tentation de les interpréter sans prendre en compte le rythme du patient.

Cela dit l’autre risque consiste en initier le patient au maniement de l’interprétation onirique : les rêves deviendront plus obscurs. « toutes les notions acquises relatives au rêve servent aussi de mise en garde au cours de son élaboration ».

Je souligne là, m’appuyant sur ce que nous dit Freud, cet aller et retour entre le patient et l’analyste dans la production, l’ élaboration du rêve.

Freud dénonce d’ailleurs la demande de certains analystes faite à leur patient de fixer par écrit dès leur réveil chacun de leurs rêves. Car «si même … le texte du rêve échappe péniblement à l’oubli, on se convainc sans peine que le malade n’en tire aucun profit. Les associations se rapportant au texte onirique font défaut et tout se passe comme si le rêve n’avait pas été conservé ».

Pour terminer son article Freud mentionne les rêves de « dépendance » ou d’attestation, faciles à interpréter et dont la traduction ne fournit rien de plus que ce que le traitement a pu découvrir dans les matériaux précédents. Tout se passe comme si le patient avait l’amabilité d’apporter, sous forme de rêves, exactement ce que nous venions juste auparavant de lui « suggérer ».

Donc retenons de cet article :

- La production abondante de rêves comme résistance

- L’intérêt de l’analyste pour le rêve comme favorisant cette résistance

o En détournant le patient d’autres matériaux

o En tentant de réduire à tort le temps nécessaire au traitement (interprétation hâtive, ou trop complète)

o En obscurcissant le contenu des rêves

o En favorisant leur oubli (en proposant de les écrire)

o En conduisant la production de rêves de dépendance.

Pour notre question d’aujourd’hui désir ou désirs cet article amène me semble t’il la question du désir de l’analyste dans la production des rêves et leur arrivée sur la scène de la cure…

II - Le rêve ment.

Si le rêve n’est qu’un matériau parmi d’autres, non suffisant, se pose alors la question de son intérêt dans la cure voire de sa nécessité.

La première proposition de l’intérêt du rêve consiste à dire qu’il est le révélateur des désirs inconscients en tant qu’il les réalise. Il conviendrait alors de se focaliser sur les idées latentes du rêve. Cette première théorie est dénoncée par Freud lui même.

Je m’appuie sur la thèse d’Olivier Grignon p 166 et 173 rapportant que pour Freud « confondre le rêve avec les idées latentes est une déviation si grave qu’elle pourrait rendre vains tous les efforts de la psychanalyse ». « Le décryptage des idées latentes préconscientes qui sont passées comme telles dans le rêve, n’intéresse pas Freud. Ce n’est pas l’inconscient ».

Giselle Chaboudez illustre cela simplement par cet exemple « tel rêve de guérison pourra… n’être qu’un vœu d’en finir avec l’analyse »

Cet écart entre rêve et désir préconscient a été relevé par Freud et retravaillé par Lacan à propos des rêves de la jeune homosexuelle.

Lacan dans la leçon du 23 janvier 1963[11] commente le cas d’homosexualité féminine présenté par Freud dans Névrose, psychose et perversion pour proposer sa distinction entre passage à l’acte et acting-out.

De trouver dans cette leçon cette distinction alors que j’y cherchais des éléments sur le rêve m’a fait venir cette formule : « le rêve est à l’hallucination ce que l’acting-out est au passage à l’acte ». En effet, cela serait surement à affiner :

- Le passage à l’acte est un acte sans parole (il n’a pas de sens), alors que l’acting-out est un acte qui peut être repris dans une verbalisation (il a un sens).

- Rêve et acting-out ont une adresse contrairement à l’hallucination et au passage à l’acte

« Dans le passage à l’acte c’est le sujet qui disparaît de la scène, qui s’en évade. Dans l’acting-out, bien au contraire, le sujet fait monter sur la scène l’objet a, celui qui en quelque sorte la cause, l’objet de la mise en scène du drame ou plutôt de la tragi-comédie qui s’y jouait jusqu’alors, avec la complicité du sujet » Liliane Fainsilber[12].

Mais ce qui nous intéresse ici se trouve en fin de leçon : ce par quoi Freud caractérise le cas c’est que « cette patiente… lui mentait en rêve ».

« En effet ,les rêves de cette patiente marquent tous les jours de plus grands progrès vers le sexe auquel elle est destinée, mais Freud n’y croit pas un seul instant » («  et pour cause, car la malade qui lui rapporte ses rêves lui dit en même temps – Mais oui, bien sûr, ça va me permettre de me marier, et ça me permettra, en même temps, de plus belle, de m’occuper des femmes » ). p 151

« elle le lui dit elle-même que ses rêves sont menteurs »

Ce qu’il m’intéresse de développer là est cette nature du rêve comme co-construit par l’analysant et l’analyste dans la cure. Il me semble que l’aspect mensonger du rêve tient dans sa « contamination » par le désir de l’analyste.

Dans cette cure de la jeune homosexuelle Freud a pu dire à sa patiente « Quand je vous montre les motions les plus profondes de votre psychisme, pour vous, c’est comme si je vous lisais un article de journal »[13](p296).

Cette réaction de la patiente fait écho à celle de Dora lorsque Freud lui demande si elle sait que « coffret à bijoux » est une expression employée pour désigner les organes génitaux féminins : elle lui répond « je savais que vous alliez dire cela ». Cette réponse signifiait en fait « que le désir de l’analyste n’était que trop présent »[14]

En ce sens les rêves de la jeune homosexuelle, dont Freud se garde bien de nous donner le texte, réalisent, certainement, le désir de Freud.

Conclusion de ce chapitre : la lecture des rêves visant la compréhension des pensées latentes peut être considérée comme non suffisante, voire même inutile ou, pire encore, néfaste.

Une deuxième théorie consiste à dire que (Grignon p 168) « les pensées latentes sont transformées en rêve manifeste, par le travail du rêve ; mais le désir inconscient se tient dans le travail du rêve lui-même ». Dans cette théorie c’est le travail du rêve qui est important, car c’est là que se tient le désir inconscient, au cœur des processus primaires ». (souligné par Grignon).

Cette deuxième théorie pourrait être développé à partir de ce qu’il me semble avoir saisi du discours de Douville du rêve comme échec de la secondarisation. Mais je vous ai annoncé aborder cette question dans d’autres temps.

Permettez moi d’oser avancer une troisième théorie : Le rapport du sujet à son désir apparaît dans la façon dont le sujet apporte son rêve dans la cure, dans le transfert. Le désir de l’analyste apparaît dans l’intention qu’il met en œuvre pour accueillir cette façon par laquelle est amenée ce matériau.

Depuis que nous nous sommes donnés comme sujet d’étude le rêve, j’ai particulièrement été attentif, comme d’autres, aux rêves apportés par les analysants. J’ai d’abord voulu les noter les retenir, les analyser etc. jusqu’au moment, où pour reprendre mon propos du début, je me suis rendu compte de l’impossibilité de travailler tout ces matériaux qui « curieusement » venaient en masse.

Alors j’en suis passé par redouter les moments où un analysant apportait un rêve en me disant qu’il faudrait que j’en fasse quelque chose d’intelligent…

Et puis, je me suis dégagé de cette fausse contrainte. Mais, il m’est resté que des rêves « me parlaient », d’autres m’encombraient, ou bien m’emmerdaient, ou me gavaient ou venaient comme des cadeaux, des défis etc.

Bref, ces rêves me sont apparus comme des objets. Certains analysants disent bien qu’ils ont fait un rêve. D’autres racontent leur rêve comme il déposerait un objet sans plus rien en faire en suite.

Penser le rêve comme un objet permet de supposer que le désir du sujet est là en jeu dans le lien que le sujet établi avec cet objet. Plus exactement je pense qu’il convient d’être également, principalement, attentif à la façon dont le sujet traite son rêve ou plus exactement le désir en cause dans son rêve.

Pour tenter d’être compris je vous propose ce petit moment clinique : un homme m’apporte un rêve que lui a raconté sa femme ! Elle a rêvé que le couple se séparait. Monsieur me dit « ce rêve était effrayant pour elle ».

Evidemment l’idée de la séparation est en discussion au sein du couple. Non seulement cela ne me regarde pas de savoir ce qu’ils vont décider. Mais ici ce n’est pas non plus, à mon sens, intéressant de reprendre avec l’analysant quelque chose de son envie ou non de se séparer de sa femme. Ce que j’ai préféré entendre c’est que cet objet rêve il l’amenait en disant qu’il n’était pas à lui. C’est bien cela qui est en jeu : c’est son rapport à cet objet, ou pour faire un pas de plus, son rapport à son désir. Il fait porter son désir par l’Autre. Lacan nous le dit « Lui n’est pas là où son désir est en jeu »[15]. Lui = Vous l’aurez reconnu à sa difficulté à formuler son désir c’est le sujet obsessionnel. La séparation dont il parle se situe entre lui, le Moi , et lui le je, le sujet de l’inconscient.

Autre vignette clinique :

Hier, un jeune homme après un an de cure et quelques jours avant la fin de ses séances avec moi –il change de région – me dit « je ne me souviens toujours pas de mes rêves, ça me travaille »

Le rêve, son souvenir, est un objet qu’il n’arrive pas à me donner et son départ approche. Il se sent en dette. Dans sa famille tout est affaire de dettes avec du « vrai » argent (pension alimentaire non payée, spoliation lors d’héritage etc.). Ce jeune homme ne me doit pas d’argent… pour l’instant ? Mais pour lui reste cette dette symbolique. Or il a tort : ce qu’il ne peut savoir c’est qu’il m’a fait un cadeau avec sa difficulté. Ses non-souvenirs de rêves me servent à illustrer mon propos aujourd’hui.

Une autre façon, d’appréhender le rêve comme objet nous est donné par Jean-Richard Freymann dans son livre « la naissance du désir ». Il fait du rêve un objet sonore : je le cite (p67) « On oublie trop souvent la musicalité d’un rêve qui se narre. Ecoutez le récit de la belle bouchère, sa musicalité… Il ya quelque chose d’extraordinaire dans le rapport musical du désir (même si c’est en français) !

je veux donner un diner mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. je voudrais aller faire des achats mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué et je dois renoncer au désir de donner un diner.

Ce sont des formules discursives. Ecoutez : élan vers… frustration. Elan vers… frustration. Elan vers… frustration. Aboutissement : privation. Et mise en contour du désir. »

C’est dans cette musicalité que Freymann repère le désir de l’hystérique( le désir de désirer). « je vous ai fait écouter, la musique de cet « élan vers… frustration » aboutissant à la privation et au désir, c’est quelque chose que Lacan a repéré lorsqu’il dit que « dans un rêve se signifie un désir », ce qui est plus que de dire qu’un rêve est l’accomplissement d’un désir, chose difficile à comprendre. Dire qu’un désir s’y signifie, c’est aujourd’hui plus juste ».

Ce que nous amène Freymann me semble bien expliciter ce que je tente de dire de la nature d’objet du rêve.

Où se trouve le désir de l’analyste dans son rapport à cet objet sonore ? Le désir de l’analyste se trouve dans une intentionnalité… qui est saisissable dans cette définition, fabuleuse, de la musique donnée par Luciano Bério (musicien italien contemporain) : « la musique, c’est ce qu’on écoute avec l’intention d’écouter de la musique »



[1] Freud S., 1900, L'interprétation des rêves, Paris, PUF, 1926.

[2] Les nouvelles traductions françaises rendent davantage compte de cette composition clairement indiquée dans Die Traumdeutung, Studien Ausgabe Band II, Fischerwissenschaft, 1982, que j'ai utilisée pour le texte allemand.

[3] Une fois dans une note de bas de page de 1909 (p. 333 rappelée p. 336), à propos de la signification d'accouchement des rêves d'arrachage de dent chez les femmes.

[4] Robitsek A., 1911, "Zur Frage der Symbolik in den Träumen gesunder", Zentralblatt für Psychoanalyse, II, P. 340.

[5] Ce "lors de l'analyse" est inventé avec bonheur par le traducteur pour opposer interprétation symbolique et interprétation à partir des associations, la phrase originale est "Ich mache sie darauf aufmerksam". Freud S., Die Traumdeutung, Studien Ausgabe, Band II, Fischerwissenschaft, 1982, p. 367.

[6] Freud S., 1905, Le mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient, Paris, Gallimard, 1930.

[7] Lacan J., 1953, "Fonction et champ de la parole et du langage", Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 315.

[8] Allouch. J., 1984, Lettre pour lettre transcrire, traduire, translittérer, Littoral, Erès.

[9]Lacan, le Désir et son interprétation, leçon du 11 février 1959, p 249

[10] Olivier Grignon, Le corps des Larmes, p 152

[11] Lacan, le Séminaire X, L’angoisse, chapitre 4, p 151-152

[12] Liliane Fainsilber, article La jouïssance, le désir et le symptôme (sur internet)

[13] Anna G, mon analyse avec le professeur Freud, article de August Ruhs, p 295-321

[14] Moustapha Safouan, le transfert et le désir de l’analyste, p31

[15] Jacques Lacan, le désir et son interprétation, 10 juin 1959, cité par Erik Porge in Jacques LACAN, un psychanalyste, p50

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