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Ses publications Le Cercle Freudien https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=section&id=7&Itemid=54 Wed, 16 Jun 2021 13:53:55 +0000 Joomla! 1.5 - Open Source Content Management fr-fr Aider les gens dans leur cherche du sens Yan HELAI https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=47:rencontre-avec-yan-helai-et-jiang-yu&catid=51:textes-des-rencontres-des-samedis-2012-2013&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=47:rencontre-avec-yan-helai-et-jiang-yu&catid=51:textes-des-rencontres-des-samedis-2012-2013&Itemid=54 Aider les gens dans leur cherche du sens

IIntroduction

Le grand tremblement de terre a eu lieu dans la province de Sichuan en Chine le 12 mai 2008. Environ 3 mois après, je suis allé dans cette région. J’ai travaillé là 56 jours dans le cadre de MSF (Médecins Sans Frontières). Je suis chinois. J’ai étudié et travaillé environ dix années à Chengdu, la capitale de Sichuan qui est près de la région du séisme. Pour moi, je n’ai pas beaucoup de difficultés avec la langue chinoise et le dialecte, ainsi qu'avec la culture chinoise et locale.

Lors que j’étais sur le site, la majorité des survivants avaient quelques symptômes de PTSD (Post-traumatic stress disorder): le deuil, l'insomnie, le mal à la tête, l’irritation, l’amnésie, la crainte, la dépression, etc… Mais il n' y eut pas beaucoup de gens qui arrivèrent à nos maisons de consultation pour chercher l’aide du “psy”. Il est possible de faire l'hypothèse de quelques causes :

1. Trois mois après le séisme, beaucoup de gens se sentirent mieux qu’au début du séisme. En ce moment-là, les symptômes de PTSD n’ont pas augmentés.

2. Pour la majorité chinoise, la « maladie psychique » (心理病 xinlibing) est toujours terrible. Il y a un malentendu : on pense généralement que seulement les gens qui ont une maladie mentale ont besoin de l'aide d'un “psy”. Que quelqu'un puisse avoir une maladie mentale est vécu comme un scandale. Donc quand l’on se présente, selon l’habitude de MSF, en proposant de donner une aide “psy”, la première réaction des gens locaux est le refus.

3. Beaucoup de gens ne savaient pas que ce sont les symptômes psychologiques : Lorsqu'ils ne supportaient pas leurs symptômes, ils faisaient appel aux médecins (mais toujours ne pas aux psychiatres) pour obtenir quelques médicaments.

4. Le collectivisme et la culture chinoise ont beaucoup d'influence pour le retour à la vie normale. Par exemple, durant le séisme, si un membre de famille a été perdu et que le cadavre n’a pas été retrouvé, la famille dépose dans le cercueil son vêtement et son chapeau comme représentant le vrai cadavre. Elle célèbre la cérémonie funèbre et donne une tombe au mort. Telle est la tradition chinoise. Anciennement, les Chinois faisaient déjà comme ça. La tombe dans laquelle le vêtement et le chapeau sont déposés s’appelle « yiguanzhong (衣冠冢) »[1]. Bien sûr, cette tombe est différente de la vraie tombe, mais lorsque le cadavre n’a pas été retrouvé, ce rituel n'est pas une mauvaise méthode pour accomplir le travail de deuil.

5. L’auto-traitement. Je pense que beaucoup des survivants savent comment se soigner. S'il leur arrive de se sentir mal, ils utilisent quelque méthode traditionnelle, ou inventée par eux-même.

Pour être plus clair je vais raconter une histoire que j’ai vécue sur le terrain. Celle d'un enfant qui avait 2 ans quand le séisme a eu lieu. Il a perdu son grand-père qui l’aimait beaucoup. Quand le séisme a eu lieu, son grand-père et huit autres personnes creusèrent dans la montagne pour chercher du minerai (chaux[2]). La montagne s’écroula. L'enfant ayant quelque nourriture survécut mais il ne recouvrit pas sa santé, il resta maigre. Environ un mois et demi après le séisme, alors qu'il était allé au marché avec sa grande-mère, il vit un jouet, un camion-pelleteuse, avec lequel il voulut jouer et emmener avec lui. Mais, pour sa grande-mère, ce jouet était cher. Elle ne voulut pas le lui acheter. L’enfant insista pour le prendre. Il cria et refusa de partir. Pour calmer son petit-fils la grand-mère ne trouva pas d' autre solution que de lui acheter ce jouet.

Ensuite sa famille constata une chose très surprenante : ce garçon jouait avec ce jouet toute la journée. Petit à petit sa santé s'améliora. Sa famille reconnut que ce fut une bonne chose pour ce garçon. Quand il abîma le jouet-pelleteuse, sa famille lui en acheta un autre… Un mois et demi plus tard il avait abîmé quatre camions-pelleteuses ! Lorsque j’ai rencontré ce garçon, il avait déjà retrouvé la bonne santé qu'il avait avant le séisme. Il a encore joué avec son jouet-pelleteuse : de façon un peu violente, tout en jouant, il disait quelques courtes phrases, d'une voix est un peu haute, un peu vague aussi[3].

6.7…

L’on peut trouver aussi d'autres causes qui ont toutes leurs raisons d'être.

C'est dans ce contexte que j’ai commencé mon travail avec notre équipe…

IIÉnoncé du thème principal

Au début, en effet, je ne fus pas certain de pouvoir bien travailler sur le terrain. C'était la première fois que je travaillais comme volontaire dans la région de la catastrophe. Au début, je ne savais pas si la formation que j’avais reçue à Chengdu et à Paris me serait utile ou pas dans mon approche des survivants. Mais, je savais une seule chose : je devais ouvrir mes oreilles, ouvrir mes yeux, toujours fermer ma bouche. A partir de ça, j’ai essayé d'entrer en contact avec les survivants…

Maintenant, je suis revenu de la région. Mon but, ici, est d’exposer mon expérience sur ce qui s'est passé là-bas aussi simplement que je le peux. Je pense que cette expérience est signifiante pour moi, et peut-être pour d’autres qui travaillent dans le même champ des « psy ». Je souligne que c’est les survivants qui m’inspirent la plupart de mes idées.

Pendant le travail, petit à petit, je compris ce que je pouvais faire : après la catastrophe, si les survivants ont perdu le sens de la vie, s’ils veulent chercher le sens, s’ils veulent travailler avec moi, ou précisément, s’ils acceptent de parler avec moi, je peux essayer d' aider les gens dans leur cherche du sens, d’un nouveau sens, je peux les aider à retrouver de sens à leur vie, même si dans l’immediat, leur vie leur apparait ne plus avoir de sens. Ce n’est pas seulement dans le cadre de la consultation, mais aussi durant les visites à domicile. Telle fut l’aide psychologique que j'ai pu apporter telle que je la conçois. Voila ce que j’ai pu faire sur le terrain en tant que psychologue volontaire.

Pour expliquer l’idée d' « aider les gens dans leur cherche du sens », je voudrais exposer de petites histoires telles que je les ai vécues là-bas.

III(ou) : S’il y a quelque chose dans le coeur, laisse-le sortir.

Mais un peu de patience est nécessaire. Avant de raconter la première histoire, j’ai besoin d'expliquer une petite chose qui, je pense, provient de la culture locale.

Dans la région, si quelqu’un se sent mal mentalement, si quelqu’un a quelque symptôme psychologique, on peut dire qu'il est « ou qi » selon le dialecte. En effet, dans mon travail, j’ai entendu maintes fois que les survivants m’ont dit : « je suis “ou qi” (wo zai ouqi 我在怄气), j’ai été “ouqi” (wo ou qi le 我怄气了) ». « ou qi », qu'est ce que cela veut dire ? Dans le dictionnaire de chinois-français, « ou qi » est expliqué comme « être agacé, être contrarié, prouver de l'agacement, se vexer, bouder, faire la tête » ; dans le dictionnaire de chinois-anglais, il est défini comme « sulk, to be difficult and sulky, to be annoyed, to become exasperated ».

Mais, je sais que ce n’est pas aussi simple que ça. Si l’on fait une petite analyse du caractère chinois : (ou)[4], je crois, on pourra obtenir quelque révélation de la raison pour laquelle les gens disent toujours « ou qi ».

(ou) se compose de deux parties : (xin) et (qu). (xin) est « cœur » ou « mental » ; (qu) est, dans le premier dictionnaire de Chine, « cacher quelque chose » ou « quelque chose sous-jacent »[5]. Donc, (ou), c’est dire que dans le cœur (ou mental), ou sur le cœur, il y a quelques choses cachées ou sous-jacentes. Quand quelqu’un dit je suis « ou qi », il veut dire : « il y a quelque chose dans mon coeur, je ne peux pas trouver de solution pour le laisser sortir ». Ou bien, on peut le dire plus profondément : « je ne peux pas trouver quelque sens qui puissent représenter mes pensées ou les sentiments de mon cœur. »

Au contraire, il y a un autre caractère chinois : (ou). Il a la même prononciation que (ou), mais il se compose de deux parties : (kou) et (qu), (kou) est « bouche », la signification de (ou) est « vomir ». La relation entre ces deux caractères chinois m’a laissé facilement penser au cas de « Anna O » dans le début de l’histoire de psychanalyse, c’est la catharsis, autrement dit : s’il y a quelque chose dans le cœur, laisse-le sortir :

Maintenant, je vais évoquer une première histoire:

J'ai rencontré une femme sur le terrain. Durant le tremblement de terre, son fils qui âgé de 16 ans est mort. Elle prit le deuil et après la période voulue elle finit le deuil. Cependant elle ressentit encore qu’il y avait quelque chose dans son sein, elle respirait mal. Elle était toujours triste. Elle voulut travailler avec moi, seulement parce qu’elle voulait échanger quelques paroles avec quelqu’un. Elle dit « j’ai été ou qi (我怄到了wo ouqi le) », et moi, j’ai été la personne qui a bien voulu l'entendre.

Durant les entretiens j’ai appris ceci : elle a environ 40 ans, elle s’est mariée deux fois. Son premier mari est mort plusieurs années plus tôt d'une grave maladie. Son enfant est de son premier mari. Après la mort de son premier mari elle voulut se remarier. Mais les frères de son premier mari ne voulurent pas de ce remariage à cause de la distribution des propriétés selon la règle traditionnelle, etc. Dans le village où ils habitent, on répandait la rumeur qu’elle n'était pas une bonne personne, qu'elle pouvait apporter la mauvais fortune à un proche, son mari, son enfant etc... En Chine, on dit qu' elle « ke(, dominer) l’homme »[6]

Ce serait cette raison que son premier mari serait mort… Mais la femme ne crut pas en cette rumeur, elle insista pour ce remarier. Elle donna une bonne raison aux membres de la famille de son premier mari : Le fait qu'elle était seule pour élever son enfant et que, bien qu’ils l’aident parfois, c'était très difficile pour elle. Elle se remaria. La vie continua.

Mais durant le séisme ce fils mourut… Dans son village, les autres enfants vivaient encore, il n'y avait que son fils qui était mort. Oui, bien sûr c’est une catastrophe naturelle, mais, alors pourquoi dans son village, se demandait-on, il n'y avait que son enfant qui soit mort alors que les autres enfants n'avaient rien eu grave ? (en réalité ce n'était pas vrai : dans les familles des frères de son premier mari, il y eut aussi un enfant mort durant le séisme). Elle savait que « le ciel n’a pas les yeux » (老天没长眼睛 lao tian mei zhang yanjing)[7]. Mais pourquoi la mauvais fortune tombait-elle toujours sur sa famille ? Elle ne comprenait pas, elle ne pouvait pas trouver de réponse. Son enfant est mort certes. La rumeur disait-elle vrai ? Elle ne croyait pas la rumeur, mais la réalité est comme ça ! En perdant son enfant elle perdait la raison alléguée pour son remariage, le bien-être de l'enfant et elle perdait le sens de la vie[8]. Comment la vie pouvait-elle continuer ?

Comment sa vie pouvait-elle continuer ? Je ne le savais pas. Mais si elle voulait trouver une réponse, je pouvais peut-être l'aider au delà de la réponse à retrouver du sens à la vie : Entendre toute sa parole, répondre aux questions auxquelles je pouvais répondre, quoique la majorité des questions n'étaient pas d'ordre psychologique. Poser quelques questions auxquelles elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre. Je savais que je ne pouvais pas rester jusqu'au terme de sa question car je devais partir. Je ne pouvais pas être avec elle durant toute sa quête. Mais j'ai pu l'accompagner sur son chemin un certain temps.

En réalité lorsque je dus partir, nous n'étions pas parvenus au bout du chemin. Bien que ses symptômes furent plus légers qu’avant, ils étaient toujours là. Ses symptômes n'étaient pas causés uniquement par cette catastrophe. Avant la catastrophe naturelle, dans son cœur, une autre catastrophe avait déjà eu lieu. Pour comprendre et dissiper le trauma, il faut pouvoir penser le futur  et relier le présent au passé. Pour cela il faut laisser cette femme parler des choses cachées dans son cœur. Il faut la laisser chercher le sens pour présenter ces choses. Elle a besoin de temps, peut-être, c’est un long cheminement.

Ce que je pus faire dans ce long chemin dans leur quête du sens est d' accompagner les gens et marcher avec eux un certain temps et une certaine distance.

IV 哥哥(ge ge, frère aîné)

« Aider les gens dans leur cherche du sens », Pour cela on a besoin de laisser la parole parvenir à un lieu où la parole peut être acceptée.

Un jour, je suis allé voir une famille dans un village, parce que l’on m'avait dit que dans la famille un enfant avait été perdu durant le séisme. Les parents et les autres membres proches furent contents que quelqu’un visita la famille. Tous s’approchèrent de moi. A ce moment-là, ils étaient en train de discuter d'une chose : tous les gens avaient envie de discuter de cette chose avec moi.

Leur enfant est mort. Les parents purent obtenir une pension subséquente venue du gouvernement local et de la société d’assurance. Mais il y eut problème par apport à la pension. L’enfant est de sa mère et de son premier mari. Sept années plus tôt, la mère divorça d'avec son premier mari et elle se remaria avec son deuxième mari, en ayant la garde de son enfant. À partir du divorce, le premier mari contribua très peu aux frais d'éducation de l’enfant. Mais lorsqu'il fut question de recevoir une pension après la mort de l'enfant il voulut avoir droit à cette pension… Quand je fus dans la tente, tous les gens me dirent que ce n'était pas juste, pas moral. Ils me demandèrent si le premier mari avait le droit légal sur la pension… Dans la mesure où je ne suis pas juriste il me fut difficile de répondre.

Je pensais qu'il était peut-être mieux que je parte visiter la prochaine famille. Mais à ce moment-là, je vis qu’un petit garçon restait silencieux et jouait tout seul. Donc je restais. Pendant que tous les adultes continuaient à se plaindre que ce n'était pas juste, l’enfant s’approcha de son père, se pencha sur ses genoux et dit à voix trop basse : « ge ge ». Ses parents et les autres personnes présentes ne firent pas attention à la voix de cet enfant, continuant à discuter sur la pension. Je compris que cet enfant était le deuxième enfant de ces parents. J’interrompis la discussion des adultes. Je demandais s’il y avait quelqu’un qui avait entendu ce que l’enfant venait de dire. Personne sauf la mère ne purent me répondre. Mais la mère n'était pas très sûre ce que l’enfant avait dit. Elle demanda à l’enfant s’il avait dit « ge ge » (哥哥 , frère aîné).

« Oui » répondit l'enfant, chacun put ressentir que l’enfant semblait très triste…

Il était vrai que cet enfant de 2 ans est un enfant de la mère et de son deuxième mari et il était vrai qu'il avait été élevé avec son demi-frère. Lorsque tous les adultes discutaient de la pension, seulement ce frère cadet se souvenait encore de son frère aîné. Je n’ai pas su combien de fois il avait appelé « ge ge » (哥哥 , frère aîné), mais cette fois, cette parole parvint aux oreilles des autres. Cette fois, cette parole ne fut pas comme les lettres envoyées « sans timbre et sans adresse »[9], elles parvinrent en un lieu…

V雨辰 (yu chen)

« Aider les gens dans leur cherche du sens », mais, parfois, j’ai trouvé des gens, en particulier, des enfants qui ne savaient pas comment poser leur demande.
La troisième histoire.

Le dernier jour, j’ai été dans la région des maisons temporaires. Quand j’ai voulu partir, j’ai vu qu'une mère avait pris son nourrisson dans ses bras. Elle se promenait dans une petite rue avec son bébé. Ce n'était pas la première fois que je les voyais. Je suis souvent allé dans cette région des maisons temporaires pour des visites à domicile. La mère savait ce que je faisais mais elle ne m'avait jamais demandé de parler avec elle.

J’avais l'intention de partir sachant que je ne reviendrai pas avant longtemps. Quand je suis passé devant la mère, une idée a surgi en moi. J’ai demandé à la mère si je pouvais prendre le bébé dans mes bras. Pourquoi pas ? La mère a donné son accord sans hésiter. Elle m’a donné le bébé. Je l’ai pris. Mais, j’ai soudainement constaté un phénomène : Quand la mère m’a donné le bébé, le bébé dormait. Quand je l’ai pris, le bébé a fait un petit saut comme s'il avait pris peur, et puis il s’est rendormi. Puis j’ai voulu le mettre sur mon autre bras, il a encore fait un petit saut, et s'est rendormi. C’est un peu bizarre ai-je pensé. J'ai demandé à sa mère :

« Il a fait un petit saut n'est ce pas ? »

Sa mère dit : « Oui, il est toujours comme ça. Durant la nuit, lorsqu'il est dans le lit, parfois il saute très fort et très haut. »

Je dis : « C’est vrai ? C’est à cause du tremblement de terre ? »

Elle dit : « Non, pas à cause du tremblement de terre. Cela n' a rien à voir avec le tremblement de terre. »

« Pourquoi ? » lui dis-je.

« Il est né le 25 mai. Le tremblement de terre a eu lieu du 12 mai »

C’était vrai mais je ne croyais pas que cela soit aussi simple. Mais dans la mesure où la mère m'avait dit cela, que pouvais-je dire ? Ensuit j’ai posé quelques questions sur le tremblement de terre : A ce moment-là, que s’est-il passé pour elle, où était-elle ? et puis, qu’est-ce qu’elle a vécu ? Où le bébé était-il né ? Questions auxquelles elle m' a répondu…

Je lui ai encore demandé :« Comment s'appelle votre bébé ? Quel est son prénom ? » J’ai continué à parler avec la mère, discrètement, sans but.

« Il s’appelle yu chen »

« Pourquoi s’appelle-t-il yu chen ? », dis-je. Je savais que pour un chinois le prénom est toujours significatif.

La mère me dit : « C’est ma soeur qui a proposé ce prénom. Vous voyez, si l’on coupe le caractère chinois : (zhen, tremblement), on peut obtenir deux caractères chinois : (yu, pluie), et ( chen, matin). Tel est son prénom. »

Aussitôt qu’elle m'a dit cela, j'ai compris. Oui, c’est vrai :

Voilà, je demandais à la maman :

« Son prénom est Yu chen, c’est à cause de zhen(tremblement), et pourquoi, tout à l’heure, vous m'avez dit qu’il n’y avait aucune relation avec le Tremblement de terre ? »

La mère a souri, elle a compris que j’avais raison. Mais, à ce moment-là, j’ai reçu une surprise : Le bébé Yu chen s'est réveillé dans mes bras. Au début il m'a regardé et puis il a regardé sa maman...

Je dis à sa maman : « Vous voyez, votre bébé se réveille, je pense qu'il comprend tout ce que nous avons dit… »[10]

VI (ceng, étage)

Cette histoire est celle d' une fille qui a huit ou neuf ans. Après le séisme, elle eut peur d'entrer dans le bâtiment. Il lui arrivait aussi parfois de ne pas vouloir entrer dans les maisons temporaires . Elle voulait toujours rester avec ses parents. Elle ne voulait pas entrer à l’école. Pendant le cours, elle pleurait, criait. L’enseignant ne pouvait pas la garder en classe parce que son comportement influençait ses camarades : Lorsqu'elle pleurait les autres camarades pleuraient aussi. Pour aider leur fille, l’enseignant proposa aux parents de prendre un rendez-vous avec un « psy ». Donc, je reçus la fille dans la tente de consultation.

Elle n’aimait pas causer. Si je posais des questions, elle ne répondait qu'avec quelques mots. Je lui proposai de faire dessin. Elle fut d’accord. Les dessins étaient sur la catastrophe : les constructions en ruine, des meubles partout, les gens par terre (peut-être morts), les gens courant et cherchant…par exemple :



 

Elle fit ce dessin du bâtiment et raconta ce qu’elle avait dessiné : Il s'agissait de son immeuble dans lequel sa famille habitait au premier étage. Selon l’habitude chinoise, on dit « 二层(er ceng, deuxième étage) ». Le bâtiment s'est partiellement écroulé: le rez-de-chaussée (selon l’habitude chinoise, on dit «底层(di ceng, premier étage )»,) et le quatrième (dernier) étage se sont effondrés. Elle ne voulut pas en dire davantage.

Je lui proposai alors de faire un jeu de caractère chinois : Nous écrivîmes le caractère chinois ensemble. Il fut possible d'écrire ensemble car tous les caractères chinois se composent de plusieurs trait(s). J'ai commencé à écrire quelque(s) trait(s), et puis elle a ajouté d'autres trait(s) pour obtenir un caractère chinois. La fois suivante c'est elle qui a commencé et moi j’ai ajouté un autre trait[11]. La fille en fut contente et coopérante d'autant plus qu'étant déjà une élève de deuxième grade elle connaissait beaucoup de caractère chinois.

De cette façon nous écrivîmes ensemble beaucoup de caractère chinois : son nom, son prénom, (ren, homme); (shan, montagne); (shi, pierre); (tian, champ); (tu, terre); (xiao, école); etc. Soudainement, elle écrivit le caractère chinois : (shi, cadavre). Comme c'était à mon tour d' ajouter quelques traits et que je ne voulais pas ajouter des traits arbitrairement, je lui demandais : « est-ce que tu sais comment lire ce mot ? »

Elle fit un signe de tête affirmatif.

« Je ne suis pas très sûr quels traits je peux ajouter. » dis-je.

Elle me jeta un regard et ne répondit pas.

« Est-ce que tu penses quels traits je peux ajouter ? » demande-je.

Elle pensa un petit peu et dit : « Yun(, nuage), shi(, cadavre), et yun(, nuage), sont (ceng, étage) ». J’ai alors écrit le caractère pour obtenir cette nouvelle écriture :

 


Je pense que ce fut un moment très important dans le déroulement de notre travail. Ensuite la fille a pu me dire une chose en regardant le dessin : dans son bâtiment, après le séisme, on trouva des cadavres de gens au dernier étage. Sur le dessin le quatrième étage n’est pas détruit, alors elle dit c’est l’arrière du bâtiment qui s’est effondré. Et puis, elle a pu dire qu’il y avait un couple qui habitait au rez-de-chaussée (le chinois dit « 底层 di ceng », “premier étage”)…[12]



VII400 000 yuans

C’est l'histoire d'un petit garçon de 4 ans et demi.

Mais, d’abord, je dois évoquer l’histoire de ses parents. C’est le père de l'enfant qui m'a raconté cette histoire. Ses parents travaillaient dans une grande usine très connue en Chine. Ils se connurent, se marièrent, et puis ils eurent un enfant. Mais la relation du couple se détériora peu à peu. Ils se querellèrent souvent, parfois violemment. Les parents de la femme ajoutèrent leur part à la guerre au sein du couple. Une fois par exemple ils aidèrent leur fille à se battre contre son mari. Alors, ils divorcèrent. A moment-là, l’enfant qui avait deux ans alla vivre avec sa mère (la mère confia son fils à ses parents, les grand parents maternels), son père donna une pension mensuelle. Mais le père n'était pas content parce que la mère l'empêchait de voir son enfant. Presqu'à chaque fois que le père voulait voulait voir son enfant, la mère avait toujours quelque bonne raison pour l'en empêcher : « L’enfant a un rhume, il ne peut pas sortir de la maison ». Ou « L’enfant doit entrer à la crèche », etc. Pendant deux ans, les deux années qui précédèrent le séisme, le père ne put pas voir son enfant. Au cours de ces deux années le père se remaria avec une autre femme.

La mère mourut durant le séisme. Les grand-parents maternels étaient avec l’enfant. Les premiers jours après du séisme il y eut une grande confusion, les gens avaient peur et étaient tristes. Les répliques de séisme eurent souvent lieu : on ne savait pas ce qui se passerait demain. Les grand-parents maternels voulurent rendre l’enfant à son père et allèrent trouver le père pour lui rendre l’enfant.

Le père le refusa. Il dit aux grand-parents maternels que dans la mesure où la mère de l’enfant était morte, bien sûr, il se devait d'élever son fils. Mais il ne le pouvait pas maintenant. En effet durant le séisme ses parents aussi (les grand-parents paternels de l’enfant) succombèrent et il se sentait très mal. D’ailleurs, il avait beaucoup de chose à faire, par apport à sa famille et à son travail dans l’usine. Il voulait que les grands-parents maternels lui rendent l’enfant quelque jours plus tard, pas ce moment-là. Mais les grands-parents maternels ne furent pas d’accord. Ils essayèrent de rendre l’enfant à son père trois fois dans un mois, mais à chaque fois le père donna quelques raisons pour le refuser. Alors les grands-parents dirent partout que le père était très cruel car il ne voulait pas élever son fils.

Le père m’a dit qu’il fut très fâché quand il entendit « cette rumeur » que les grands-parents maternels avaient répandue. Donc, lui et sa nouvelle femme allèrent chez les grands-parents maternels pour chercher l'enfant. Mais, l’histoire n’est pas finie. A ce moment-là, les grands-parents maternels n’ont pas voulu rendre l’enfant. On leur dit que, selon la loi, le père est le premier tuteur légal. Donc ils laissèrent le père emporter son fils, mais ils continuèrent à dire que le père ne voulait pas vraiment élever cet enfant mais qu'il voulait l'enfant pour obtenir beaucoup d’argent, 400 000 yuans (environ 40 000 euros).

Pourquoi dirent-ils cela ? Il est vrai qu'au moment où le père voulut emporter son fils, la grande usine annonça que pour chaque employé ou ouvrier mort dans le séisme, sa famille pouvait obtenir une somme de 400 000 yuans. Dans la mesure où la mère de cet enfant était morte, cet enfant pouvait obtenir cette pension…

C’est le père qui a téléphoné à notre équipe, il voulait que nous puissions « voir » son fils. Une première fois, mon collègue a vu cet enfant avec son père et sa belle-mère. Mais il dût quitter le terrain. Il me laissa donc poursuivre ce travail avec la famille. Il me dit qu'il n'est pas possible travailler avec l’enfant parce qu'il a la bougeotte, il ne peut pas se calmer quelques secondes. Il me proposa de travailler avec l’enfant et sa belle-mère, parce qu’il trouvait que sa belle-mère était très gentille avec l’enfant. Il pensa peut être que l’enfant avait besoin d'être aidé à reconstruire sa relation à sa mère. Cette idée me semble pas mal.

Mais après avoir rencontré le père et la belle-mère à deux reprises, après que le père m’ait raconté ce que je viens d'énoncer ci dessus, j’ai décidé de changer d’idée. Je pensais que je devais d'abord travailler avec le père, parce que j’ai cru comprendre que le petit garçon avait senti qu’il avait été refusé plusieurs fois par les adultes : sa mère, ses grand-parents, son père aussi. Dans cette histoire d’abandon, son père me semblait être la personne incontournable.

Je ne veux pas, ici, donner plus de détails des séances quoi qu’ils soient intéressants. Je souhaite donner seulement quelques détails de la fin d' une séance : Une fois, après que nous (le père, moi, et cet enfant) eûmes déjà parlé pendant une heure, je voulus comme d’habitude finir cette séance. Durant la séance nous avions parlé de beaucoup de choses, non seulement de son enfant mais aussi de son remariage, de son travail, de ses collègues etc. Pendant ce temps son fils jouait dehors mais parfois il entrait pour jouer un peu dedans, et puis il retournait jouer dehors… Le père savait que cette fois la séance allait finir et qu'il lui faudrait partir. Mais cette fois, je ne voulais pas finir cette séance comme d’habitude. A ce moment-là, je posai une question directe : « Au début vous n’avez pas voulu accepter votre fils, m'avez vous dit, cela parce que vos parents étaient morts et que vous étiez triste et parce que vous aviez un travail important à l’usine, vous n'aviez donc pas le temps… Mais, est-ce qu’il y a une autre cause ? »

Le père resta silencieux quelque minutes, et puis il me dit : « Oui ». Il me dit qu'il haïssait les parents de sa première femme. Il pensait qu’ils n'étaient pas gentils, sinon ils n’auraient pas pousser leur fille à divorcer. Depuis deux ans, ils l'empêchaient de voir son fils. Après le séisme, comme ils étaient dans la gêne, ils ont voulu lui rendre l’enfant. Mais à ce moment-là, lui même ne pouvait pas reconnaître son fils. D’ailleurs il s 'était déjà remarié. Au début, il ne savait pas si, au cas où il reprenait son fils, il serait autorisé à concevoir un enfant avec sa deuxième épouse[13]

A ce moment-là de notre entretien, le fils peut être un peu fatigué de jouer rentra dans la maison de consultation et s’approcha de son père. Il s'agrippa à ses jambes et voulut que son père le prenne sur ses genoux…[14]

VIIIRésumé

Je pense que travailler sur le terrain est très différent que de travailler dans le cabinet de consultation, même si sur le site le cabinet de consultation est très simple. Après la grande catastrophe les survivants avaient besoin de beaucoup d'aide. Sur de nombreux points je pense (tous les volontaires  « psy » le pensent aussi) que j'étais impuissant.

Même s’il ne s’agit pas d’un travail psychanalytique au sens strict du terme, mon apporche des souffrances a pu se faire à partir de ce que mon propre voyage psychanalytique m’a permis s’entendre. Selon mon expérience, Je pense, une catastrophe naturelle n’est pas obligatoirement un traumatisme psychique pour les survivants. Le traumatisme au sens psychique du terme surgit après coup. Un vrai traumatisme psychique est personnel, d'une manière ou d'une autre il se retrouve relié à l’histoire personnelle.

Comme volontaire « psy », ce que je peux seulement faire est d'aider les gens dans leur cherche du sens, s’ils le veulent. C'est ainsi que je comprends l’Aide psychologique : Permettre au sens caché dans le cœur de chacun de sortir… Aider cette recherche du sens à pouvoir parvenir en un lieu… Aider les gens à vouloir chercher le sens…

Yan Helai

01-2009

Je remercie Mme Pascale Hassoun qui m’aide à écrire ce texte en français.



[1] yiguanzhong (衣冠冢) : yi, vêtement ; guan (, chapeau) ; zhong (, tombe.

[2] C’est leur travail.

[3] Je dois peut être en parler un peu plus : presque trois mois après que ce petit garçon ait joué avec sa pelleteuse, il y eut une pluie torrentielle. C'est alors que le cadavre de son grand-père sortit de terre… Ce garçon a jeté la pelleteuse dans un coin. Lorsqu'on lui demande s'il y joue encore, il répond qu'il y joue encore un peu. La dernière pelleteuse a déjà perdu deux roues…

[4] Ici, je ne veux pas parler de qi , ce mot est très compliqué en Chine. En effet, qi est la grande idée pour chinois : on peut trouver la place très important occupée par qi dans la médecine chinoise traditionnelle, dans la pensée de taoïsme, ou confucéen, etc.

[5] han xushen, qing duan yu cai, shuowenjiezizhu : “qu, qiqu, cangyinye”. zhejiang gujichubanshe, hangzhou, p. 635. ([]许慎,清]段玉裁,《说文解字注》:, 奇区, 藏隐也。浙江古籍出版社杭州p. 635.)

[6] Ke (克, dominer) : ce mot vient de la religion et de la pensée chinoise. Selon la religion chinoise, le monde est constitué par cinq éléments : jin 金, métal ; mu 木, bois ; shui 水, eau ; huo 火, feu ; tu 土, terre. Cinq éléments se conquièrent mutuellement : jin conquiert bois, bois conquiert terre, terre conquiert eau, eau conquiert feu, feu conquiert jin. Tous les choses sont constituées par certains de ces éléments, donc, tous les choses (inclus homme) se conquièrent mutuellement aussi et sont en circulation. C’est-à-dire, n’importe quelle chose ou personne a son conquérant. Selon cette théorie, il existe une méthode un peu compliquée pour calculer systématiquement qu'une chose parvient à interférer avec tel autre élément. Ici, dans la situation que je décris la rumeur est fondée en se référant à la date d' anniversaire de cette femme, à son visage etc... Cette femme a certaine inhérence telle qu'elle conquiert l’homme.

[7] Le Chinois pense que la catastrophe naturelle est créée par le ciel. « Le ciel n’a pas les yeux », signifie qu'il lance la mauvaise fortune arbitrairement.

[8] En effet, j’ai eu une hypothèse qu’elle s’est sentie coupable : En effet au cours des entretiens j’ai compris que la raison qu'elle invoquée, celle de se remarier pour pouvoir élever son enfant plus décemment n’était pas la seule raison pour ce remariage. Il devait exister une raison plus personnelle dont elle a très vaguement parlé. Par discrétion je n’ai pas souhaite l'interroger plus directement sur ce point.

[9]Éric Didier. Paroles d’enfants à un psychanalyste, Petite Capitale, 2008, p. 46.

[10] Le mot chinois que j'ai utilisé pour dire « comprendre » est 晓得(xiao de). Ce mot est un peu vague. J’ai utilsé ce mot pour désigner le fait que ce bébé a été sensible à quelques mots (signifants phonétiques?) dans l’entretien comme s'il voulait entendre. Bien que je ne sois pas sûr qu'un bébé de quatre mois puisse comprendre (savoir) chaque mot de l'entretien, je suis certain qu'il a perçu quelque chose.

[11] En effet, c’est D. W. Winnicott qui m’a donné cette inspiration. Dans son texte Patrick ou la noyade, Une réaction retardée à la perte, il utilise le jeu du Squiggle pour entrer en contact avec l'enfant.

[12] En effet, ses parents m’ont dit qu'au rez-de-chaussée vivait un couple du même âge que les parents de la fille Ce couple aimait beaucoup cette fille. Cette fille aimait aussi le couple, elle les appelait « oncle, tante ». Le couple, tous les deux sont morts dans le séisme. Jusqu’au moment où je suis parti, la fille ne m’a jamais dit que le couple était mort. Quand je suis parti, elle pouvait à nouveau entrer dans l’école.

[13] Selon la politique de l'enfant unique, une famille a un enfant. Mais en effet, compte tenu de la situation de cette famille, le gouvernement autorisa cette famille à avoir deux enfants. Quand le père voulut prendre son fils, il le savait déjà.

[14] J'avais pensé que,peut-être,la prochaine fois j'aurais pu recevoir l'enfant et sa belle-mère sans être tout à fait sur cependant que l'enfant en ait besoin.

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l'écriture du rêve, Monique TRICOT, février 2011 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=69:lecriture-du-reve-monique-tricot-fevrier-2011&catid=47:textes-des-rencontres-des-samedis-2010-2011&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=69:lecriture-du-reve-monique-tricot-fevrier-2011&catid=47:textes-des-rencontres-des-samedis-2010-2011&Itemid=54

L’écriture du rêve

Monique Tricot

L’écriture du rêve sera le fil rouge de ce travail. Mais j’aurais pu aussi bien l’intituler Le visiteur de la nuit pour rendre hommage à mon analyste qui, voici quelques décades, alors que je me plaignais de mes nuits obscures désertées par les rêves, m’avait fait don de cette jolie formule : « quand vous êtes visitée par un rêve »…

1. Le visiteur, le veilleur, les deux gardiens, sans oublier l’entrepreneur et le capitaliste

Empruntant quelques métaphores freudiennes glanées dans La Science des Rêves nous pourrions associer à ce visiteur, le veilleur ainsi que les deux gardiens, sans oublier évidemment les deux maitres d’ouvrage bien connus : l’entrepreneur et le capitaliste. En reparcourant la Traumdeutung, l’on ne peut qu’être saisi par cette particularité d’écriture qui fait que Freud pour théoriser le rêve en vient à emprunter à celui-ci des procédés de figuration conformes à l’écriture même du rêve. J’en veux pour témoin les différents comparses que je viens de vous citer. Dans les préludes de ce travail , me saisissant de ces différentes métaphores, je décidais de les coucher sur le papier. Bien ou mal m’en a pris car cela commença par un lapsus et continua par un rêve. J’écrivis donc à mon insu « Le sommeil est le gardien du rêve ». Comme si je n’avais jamais lu Freud qui n’en démord pas et tient à le signifier à moult reprises, même si les formules varient quelque peu, on revient toujours à celle-ci : « Le rêve est le gardien du sommeil. » Avec ses variantes : on rêve parce que l’on veut dormir, pour ne pas être obligé de se réveiller, le rêve a une seule intention utilitaire prévenir la perturbation du sommeil, le rêve peut être décrit comme une part de Fantasie au service de la conservation du sommeil, ou celle-ci qui suscite particulièrement mon intérêt car elle introduit comme tel le désir : le désir de dormir est une des forces formatrices du rêve. J’ai bien quelque idée sur mon lapsus d’écriture, il dit évidemment que la formule freudienne ne me convient qu’à moitié. Car si le rêve est pour Freud la voie royale, cette voie royale est pour moi particulièrement liée à la psychanalyse comme pratique de réveil.

Comme bien souvent c’est Lacan qui est venu au secours de mon embarras, Lacan qui fait remarquer que la puissance du rêve chez l’être parlant fait d’une fonction corporelle un désir, fait un désir de ce qui est un rythme… et d’attribuer à l’Imaginaire cette prévalence donnée à un besoin du corps prévalence que Freud lui réfère au désir préconscient. Selon Freud, nous rêverions puisque nous ne pouvons cesser de désirer, et nous pouvons dormir puisque ce désir qui ne nous lâche pas a trouvé son déploiement sur la scène du rêve, du rêve qui alors protège le sommeil. Pour Lacan, j’y reviendrai un peu plus tard dans l’exposé, il s’agit de la fonction de jouissance du rêve. De même que le désir ne nous lâche pas, y compris sous la forme de désirer / ne pas désirer, de même le fonctionnement de l’appareil psychique est tissé de jouissance. Rêver, n’est-ce pas ce qui nous permet, même endormis, de continuer à jouir et à désirer ? Gardé par le rêve, le sommeil est comme le support où celui-ci s’écrit, l’enveloppe où ce texte vient se glisser. Lieu de déploiement et espace d’inscription offert au désir inconscient puisque coupé de la motricité, de la perception et du lien aux petits autres, ce désir inconscient ne peut que se re-présenter, et notre jouissance trouve son support dans le travail du rêve entre langage, figurabilité et écriture.

Dans la nuit qui suivit ce lapsus d’écriture le visiteur frappa à ma porte m’apportant un rêve venant confirmer le bien-fondé de la proposition freudienne sur la fonction du gardien. Rêve compliqué, en plusieurs épisodes dont certains éléments restent encore pour moi énigmatiques, mais dans lequel dominait le fait que je dois partir et que toutes sortes d’éléments m’en empêchent. Mes bagages ont disparu et je ne peux empaqueter mes affaires ou mes effets, formule désuète qu’affectionnait ma mère, mais n’est-ce pas, aussi bien, mes effets, comme on dit effets de manche ; pour se faire entendre, il faut bien un peu de mise en scène, mais pour viser un effet de vérité, mieux vaut remballer ses effets. Puis l’amie d’enfance dont je garde le petit-fils ne revient pas, et je ne peux laisser cet enfant. Enfin, dernier élément du rêve, le plus énigmatique : je tiens en laisse trois serpents dont deux rouges. Ils s’intriquent les uns aux autres, ils s’intriquent sous forme de tresses. Le réel n’est pas loin, mais tenu en laisse par les processus de figuration et l’univers des mots. Et je ne peux partir tant qu’ils sont dans cet état. Cette nuit-là, contrairement aux précédentes, je dormis longtemps et tout d’une traite, comme si toute la mise en scène du rêve et ces trois bonnes raisons de ne pas partir tenaient simplement au désir de le faire durer, ce rêve, d’en faire le gardien de mon sommeil, faire durer pour ne pas me mettre au travail, peut-être, alors que le  « visiteur », à mon insu, m’avait déjà mise à la tâche .

Au moment du réveil, « ce court moment où on change de rideau », dit Lacan, c’est l’énigme des serpents qui me revient. Et je me dis de suite qu’il aurait suffi que je les noue de façon borroméenne, pour en trouver la solution, la tresse n’est-elle pas en effet au principe du nœud borroméen. Une solution, allusion probable au rêve de l’Injection faite à Irma, une solution qui ici qui se dit RSI et emprunte l’écriture du nœud, solution non négligeable pour sortir de l’imaginaire du gardien, du veilleur ou autres comparses du début de l’écriture de mon texte. J’y entends une sorte de mise en demeure, pour penser l’écriture du rêve il faut, selon une formule de Lacan qui ne porte pas particulièrement sur le rêve « se soumettre à la triplicité du nœud dont vous êtes le patient », ne pas se contenter de l’idée que le rêve figure le symbolique mais au-delà du sens tenter de penser cette écriture comme mise en jeu du réel. En attendant, dans les images de mon rêve il y a ces serpents tenus en laisse, noués en tresse, image cocasse où l’hystérie se pointe comme déjà dans les fameux « effets », le discours hystérique à la rescousse du discours analytique : pas un gentil toutou que je promènerais pour le plaisir, pas non plus un boa autour du cou mais trois serpents en laisse, le rêve y va fort ! d’autant qu’au-delà de cette petite mise en scène, résonne à mon oreille « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » Quelle folie nous guette à remuer les enfers à défaut de fléchir les cieux !…

N’est-ce pas ce qui suscite à Freud, dans L’Abrégé cette affirmation étonnante : « Le rêve est une psychose, une psychose de courte durée. » Étrange affirmation car nous savons bien que quand nous rêvons, nous ne sommes pas fous. Par contre, quand un des trois ronds du nœud borroméen se détache, les deux autres ne tiennent plus « et alors vous êtes fou », nous dit Lacan. Mieux vaut donc les tresser ou les nouer. Mais le rêve n’est pas folie… et nous trouvons même sous la plume freudienne dans la Traumdeutung de très jolies métaphores pour distinguer le rêve de la psychose, ces métaphores où j’ai rencontré le gardien et le veilleur : « Pendant la nuit, le veilleur censeur s’en va dormir (ce veilleur censeur il le nomme aussi le gardien de notre santé mentale). Alors les impulsions venant de l’Inconscient peuvent s’ébattre sur la scène (la dernière traduction parue tout récemment dit gambade). » Le rêve, ça joue et ça jouit en même temps que ça travaille. Freud ajoute : « L’état de sommeil assure la sécurité de la forteresse. » Le sommeil serait donc aussi le gardien du rêve comme l’écrivait mon lapsus. Mais, dans la psychose, écrit-il, « le veilleur est terrassé… »,puis son propos devient beaucoup plus embrouillé témoignant de son embarras à penser la psychose, nous pourrions néanmoins en retenir l’idée qu’en l’absence de gardien et de veilleur, les motions pulsionnelles n’ont pas de surface où s’écrire et s’expulsent directement dans le désordre des actes ou font retour dans l’hallucination.

Je vous épargnerais les très nombreuses idées incidentes, Einfälle, qui se sont produites jour après jour à la suite de mon rêve, leur floraison tient sans aucun doute au lieu d’adresse que vous constituiez pour moi, car le lieu d’adresse fait espace potentiel où se brodent des mots aux entours des images du rêve. Ces associations vinrent progressivement transformer ces images en signifiants ou en lettres opérant le refoulement du visuel par la puissance des mots. Ce fut particulièrement marqué pour le rouge des deux serpents insistant comme image sous la forme intermédiaire d’un caducée, caducée ouvrant à bien d’autres chaines signifiantes… Ainsi en fut il pour le rouge , ce rouge qui m’a intriguée des jours durant et puis l’image s’est littéralement voilée quand je réalisais que « Rouge » était l’intitulé d’un festival d’œuvres littéraires se donnant alors à Dijon à l’initiative d’un groupe appelé « La voix des mots », passage de la valeur visuelle à la valeur vocale comme dans le rébus, changement d’objet a et de position subjective.

Impossible de ne pas entendre, en outre, le tri de Tricot dans les trois empêchements et le trio des serpents intriqués en tresse Quant à la laisse et la tresse malgré leur bizarrerie, leur image aussi s’estompa au profit de la lettre S support de bien de mes questions sur l’écriture du rêve.

Du Es freudien dont je me demandais quelle est sa place dans le rêve, ce Es réservoir des pulsions et réceptacle des traces héréditaires ne serait pas lui plutôt que l’Inconscient ce qui fomenterait nos cauchemars ?

Mais aussi S ces lettres de l’alphabet lacanien qui nous permettent de penser le discours, S1, S2, S barré.

S1, là je pense au travail de Serge Leclaire développé précédemment par Dominique Corre, Leclaire qui montre à partir des rêves de Freud comment le rêve au-delà du distinguo contenu manifeste / contenu latent, rayonne autour d’un signifiant, signifiant maitre du rêve mais aussi comment se révèle au-delà de la singularité d’un rêve, le S1 autour duquel s’articule le désir du sujet.

Car le rêve est porteur d’un savoir S2 ce qui nous pose la délicate question de son interprétation, que je n’aurais pas le temps d’aborder ici. Notons simplement que parfois il peut suffire que ce savoir soit produit, écrit par le rêve, pour qu’un rêve même oublié, c’est-à-dire refoulé produise néanmoins un effet sujet. Ce savoir du rêve que devient-il alors dans la pensée vigile ?

Enfin, si l’Inconscient est un savoir sans sujet, où est le sujet du rêve qu’il serait trop simple d’assimiler au rêveur ? Ce qui s’écrit dans le rêve, quel en serait le scribe ? Quel en serait le stylet ? C’est ainsi que cela s’était d’abord formulé pour moi. Mais peut-être est-ce une mauvaise façon d’en poser la question, l’écriture du rêve n’imposerait-elle pas d’imaginer une machine d’écriture plus complexe qu’un scribe, un support et un stylet ? Le sujet du rêve, le saisit-on dans l’écriture du désir inconscient, dans le chiffrage du processus primaire, dans l’ouverture sur le réel quand le rêve produit cette ouverture ? Formulées ainsi ces questions amènent à penser que le sujet ne serait ni scribe ni stylet, mais plutôt produit par éclairs dans l’ouverture sur l’Inconscient que parfois le rêve réalise. Sur cette question que j’effleure à peine, je vous renvoie au très beau travail de Dany Cretin Maitenaz que l’on peut trouver dans les cahiers dijonnais comme celui subcité de Dominique Corre.

Nous ne pouvons maintenant aller plus avant sans nous saisir à notre tour de cette question cruciale pour laquelle Freud nous a ouvert la voie , l’écriture du rêve comme écriture figurative.


L’ECRITURE FIGURATIVE

Formulation freudienne qui tente de résoudre la question des images du rêve en l’assimilant soit au rébus soit à des écritures qu’il dénomme « archaïques » ou « non-phonétiques » : hiéroglyphes ou écriture chinoise pour laquelle Freud rappelle qu’un même idéogramme peut renvoyer à des mots de sens différents pour lesquels seul le contexte permet de trancher. Un joli exemple m’en a été donné récemment par mon maître en langue chinoise : l’idéogramme pin formé de trois carrés disposés en pyramide signifie «  objet » ou «  déguster »  , seul le contexte permettra de trancher. Ironie du sort, ou plutôt des jeux de la langue, ou encore de la communication entre Inconscients : un seul de ces carrés est également un idéogramme qui se prononce «  kô » et signifie « la bouche », si vous en mettez trois, cela fait « Tricot ».

Ce n’est pas là l’une des moindres énigmes du rêve : pourquoi, lorsque nous sommes plongés dans le sommeil, c’est en images que cela se présente, que cela se re-présente ? Comment expliquer cette figuration visuelle ? Comment expliquer le caractère hallucinatoire du rêve ?

Image, certes, Bild, mais Bilderschrift, image donnée à la lecture, écriture figurée. Des mots traités comme des choses, subissant le même montage que les représentations de choses, Sachenvorstellung, ce qui fera écrire à Freud que dans le rêve nous voyons mais nous n’entendons pas. Nous voyons certes, mais ne pourrions dire : nous voyons avec des mots. Il me semble que, d’une certaine façon, nous pourrions appliquer au rêve ce que notait Paul Claudel découvrant d’immenses caractères gravés sur un mur de rocher dans un temple du Sud de la Chine. « L’écriture a ceci de mystérieux qu’elle parle », et d’ajouter dans son commentaire « pas de bouche qui le profère… »

L’écriture du rêve a ceci de mystérieux qu’à peine nous sortons de notre rêve, à peine nous nous éveillons, elle nous parle. Elle nous parle à mi-mots, c’est un savoir qui se montre, mais un savoir qui se montre en se dérobant. Le rêve écrit comme un rébus est le lieu d’émergence d’un savoir énigmatique. Rébus, en allemand Bilderrätsel, devinette en images ; quant à Rätsel, c’est l’énigme. Prendre le rêve comme un rébus, ce n’est pas tant en dégager le sens que de se tenir à la littéralité du texte, au réseau de lettres qu’il a tenté d’inscrire et qui sont le chiffre du sujet. Le travail des mots va crayonner les images, en redessiner les contours, les développer, les déplacer, les mettre en perspective, les effacer petit à petit, pour que l’imaginaire s’efface sous le symbolique, puis le réel des mots et la matérialité de la lettre. Ces images sont apparues parce que dans le sommeil, la conscience a baissé sa garde, mais si l’énigme du désir s’y montre, il ne s’y donne pas. Entre écriture et mise en scène, entre monstration et énigme les rêves ne sont pas tant faits pour être compris que pour être entendus. Un rêve, ça se déchiffre disait Freud, ne pourrions nous pas ajouter avec Lacan « ça se lit dans ce qui s’en dit ».

Dans L’introduction à la psychanalyse, on trouve une phrase qui m’a saisie : « Le rêve, lui, ne se propose de rien dire à personne, et loin d’être un moyen de communication, il est destiné à rester incompris. » Le sens du rêve, ne serait il pas plutôt sa butée sur le non-sens ?

C’est sans doute le point ultime de son interprétation qui ne nous évite pas pour autant la question de l’adresse. Dans la cure, si un rêve n’est pas toujours directement adressé à l’analyste, ce qui n’est pas forcément le meilleur cas (question développée par Gilles Monchicourt dans son travail pour le groupe de Dijon ), il est toujours effectué dans le transfert .

Lors du Séminaire Les non dupes errent, dans une des premières séances, Lacan a fait une trouvaille qui le réjouit fort, il a retrouvé malgré des tas de problèmes d’édition, le texte de Freud Limite de l’Interprétable , premier chapitre d’un article de 1925 « Quelques additifs à l’ensemble de l’Interprétation des rêves » .

Par chance pour moi, j’assistais à ce séminaire qui a bouleversé mes idées sur le rêve. Moi qui croyais jusqu’alors qu’avec le déchiffrage au mot à mot j’avais saisi le fin mot du rêve, et bien Lacan ce jour-là renverse la perspective : ce qui importe dans le rêve, affirme-t-il, ce n’est pas son déchiffrage, c’est son chiffrage. S’appuyant sur le texte freudien disant le rêve étranger à la communication à autrui, Lacan affirmera « que le rêve, c’est uniquement du chiffrage, qui est la dimension du langage. » ajoutant « L’opération du chiffrage, c’est fait pour la jouissance, » ce qu’il traduit immédiatement en « plus de jouir ». Dans ce texte exhumé par Lacan , nous découvrons un Freud lacanien mais aussi winnicottien avant la lettre qui nous dit qu’ un rêve, c’est comme jouer ou fantasmer, cela n’a aucune utilité, cela ne vise qu’un unmittelbare Lustgewinn, un gain de plaisir immédiat. Echo au passage de la Science des Rêves évoqué précédemment concernant le veilleur, la forteresse et les impulsions de l’Inconscient pouvant sur la scène du rêve s’ébattre ou gambader. Que le rêve joue ou jouisse comme pour lui même, est-ce contradictoire avec la question de l’adresse ? Ou plutôt pour penser cette question, ne faudrait il pas distinguer ici le rêve comme Autre scène et le rêver comme acte psychique ,acte qui inclut une adresse : la mère pour l’enfant qui cauchemarde , l’ami ou l’amoureux à qui l’on conte ses songes ,l’analyste qui les reçoit dans le transfert ,ce qui peut parfois commander de n’y porter aucun intérêt . Quant au rêve fonctionnant selon le processus primaire, soumis au principe de plaisir , il ne peut qu’ ignorer et l’autre et la réalité .

Le plus souvent le travail du chiffre et de la lettre vont comme dans le modèle freudien nous mener au désir Inconscient .Mais selon  les structures ou les moments de cure le rêve peut être entendu d’une autre oreille .Parfois le rêve vient comme une annonce , il annonce le lieu où doit impérativement se porter la présence de l’analyste quand la dimension en jeu n’est plus celle de la réalisation du désir et que les pensées du rêve n’ont pas ou peu donné lieu au travail de chiffrage. Je pense ici à une séance où m’était rapporté ce rêve : « J’ai rêvé que j’accouchais d’un enfant d’un an et demi / deux ans. » Un rêve dont l’analysante remarque qu’il s’est déjà présenté dans sa cure et que la naissance est celle d’un garçon. Un rêve dont ni elle ni moi ne pouvons penser qu’il réalise un désir de maternité, nous n’en sommes pas là, pas plus, le désir qu’évoquent certaines femmes de mettre au monde un bébé déjà grand pour éviter l’angoisse de la confrontation au nouveau-né. Sans doute ne dit-il même pas un désir de naitre ou de renaitre, sauf peut-être comme garçon mais là non plus nous n’en sommes pas là… Je pense plutôt que dans la douleur relationnelle intense qu’elle vit à ce moment de sa cure, il la convoque et me convoque au temps du trauma, après que sa mère, déprimée, l’ait quittée pour une hospitalisation quand elle avait 14 mois et qu’après le retour de celle-ci entre ses 18 mois et ses 2 ans, elles ne se sont jamais retrouvées, la laissant devenir une petite fille extérieurement souriante et intérieurement hébétée.

À peine sa séance terminée me revient la deuxième partie de mon propre rêve, celle que j’ai jusqu’alors passé sous silence faute d’associations : « je ne pouvais partir car je devais garder l’enfant d’une amie… » Il se trouve que l’enfant de mon rêve avait 18 mois, 2 ans et que l’amie n’est autre que le médecin de cette analysante dont j’étais très soucieuse pendant que j’écrivais ce texte Elle peut en effet me demander de la garder longtemps encore, car il va nous falloir encore plusieurs tours pour que nous puissions introduire un peu de jeu dans l’espace sidéré du trauma.

Les rêves, écrivait Freud, suivent en général des frayages anciens dans sa perspective, il s’agit je pense du frayage ouvert par le désir infantile, j’en proposerais une autre acception : certains rêves n’ont-ils pas comme seule visée de revenir dans le transfert au lieu des traces pour que les traces puissent devenir écriture ?

Aussi, ne serais-je pas quitte du défi que me lançait mon rêve si je ne me saisissais pas maintenant du troisième brin de la tresse, soit celui qui n’avait pas encore pris couleur : le réel. Pour ce faire, je n’ai pas trouvé d’autre façon d’opérer d’aller chercher du côté du cauchemar, comme ratage relatif de l’écriture du rêve et de l’ombilic du rêve comme origine et limite de cette écriture. Le cauchemar comme échec de la fonction onirique où le chiffrage n’arrivant pas à faire son œuvre le rêve s’interrompt et provoque le réveil. Quant à l’ombilic du rêve sur lequel je terminerais, il est à l’intérieur même du rêve ce point structural d’où surgit son écriture et où la possibilité de sens trouve son point d’arrêt.

2. Le cauchemar, échec du gardien et du veilleur. Le cauchemar, signal du réel. Le cauchemar, face symptomatique du rêve

Étymologiquement cauchemar vient du verbe caucher, presser, et d’une racine germanique, Mare, qui se retrouve probablement dans le nightmare anglais, mais qui veut dire démon ou incube. Ceci pour l’Europe du Nord. Mais dans le Sud de l’Europe, en occitan, cauchemar vient de cauchevieio, qui signifie la vieille qui presse. Comment mieux dire l’oppression cauchemardesque entre démon de la nuit et imago archaïque du désir maternel ? Dans le cauchemar, le rêve est débouté de sa place de gardien du sommeil, puisque le plus souvent on se réveille pour échapper aux démons de la nuit qui ne sont que la face nocturne de la jouissance du jour. Il interrompt le sommeil dans la terreur ou l’horreur, le processus de figuration échoue à contenir l’angoisse, cela cesse de s’écrire ; nous sommes à la limite du pouvoir des mots. Pourrait-on dire que le cauchemar entre rêve et psychose présentifie la face réelle de la représentation ? À l’opposé de la scène du rêve, le cauchemar est le fruit d’un double échec : échec de la censure, échec de l’écriture qui signe la proximité du réel, « le réel ne cesse pas de ne pas s’écrire, » dit Lacan ; mais aussi échec de la mise en lettres qui nous garderait de la présence trop réelle de notre corps. Si la psychose est échec du travail de l’inconscient pour border le réel, le cauchemar est échec du travail de chiffrage, échec de la fonction du rêve comme gardien du sommeil.

Pour Freud, cauchemar, rêve d’angoisse et rêve de déplaisir, ne semblent pas significativement différent, car tous les rêves sont accomplissement du désir, à l’exception des rêves traumatiques qui ouvrent sur l’au-delà du principe de plaisir. Dans cette perspective freudienne le cauchemar reste lié à la vie libidinale ; ce sont des rêves à contenu sexuel dont la libido s’est transformée en angoisse. C’est la réalisation franche d’un désir repoussé, selon le principe qui veut que ce qui est plaisir pour un système peut être déplaisir pour un autre. Ainsi, le cauchemar est satisfaction pour le Ça et mode d’angoisse pour le Moi. Je dirais plutôt que si l’on peut penser le rêve comme ce qui vient se substituer à l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel, le cauchemar serait une sorte de forçage où le réel du sexuel se précipiterait massivement. Ce serait sans doute la perspective de Jones qui fait du cauchemar la mise en scène du désir incestueux.

Avec Lacan, et le dégagement de la jouissance de l’Autre, le cauchemar se présentera comme l’incube ou le succube qui vous écrase sous sa jouissance. Vous êtes écrasé, certes, mais pas pour autant totalement exclus de l’univers du discours puisque, comme il le dit magnifiquement dans le Séminaire sur l’Angoisse, ces incubes ou ces succubes seraient « des êtres questionneurs », ils questionnent la jouissance, la jouissance de l’Autre.

Mais ne nous faudrait-il pas distinguer les cauchemars du petit enfant souvent liés à l’apparition de phobies qui questionnent en effet sa jouissance incestueuse et la jouissance de l’Autre maternel et les cauchemars précédant ou émaillant la psychose. Y a-t-il encore place pour une question dans la terreur qui saisit le Horla de Maupassant chez qui le récit de son épouvante débute par un cauchemar, jusqu’au moment où, totalement sous l’emprise de la jouissance de l’Autre, son miroir devenant surface transparente, ne lui renverra plus sa propre image.

« Bientôt je commencerai à dormir d’un sommeil plus affreux que l’insomnie. À peine couché, je fermais les yeux et m’anéantissais. Oui, je tombai dans le néant, un néant absolu, dans une mort de l’être entier dont j’étais tiré brusquement, horriblement par l’épouvantable sensation d’un poids écrasant sur ma poitrine et d’une bouche qui mangeait ma vie sur ma bouche. Figurez-vous un homme qui dort, qu’on assassine, et qui se réveille avec un couteau dans la gorge, et qui est recouvert de sang, et qui ne peut plus respirer, et puis qui ne comprend pas. Voilà. »

Tandis que le sommeil met le rêveur à l’abri de la jouissance, le cauchemar nous précipite hors de cet abri. Dans le cauchemar, votre corps tombe jusqu’à s’écraser, ce qui vous réveille avant l’issue fatale. Vous vous trouvez au bord de l’asphyxie, vos jambes se dérobent, une figure aimée se déforme dans une caricature terrifiante. Vous êtes dardé par des yeux rouges, frappé par une main immense, envahi par le réel massif d’un corps qui n’est plus noué au langage.

Si, dans le rêve le désir cherche à se faire reconnaître, dans le cauchemar, la jouissance de l’Autre se substitue au désir, avais je d’abord écrit dans une formule trop approximative, il faudrait plutôt distinguer les différents types de jouissance et dire que dans le rêve, la jouissance phallique permet au désir de se faire représenter par son écriture chiffrée tandis que dans le cauchemar la jouissance de l’Autre fait obstacle au chiffrage et anéantit le sujet désirant. Tandis que le rêve garde notre sommeil, dans le cauchemar seul le réveil peut tenter d’interrompre la terreur ce qui ne nous tient pas pour autant quitte de la rencontre avec les monstres de la nuit .

Dans le cauchemar, le travail de déformation est nul ou insuffisant, on est à la limite du chiffrage, puisqu’y défaille au moins partiellement la clé du chiffre qui vient barrer la jouissance de l’Autre, soit l’instance phallique. Scène à la limite de l’écriture, où la puissance mauvaise de l’étranger trop familier fait retour, ce sont pourrait-on dire des rêves qui ne parviennent pas à écarter le réel et nous laissent sans recours face à la Dustuche, la mauvaise rencontre.

3. L’ombilic du rêve(1)

Ce qui se lit dans ce qui s’écrit s’arrête en un point que Freud nomme « l’ombilic du rêve », lieu où s’arrêtent le sens et les possibilités d’interprétation mais aussi lieu d’émergence du désir du rêve. Si le défaut d’écriture du cauchemar peut s’assimiler à un symptôme, l’ombilic du rêve est un point structural autour duquel le rêve trouve à la fois sa source et sa limite.

Trouvaille freudienne, il apparaît en deux endroits de la Traumdeutung, et n’est repris par son auteur dans aucun autre texte sur le rêve. On se serait attendu à le retrouver dans le texte subcité de 1925 consacré aux « Limites de l’interprétable  ». Eh bien, pourtant, il n’en est rien. Au-delà de la Traumdeutung, Freud semble avoir abandonné la métaphore d’un lieu paradoxal d’où surgit le sens en même temps que tout sens vient s’y abolir.

L’ombilic surgit sous la plume freudienne une première fois dans le rêve des rêves, le rêve d’Irma en ce moment où Freud, amenant Irma près de la fenêtre pour examiner sa gorge découvre la fameuse tache blanche et les cornets couverts d’escarres, juste à ce moment il éprouve le besoin d’insérer cette note que je vous donne à entendre : « J’ai l’impression que l’analyse de ce fragment n’est pas poussée assez loin pour que… toute sa signification secrète… Le rêve a au moins un endroit où il est insondable, pareil à l’ombilic par lequel il est rattaché à l’unerkannt, l’inconnu, le non connu. » Ou plutôt, comme le fait remarquer Lacan, le préfixe allemand un renvoyant toujours à la dimension de l’impossible, à l’impossible à reconnaître à ce qui ne peut ni se dire, ni s’écrire. À cet endroit, la bouche s’ouvre sur le silence anatomique et l’écriture du rêve d’Irma s’arrête une première fois dans l’évanouissement du sujet. A ce moment, si le rêve s’arrêtait, nous serions dans un espace comparable à celui du cauchemar  Mais le chiffrage reprendra jusqu’à culminer sur la fameuse formule de la triméthylamine. N’est-ce pas alors le réel qui se profile dans sa dimension d’impossible, réel que le chiffrage du rêve masquait, jusqu’à la buter sur ce point traumatique, point où s’arrête le retour du refoulé que permet le sommeil et que le rêve a pour charge de mettre en scène.

En ouvrant cette bouche, Freud constate cette fameuse tache blanche, tache blanche pour continent noir, pourrait-on dire. Cette bouche ne s’ouvre-t-elle pas sur l’irreprésentable, le trop réel du sexe féminin comme métaphore de l’impossible à symboliser ? Elle résiste, dit le texte du rêve. Qui résiste, Irma ou Freud, devant ce réel de la chair et de l’Autre sexe ? Mais plutôt que d’imputer à Freud sa résistance, saluons cette trouvaille de son savoir inconscient : l’association du féminin et d’un point qui résiste à la symbolisation.

Cet ombilic surgit en une deuxième occurrence. Il s’agit du chapitre 7, celui de « La psychologie du rêve », quand Freud aborde l’oubli du rêve. Il ne s’agit plus d’une note discrète mais d’un milieu de page, sans que pour autant il fasse allusion à la note précédente. « Dans les rêves les mieux interprétés, l’on doit souvent laisser un endroit dans l’obscurité, parce que l’on remarque en interprétant que commence là une pelote de pensées du rêve qui ne se laisse pas démêler, mais aussi qui n’a fourni aucun apport complémentaire au contenu du rêve. C’est alors là l’ombilic du rêve, le lieu où il est aufsitz, assis, posé sur, l’unerkannt, l’impossible à reconnaître. Les pensées du rêve sur lesquelles on arrive par l’interprétation doivent tout à fait généralement rester sans conclusion et de tous les côtés, dans l’enchevêtrement réticulé de nos pensées. Alors le Wunsch, le désir du rêve, s’élève d’un endroit plus dense de ces entrelacs comme un champignon de son mycélium. ».

Impossible de ne pas être saisi par la floraison des métaphores sous la plume freudienne : ombilic, pelote, mycélium, champignon. Métaphores qui disent à la fois son embarras théorique et sa tentative de dépasser cet embarras par un vocabulaire poétique, et par un procédé qui rappelle ici encore le mode de figuration du rêve.

Arrêtons-nous quelques instants sur cet ombilic. Trou fermé à la différence des orifices du corps ouvert comme zone érogène, fermé par la naissance, mais ouvert comme lieu de passage à un flot continu avant la césure de cette mise au monde. Ce n’est pas un orifice pulsionnel, c’est un stigmate, une cicatrice, point qui dans le rêve ne peut être dépassé, point où le réseau en tant que réseau s’arrête. Clôture où s’origine l’ordre symbolique. La cicatrice corporelle témoigne de la place du sujet dans le désir de l’Autre et confrontera le sujet à l’énigme de ce désir. Dans le rêve, ce point ombilical n’est il pas le lieu où s’origine le réseau des signifiants, le lieu où le sujet viendra prendre sa place dans sa soumission à cette antécédence, exclusion de son origine qui est le fait de tout parl-être. Néanmoins aufsitz, assis sur le réel produit par l’Austsössung. Prenant son assise, mais en étant à jamais séparé par le trou du refoulement originaire ; clôture sur un lieu d’oubli radical.

Dans sa réponse à Marcel Ritter des journées de Strasbourg de 1975, consacrées pour une part à la question du rêve et de son ombilic, Lacan désignera en effet l’unerkannt, comme l’urverdrängt, le refoulé primordial, l’inconscient irréductible celui que jamais on ne pourra dire.

L’ombilic du rêve ne constituerait-il pas alors à la fois un point d’ouverture sur l’urverdrängt et de fermeture à son accès, désignant une limite à l’interprétation du rêve, une limite à la recherche du sens, là où aucun gain de sens n’est possible ?

Restent les métaphores du champignon et du mycélium. Dans son commentaire à propos du mycélium, Lacan fait remarquer qu’il s’agit d’une moisissure. Pour ma part, je me suis demandée s’il ne fallait pas le penser comme l’acceptation freudienne de ce que Lacan a désigné comme substance jouissante, substance dans laquelle le phallus fait trait, et en y faisant trait barre cette substance jouissante en y inscrivant le réseau des signifiants. Ce mycélium, porteur de la vie végétative, ne serait-il pas ce qui fait étoffe au fantasme inconscient, seule mise en forme que nous ayons du désir, fantasme inconscient qui organise le rêve ?

Peut-on dire et c’est par là que je terminerais, qu’en ce lieu ombilical se conjoignent la naissance du symbolique et l’origine du désir ; un lieu où peut être mis en jeu et noué au symbolique et à l’imaginaire le jamais advenu qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, le réel propre au sujet ?

(La place du réel dans la fonction onirique mériterait bien d’autres développements, l’on peut se reporter au remarquable texte d’Olivier Grignon paru dans la revue Che Vuoï  « Avec la psychanalyse, l’homme se réveille  » dont notre groupe dijonnais avait eu la primeur lors de l’ouverture de notre cycle sur le Rêve)

(1) J’ai développé cette question dans des journées de l’association « Espace » sur les Formations de l’Inconscient  On en trouve une version écrite dans la revue

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Donner lieu au Réel

Comme je l’annonçais dans mon argument ce que je voudrai tenter de développer aujourd’hui et dont je voudrai débattre avec vous concerne tout particulièrement la mise de l’analyste dans cet « ensemble   » que construit le Transfert. J’ai introduit dans ce même argument deux termes inusités dans le champ sémantique de la psychanalyse celui d’hospitalité emprunté à Derrida et celui d’ascèse psychique .Je voudrai en guise d’introduction m’expliquer sur ce dernier qui m’est venu en écoutant une collègue dans le cadre d’un contrôle. Celle-ci avait commencé sa séance avec l’idée qu’elle voulait ce jour-là me parler des patients qui lui font du bien. J ‘ai senti très vite qu’il s’en faudrait de pas grand-chose pour qu’eu lieu de me parler de son travail elle me raconte ses propres malheurs, ce à quoi il peut m’arriver de me prêter dans le contrôle. En l’occurrence, faire acte analytique revenait plutôt à prendre soin de leur « ensemble »de transfert et de sa fonction d’analyste. L’estime que j’ai pour elle et l’exigence que je lui connais dans son travail d’analyste, m’a immédiatement décidée à la questionner sur ce qui s’était joué là dans le transfert, pour elle certes qui semblait avoir besoin qu’on lui fasse du bien mais avant tout pour sa patiente. Nous avons alors débouché sur la position réparatrice de cette patiente scrupuleuse à l’excès de ne pas blesser l’autre et n’ayant de cesse de tenter de le soigner ce qui à la faveur de son souvenir d’un lapsus de son analysante nous a conduit à interroger ce qu’il en était du sadisme de celle-ci et de sa destructivité. Nous n’avons pas poussé la question mais cela aurait pu se faire de nous demander si il aurait été opportun de communiquer à la patiente qu’après sa séance son analyste s’était sentie mieux, afin d’interroger plus avant son incoercible passion soignante. Dans ce cas particulier, je ne le pense pas, mais c’est une question qui peut se poser en tout cas dans le cadre d’un transfert psychotique. Question de modalité de transfert et aussi de l’ analyste … Pour moi-même, j’avais plutôt été arrêtée par l’id qu’il y a une ascèse d’une extrême exigence dans cette écoute à la fois « ensemble » et radicalement dissymétrique où l’analyste dans cet ensemble du transfert y est pour de vrai là où il en est de son rapport à l’Ics et au désir et en même temps laisse à la porte de son cabinet tout ce qui concerne la satisfaction de son être, sans pour autant être clivé .Ceci m’a rappelé un texte de Lacan qui m’a souvent interpellée, auquel j’ai beaucoup résisté ,ce chapitre du séminaire sur le Moi(P287) où Lacan écrit « si l’on forme des analystes c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent. C‘est l’Idéal de l’analyse qui bien entendu reste virtuel. Il n’y a jamais un sujet sans moi ,un sujet pleinement réalisé ,mais c’est bien ce qu’il faut viser à obtenir toujours du sujet en analyse » et d’y ajouter ce à quoi j’adhère complétement « L’analyse doit viser au passage d’une vraie parole, qui joigne le sujet à un autre sujet, de l’autre côté du mur du langage » et d’ajouter ce qui justifie amplement la recommandation d’élision du moi de l’analyste « . ;il s’agit que le sujet découvre progressivement à quel Autre il s’adresse véritablement quoique ne le sachant pas … » « A la fin de l’analyse, c’est le sujet qui doit avoir la parole et entrer en relation avec les vrais Autres »

Puisque j’évoque ici des propositions de Lacan auxquelles je me suis confrontée durant plusieurs décades et qui ont alimenté mon questionnement sur la mise de l’analyste, j’évoquerai bien ici aussi le séminaire sur le Transfert notamment le dernier chapitre intitulé « le Deuil de l’analyste » où j’ai rencontré tant de questions qui sont aussi  les miennes   : quelle est la place de l’analyste dans le transfert ? Où doit-il être pour répondre au transfert ? Que doit-il donner pour satisfaire au pouvoir du transfert ? Qu’en est-il du désir de l’analyste et que sait-il de son désir inconscient ? De quoi l’analyste doit-il faire le deuil pour soutenir cette position ? J’ y ai rencontré aussi des propositions très fortes, par exemple celle-ci : « faire l’expérience de savoir jusqu’où vous oserez aller en interrogeant un être, au risque vous-même de disparaître », formule qui est comme le prélude aux propositions sur la chute du sujet supposé savoir ou du travail plus tardif du passage du sujet supposé savoir à l’objet a et à la traversée du fantasme.

Dans ce dernier chapitre, Lacan aborde aussi une question rarement travaillée côté analyste, celle du deuil des idéaux et notamment des idéaux du groupe analytique. C’est là aussi une réelle question qui excède évidemment les erreurs de l’IPA. Quand on lit certains textes émanant d’institutions « lacanistes », concernant notamment la fin de l’analyse ou la procédure de la Passe, on peut être impressionné par une sorte de formatage lacanien qui laisse à penser que les idéaux de l’analyste influent fortement la fin de la cure ou les modalités de la Passe. Au Cercle freudien, qu’en est-il ? Je n’ai absolument pas de réponse à cette question. Je me suis seulement interrogée sans pouvoir y répondre, sur les conséquences, en termes de fin de cure, du fait que nous n’avons pas inclus la Passe dans notre dispositif institutionnel.

Nous aurions à discuter, il me semble sur le « au risque vous-même de disparaître  »  que je citais tout à l’heure .En effet comment conjoindre l’intensité de la présence requise de l’analyste et qui éclaire sans doute pourquoi nous sommes souvent si fatigués avec cette disparition sauf à penser que c’est l’instance de son  moi qui s’efface pour laisser place chez l’autre à la naissance du Sujet.   Assumer ce risque de disparaître n’est-ce  pas aussi ce que dans la   proposition de la Passe, Lacan évoque comme « destitution subjective », évoquant  « ce qui à l’analyste lui est passé comme un deuil ». Quel deuil doit alors effectuer l’analyste pour permettre que lui et l’analysant soient  « inclus ensemble dans le dispositif ».

Mes questions vont se  centrer maintenant autour de ces deux ou trois points : face à l’amour de transfert, cet amour véritable qui attend réciprocité, quel type d’amour  mise  l’analyste ?, mise qui exclut évidemment les bons sentiments, la séduction et la connivence. Quel deuil opérer pour que cette mise permette l’acte analytique ? Qu’est-ce qui est requis de l’analyste pour qu’une analyse, non seulement s’arrête – c’est une question à laquelle je suis très sensible dans les formulations de mes analysants, « arrêter l’analyse », pourquoi pas plutôt terminer –, qu’est-ce qui est alors requis chez l’analyste pour qu’une analyse, non seulement s’arrête, mais aille à sa fin ? Qu’en est-il alors  de la finitude et de l’infinitude de l’analyse ? Cette dialectique infinitude/finitude est non seulement liée à la butée sur la structure et peut-être au franchissement d’un pas de plus par rapport à cette butée, mais aussi à la nécessité que l’analyse ait permis que se crée un espace d’intime qui, au-delà de la fin, maintienne ouvert le rapport à l’inconscient.

Pour essayer de penser la mise de l’analyste, j’ai dû aller d’approximation en approximation, utilisant des termes appartenant au champ de l’analyse mais aussi à d’autres champs, des termes qui accompagnent mon acte quotidien et aussi ma tentative de penser cet acte.

Le cadre que crée la mise de l’analyste est espace d’accueil de l’analysant, de son corps, de sa plainte et de sa parole, de son activité psychique, mais aussi lieu de l’activité psychique de l’analyste, activité incluse dans le travail d’analyse.

Du côté de la tradition freudienne, nous avons, dit-on, la «  neutralité bienveillante  ». Je dois dire que malgré mes recherches au cours des années, je n’ai jamais retrouvé ce terme-là dans Freud. En relisant un des textes des Ecrits techniques « Le début du traitement  » ,je suis tombée sur le terme  Einfühlung, hélas traduit par « sympathie compréhensive  » pire encore peut être que neutralité bienveillante ! alors que le terme allemand porte en lui l’idée de ressentir en même temps ou de s’identifier aux ressentis de l’autre et comprend la notion d’ « ensemble  » qui m’a d’emblée mise au travail dans la phrase de Lacan sur le Transfert. . N ‘y a-t-il pas en effet chez l’analyste quand il accepte de s’inclure dans cet ensemble, une forme d’identification à l’ICS de l’analysant, non seulement aux représentations inconscientes mais au non encore advenu, sans doute ce que nous nommons aussi Réel ?

La neutralité, on voit bien d’où c’est venu : de l’affaire Breuer, affaire d’amour, qui a rendu la prudence de mise, prudence certes, mais nécessité de savoir se prêter à ce qui se passe pour de vrai. Freud l’affirme sans ambages, l’amour de transfert a tous les caractères de l’amour véritable. Et Lacan n’hésite pas à nous dire que « la cellule analytique n’est rien de moins qu’un lit d’amour  » La formule est plaisante, mais rend elle compte d’une des questions qui nous occupe : la mise en jeu du Réel ? Ce réel qui si il n’est pas noué au symbolique et à l’imaginaire  si il ne trimbal

e pas avec lui ces objets a qui nous fondent notre désir est hors champ de l’amour et du sexuel. Quoiqu’il en soit  neutre ? Est-ce neutre au sens du genre ?  Chaque analyste ne  se prête ’il pas  au transfert à la fois à partir d’éléments féminins et masculins, de figures maternelle et paternelle. IL prête son corps, son être sexué, son expérience de l’inconscient, ce qu’il a pu analyser de son rapport à l’amour, au désir, aux passions. Neutre, l’analyste ? Je n’en suis pas si sûre, et Freud non plus, il me semble, Freud écrivait dans la 24e Nouvelle conférence : « La psychanalyse possède totalement le médecin ou pas du tout. » Pour que nous exercions ce métier si tard dans nos vies sans le plus souvent envisager l’arrêter n’y a-t-il pas là quelque chose, qui, pour nous même, tient à la fois de la nécessité vitale et de la passion ?

Si neutralité il y a, n’est-ce pas plutôt dans cette élision de l’analyste au service de la création d’une surface sensible, surface sensible comme celle du bloc magique, une surface qui, selon les moments de la cure et selon les structures, est une surface entre l’analyste et l’analysant, une surface commune, ou parfois une surface d’attente où l’analyste a à tout prendre sur lui, notamment pour faire advenir le jamais advenu. C’est une surface d’écriture, des signifiants, des traces, mais aussi d’un réel en mal d’inscription qui va faire irruption dans la cure  sous des formes non langagières et dont l’enjeu est que l’analyse courageusement et patiemment permette et la manifestation et  la transformation. Cette surface, c’est bien sûr le  silence  de l’analyste qui est comme  un champ de force,  permettant l’abri et le déploiement des exigences de la pulsion jusqu’au dégagement de l’objet pulsionnel et de l’objet a cause du désir. L’analyste  est alors aussi  surface  sensible à ses propres éprouvés y compris corporels, ses associations bizarres, ses propres rêves, informant analyste et analysant sur ce qui est en jeu, mais qui parfois ne peut être dit, ni pensé, et qui doit d’abord passer par l’Autre. Pas d’autre réponse – est-ce en cela que peut-être le terme de neutre aurait sa pertinence ? – pas d’autre réponse que l’attente respectueuse du temps de l’autre, le suspens, quand c’est possible  la relance, et bien plus tard  l’interprétation. Car comme le dit Derrida dans son séminaire sur Hospitalité qui a profondément nourri ma réflexion d’aujourd'hui « le se-taire est déjà un début de parole possible  »  Ne pas se hâter de vouloir symboliser, ne pas forcer la mise en mots ,donner lieu au réel sans lieu et faire confiance à la fois aux liens de transfert et à l’énergie créative que ce réel recèle si on arrive à le dégager se sa prise dans les pulsions de mort. Ce que je vous dis là entre en écho pour moi avec 2 passages «  d’Analyse sans fin et avec fin  » où Freud ose proposer l’id follement ambitieuse « que la correction après coup du processus de Refoulement originaire, laquelle met fin à la puissance excessive du facteur quantitatif, serait l’opération proprement dite de la thérapie analytique  » et dit que l’on peut attendre de l’analyse « L’Instauration d’un état jamais présent dans le moi, dont la Néocréation différencie l’homme analysé de celui qui ne l’est pas  » Ces affirmations énigmatiques et souvent passée sous silence ;voilà longtemps qu’elles me travaillent. Elles  nous avaient  avec motivé dans un groupe de travail que nous avions constitué  avec  Touria Mignotte à organiser ici à Dijon des journées sur le Refoulement en 1983( ?) et font pour l’instant le fond de nos réflexions dans le Séminaire « Fins et Fin de l’Analyse »  Ne peut on penser que  la  cure ne  peut aller jusque-là, que  si elle  permet  la mise en jeu d’un Réel, dont la Transformation,( j’emprunte ce terme à Bion,)dont  la Transformation  aux effets imprédictibles, conduit au remaniement du Refoulement originaire produisant  dans le Sujet des effets de création.

Le même Bion,  dit de l’analyste qu’il doit être sans souvenir. Je dirais plutôt que l’analyste se fait lieu de dépôt de souvenirs flottants qui sont là à la disposition du travail de la cure. Il dit aussi « sans compréhension », « sans désirs », sans désirs (au pluriel) certes, mais comment se tenir à cette place si on n’est pas mû, animé par son désir d’analyste. Ce qu’on entend chez Bion et qui personnellement me parle beaucoup, c’est cette position – toujours présente chez les analystes kleiniens ou post-kleiniens –,  cette position de disponibilité à la vivacité de l’hic et nunc. En effet, l’épreuve de passivation qu’engendre  cette position privative du souvenir, de la compréhension et des désirs, est pour lui une position si active que ces trois privations nécessitent selon lui  un « acte de foi ».  Freud lui parlait d’« acte de foi dans l’inconscient » Pour ma part, j’ y ajouterai, confiance dans la fonction créative de la Parole. Acte de foi dans l’inconscient : n’a-t-on pas sans relâche  à le réanimer face à la tendance à l’entropie de nos propres  résistances, alors  même, que le passage personnel par l’analyse et l’exercice quotidien nous ont rendu cette dimension si familière.   Mais il   y a un autre mot de Freud qui résonne plus encore en  moi et  accompagne mon acte, c’est : « le parti-pris de l’acte analytique ». N’est-ce pas  là que  nous devons nous tenir, aussi bien dans notre cabinet qu’en institution  du côté du parti-pris de l’acte analytique.

Aussi, ce qui me paraît très juste dans ces trois « sans » de Bion, c’est ce paradoxe de cette privation active qui souligne  la nécessité de passivation à laquelle est soumis l’analyste. Lacan parle de « nécessaire apathie ». Il me semble que cette passivation suppose à la fois la capacité d’attente et la mise en jeu du féminin. On peut y trouver aussi un écho avec le  «  non agir » de la pensée chinoise, la pensée chinoise qui propose l’idée que le non agir permet l’action comme l’immobilité de l’essieu permet le mouvement de la roue ? Lacan va plus loin encore puisque dans la célèbre partie de bridge lacanienne, il propose, dit-on,  que l’analyste prenne la place du mort, proposition qui a justifié toutes les postures ou impostures  de silence mortifère marquant le travail analytique du sceau de la mélancolisation. En fait Lacan dit seulement que «  les sentiments de l’analyste n’ont qu’une place possible dans ce jeu celle du mort  » et il dit surtout « que l’analyste s’adjoint l’aide de ce qu’on appelle le jeu du mort ,pour faire surgir le 4 e qui de l’analysé va être ici le partenaire et dont l’analyste va par ses coups s’efforcer de lui faire deviner la main (Ecrits p589). Ces cartes du  jeu du mort qui dans la partie de bridge ne sont ni visible ni prononçables, ne pourrait-on dire ni imaginarisées ni symbolisées, n’est-ce pas ce Réel qu’il s’agit de mettre en jeu pour permettre cette néocréation jamais présente dans le moi dont parle Freud dans son texte testamentaire .

« Neutralité »si l’on veut, mais « bienveillante ». La règle de libre association ne dit en effet pas autre chose que : « Tout ce que vous dites est bienvenu. Tout ce que vous dites entrera ici dans l’espace de la Bejahung. », sera accueilli par un OUI, oui d’attente, oui qui questionne, relance, mais aussi qui confirme, oui  « tu l’as dit «   cela appartient à ta parole et maintenant que tu l’as dit, rien ne pourra être tout à fait pareil car l’ensemble du dispositif du transfert est le lieu où ton dire peut s’inscrire.

Écrivant à Pfister, Freud disait : « L’analyste, ni prêtre, ni médecin, mais Seelensorge. » De ce terme allemand, il y a eu une très jolie traduction ; on l’a traduit par « passeur d’âmes ». Je ne peux qu’y acquiescer, tout en pensant quand même que c’est un peu tirer à soi le terme allemand, le Sorge renvoie plutôt à « avoir souci de » ou « prendre soin de ».

Bienveillant : veilleur, veillant, éveillé comme Bouddha aux grandes oreilles, à condition, comme le proposait Reik, d’être doté d’une troisième oreille, ouverte sur l’inconscient. Éveillé par sa propre cure à la réalité de l’inconscient et du désir, éveillé aussi par son expérience de ce qu’il faut traverser pour qu’une analyse ait lieu .  Eveillé », un autre nom peut être de l’attention flottante .

Un éveil sans contenu préalable : Bion, encore, propose de se focaliser sur le point O de l’analysant, focalisation, ouverture maximale à ce point qu’il appelle « point d’inconnu », « point d’inconnaissable ». Et Freud déjà écrivait à Lou le 5 mai 1916 (à Lou, « la compreneuse ») : « Faire artificiellement le noir autour de moi pour concentrer toute la lumière sur le point obscur, renonçant à la cohérence, à l’harmonie, à ce que vous, Lou, vous appelez le symbolique. »Ce point obscur, ce que nous nommons le Réel ?

Le terme de « neutralité bienveillante » nous oblige à considérer la question du bien, question sur laquelle on ne peut pas faire l’impasse, question sur laquelle Lacan, dans le séminaire sur L’Ethique, a fait des propositions qui paraissent contradictoires. Il y écrit que la « fonction du bien est aussi proche que possible de notre action », mais y parle de la « position de vouloir le bien du sujet » comme d’une « tricherie bénéfique », et dit enfin que « la dimension du bien dresse une muraille puissante sur la voie de notre désir ». Vouloir le bien du patient est parfois chez l’analyste une forme puissante de résistance, liée parfois à son insu  à un exercice inconscient de la cruauté –, j’y ai achoppé récemment dans une cure.

Neutralité bienveillante ou « un  nouvel amour » ?

Au-delà du terme convenu de « neutralité bienveillante », ne pouvons-nous pas plutôt nous demander : quel type d’amour vise l’analyste pour permettre le déploiement de l’amour de transfert, cet amour de transfert qui s’adresse au sujet supposé savoir ? Comment l’analyste peut-il être à la fois dans une position d’apathie, d’attente et en même temps miser dans la cure assez d’Eros pour permettre à l’analysant de s’approcher de l’horreur du trauma ? Si ce que vise l’analyste se soutient du registre de l’amour, ce ne peut être  qu’ un amour qui ne veut rien pour soi-même, un amour du travail inconscient, un essai d’ouverture maximale à l’altérité, à l’Autre le Nebemensch à la fois prochain et radicalement différent ? Nous savons que devant le commandement évangélique de l’amour su prochain, Freud reculait pour l’excellente raison qu’il n’était pas sans ignorer les capacités de cruauté, de haine et destructivité qui cohabitent avec l’amour. Ne pourrait-on néanmoins parler d’une forme d’agapè qui permette le déploiement d’Eros pour qu’il y ait du corps en jeu et pour faire arrêt au processus de déliaison. Assez d’Eros sans pour autant faire obstacle à  la mise en jeu de Thanatos, la mise en jeu de ce que la vie doit à la mort, la mise en jeu de la pulsion de mort. Nous devons à Lacan d’avoir attiré notre attention sur le fait que l’analyste peut avoir à tenir la place du mort, cela ne suffit pas. Il faut aussi que l’analyste conduise l’analysant à subjectiver sa propre mort et à mettre en jeu la question de l’être pour la mort.

Au milieu de mes réflexions sur cette mise de l’analyste, me revenait une expression de Derrida. Derrida parle d’« hospitalité absolue », « inconditionnelle », hospitalité « qui donne lieu à l’étranger ». Peut-être en ce qui nous concerne, je pourrai dire non seulement à l’Autre comme étranger, mais au plus étranger dans cet Autre, et aussi au jamais advenu comme une des figures de l’étranger. Lieu pour que l’étranger à l’analysant puisse se déposer, se mettre en mouvement. L’étranger du symptôme que Freud déjà dans «  Inhibition. Symptôme.  Angoisse »  appelait « corps étranger », comme il nommait déjà le Trauma dans les « Etudes sur l’Hystérie  »  Le symptôme « corps étranger », n’est-ce pas, au-delà du symptôme comme formation de l’inconscient, une façon freudienne de pressentir que le « symptôme vient du réel » ? Cet inconscient « étranger » que va produire l’ensemble où sont inclus l’analysant et l’analyste, il va nous falloir non seulement lui donner place, mais  créer les moyens de le maintenir ouvert à l’infini, au-delà de la fin de l’analyse, car ce qui est en jeu dans la cure, c’est l’inconscient, dans sa radicalité d’Autre, l’étranger du réel, étranger à l’imaginarisation et à la symbolisation jusqu’au non-sens, au-delà du déchiffrage des formations de l’inconscient. Olivier Grignon nous rappelait cette formulation lacanienne : « aller au trou du système, là où le réel passe par l’Autre ». Au trou du système, c’est aussi créer un lieu pour le sans-lieu et sans-nom du trauma, là où le sujet est devenu étranger à lui-même et où le corps s’est partiellement gelé.

Mais créer un lieu d’asile n’est qu’une première exigence. Dans le séminaire sur L’éthique, Lacan nous disait : « L’analyste n’est pas seulement celui qui accueille le suppliant. » Aujourd’hui, cette question est particulièrement aiguë car aujourd’hui, plus qu’hier, l’analyse commence par la plainte, non pas une demande d’analyse mais une plainte qui est demande de soin, voire de conseils,  de soulagement rapide, au mieux d’écoute, et qui nécessite souvent un temps très long, plus long que les habituels entretiens préliminaires, pour qu’advienne de l’analyse et même une demande d’analyse. Créer non seulement un lieu d’asile mais un lieu actif. « Donner lieu au lieu  »écrivait Anne Dufouramtelle dans le recueil du séminaire de Derida sur l’Hospitalité. Un analysant récemment me disait : « Ces éléments épars qui surgissent entre les séances, ici ils prennent forme. » Ils prennent forme dans la dynamique du transfert en s’appuyant sur la constance du désir de l’analyste. Pendant de longues  années de cette cure, j’avais seulement donné place à l’informe avant que nous puissions rencontrer de l’épars, qui enfin  prenne forme dans le transfert.

Cette hospitalité malgré la «  nécessaire apathie »  ne peut être comme toute mise libidinale qu’une hospitalité active. Dans Direction de la cure, Lacan nous rappelait que l’analyste paie de ses mots, de sa personne et de l’essentiel de son jugement le plus intime. C’est ainsi que j’entends le « ne s’autorise que de lui-même », payer de son jugement le plus intime pour une action qui va au cœur de l’être. L’analyste prête son espace matériel et psychique, le corps de son écoute comme surface de projection pour la mise en jeu de la pulsion et comme support de l’agalma. Ne peut-on ajouter que cette hospitalité vise à créer de l’intime ? Les analysants nous confient ce qu’ils ont le plus intime, et  le rencontrent dans la surprise, du rejet à l’émerveillement. Mais plus encore, n’est-ce pas un espace d’intimité souvent jamais advenu qui se crée dans l’analyse grâce à l’écoute silencieuse de l’analyste ?

Pendant que je préparais ce travail, j’avais rencontré un petit livre de François Julien intitulé L’intime. Ce signifiant résonnait pour moi avec l’espace de la cure, mais j’avais aussi été saisie, peut-être comme les autres lecteurs, par l’écriture de son premier chapitre. Il y reprend un épisode du livre Le train de Simenon : un homme, une femme au milieu du désordre de la guerre. Ils ne se sont jamais vus, et pourtant ils créent au milieu du désordre et du tumulte un espace d’intimité, un espace où se constituent les ressources de l’intime, un espace qui deviendra puissance de résistance. La lecture de ce premier chapitre me parlait de cet espace d’intimité qui est le lieu du déploiement de la cure. Pour beaucoup qui viennent nous confier leurs questions, le déploiement de la cure est une première expérience de l’intime, ce qui déjà est une forme de guérison. Dans cet espace, ne peut-on dire que l’analyste se tient à partir de son plus intime dont il fait abstraction pour que l’autre puisse rencontrer l’intime en lui ? L’analyste, à la fois laisse au dehors ce qu’il a de plus intime et en même temps, c’est à partir de son lieu le plus intime qu’il peut proposer un vide animé, un lieu qui fasse creuset du désir, du désir qui s’adressera aussi à l’extime.

Quel serait l’intime particulier au champ de la psychanalyse ? Bien sûr, il ne nous viendrait pas à l’idée de dire qu’on est intime avec tel patient, même si certains souhaiteraient l’être avec nous, et même si parfois ce qu’il a de plus intime pour lui résonne avec le nôtre. À l’analyste de se servir de l’harmonie de cette résonance pour donner lieu  l’intime de l’analysant. J’ai relevé quelques formules de Julien : « retrait partagé… poche d’intimité qui donne accès… acte qui restaure du dedans, du dedans secret… ce qui est le plus intérieur… qui porte l’intérieur à sa limite… ce qui suscite l’ouverture et fait tomber la séparation » ; et enfin cette belle métaphore : « l’intime fait accéder au paysage ». Dans la fin de son livre, il pose des questions qui me semblent aussi nous concerner : comment rétablir dans l’intime la violence dont a besoin le désir ? Comment activer la fonction de l’entre ouvert par l’intime ? Comment, à partir de l’intime, refaire surgir de la séparation ? L’analyste lui, ne se prête t’il pas à la constitution de cet espace d’intime pour que l’amour de transfert adressé au sujet supposé savoir se transforme pour l’analysant en amour de son intimité. « L’intime », c’est ainsi que F. Baudry avait nommé son travail sur l’objet a, cet objet qui conjoint l’intime à l’extériorité.

*

Rien de tout ce que j’ai avancé jusqu’ici ne tient sans le « désir de l’analyste » qu’est pour Lacan sa mise dans le transfert, ce désir dont il dit que c’est l’axe, le pivot, le manche, le marteau. Désir paradoxal, à la fois désir de rien, attente, apathie, désir incarné par son silence, sans être pour autant « un désir pur », mais en même temps plus fort que les désirs. Dans un de ses séminaires, il le nomme « désir averti », averti qu’est le désir sans pour autant être à l’abri des passions. L’analyste ne sait pas ce que le sujet désire, mais se prête à «  faire lieu  » où celui-ci interroge sa place de désirant voire se découvre comme désirant.  Le désir de l’analyste fonde son acte et c’est seulement ce désir qui peut faire de son acte un acte analytique. Ce désir n’est ce pas toujours celui de porter l’analyse à la limite, à la limite  possible pour cet analysant-là, à une limite qui, comme je le disais tout à l’heure, ne soit pas un arrêt mais une fin, une fin qui maintienne ouverte l’infinitude et la finitude de l’analyse et selon l’exigence freudienne ouvre sur une néocréation .

Il est classique de penser la fin de partie sous le terme de « liquidation du transfert », si ce terme  est contestable, la question reste. Que devient cet amour visé dans l’analyse après la chute du sujet supposé savoir ? Peut-il se transformer en amour de son propre savoir inconscient, donner lieu à de nouvelles amours, de nouvelles façons d’aimer, ouvrir à l’altérité si la cure a permis de vivre l’expérience conjuguée de l’étranger et de l’intime ?

J’ai été poussée par la nécessité d’aller voir dans le texte freudien ce qu’il en était des termes allemands ayant produit dans la tradition française ce terme de « liquidation ». En fait, l’on trouve trois notions : Lösung, Auflösung et Ablösung. Ces trois termes ne sont pas synonymes. Lösung : séparation, dénouement ; Auflösung : dissolution, liquidation, dénouement ; Ablösung introduit la notion d’éloignement, de détachement. Notons qu’une des occurrence possibles d’Ablösung, c’est la relève, au sens de prendre la relève. « Prendre la relève », voilà qui pour moi  dit très bien la fin du transfert, moment où le sujet peut prendre la relève après la chute du sujet supposé savoir.

Dans son « Conseil aux médecins », Freud parle de la Lösung der Übertragung : dénouement, liquidation du transfert, « une des tâches les plus importantes du traitement », avec son humour habituel il fait remarquer qu’on s’est donné beaucoup de mal pendant des années pour savoir comment établir le transfert et voilà les analystes confrontés à une tâche encore plus ardue : comment le dénouer ? Dans le chapitre 28 de L’introduction à la psychanalyse, « Le thérapeutique analytique », c’est le terme Auflösung der Übertragung qui vient sous sa plume, traduit en français par « destruction du transfert », non pas son dénouement mais sa destruction qui résulterait de résultats thérapeutiques prématurés[1]Dans ce même texte, il emploie une expression que je n’ai retrouvée dans aucune autre occurrence et que j’ai trouvée extrêmement intéressante. Il dit qu’à la fin de la cure, le transfert, l’Übertragung, doit être abgetragen : « enlevé », « reporté ». Il y a là un balancement fort intéressant entre ce qui a été apporté et ce qui peut être reporté ailleurs. Enfin dans le chapitre V, de la völlige Ablösung vom Arzt, du « détachement complet du médecin ». Détachement, prendre la relève, report, ces signifiants me parlent plus que « liquidation du transfert ».

Quelle part revient à l’analyste dans les cures interminables, quelle part à ses résistances, quelle part aux occasions manquées de permettre une fin par défaut d’interprétation ou par une relance inadéquate qui fait repartir le processus de façon interminable ? Savoir jouer de la fin, n’est-ce pas aussi savoir renoncer de part et d’autre à l’illusion d’une analyse complète ou idéale ? Ce renoncement n’est-il pas dans bien des cas une des figures de la castration ? Laisser s’opérer cette fin, ce dénouement suppose une série de désinvestissement, de deuil, de mutation dans le transfert, jusqu’à la rencontre avec l’incomplétude, l’incomplétude comme fait de structure. Ceci passe entre autres par le désinvestissement de l’histoire singulière, cette histoire que dans l’analyse on écrit, qu’on met sur le métier, qu’on réécrit pour finalement arriver à la structure du parlêtre, là où la singularité de l’histoire rejoint l’universel de la structure, arriver peut-être à ce que Freud appelait « le malheur ordinaire ».

Je suis très vigilante dans les fins d’analyse quand quelqu’un me dit qu’il veut écrire son autobiographie. S’il a du talent, pourquoi ne pas écrire, mais pour laisser tomber son histoire, entre désinvestissement et partiel oubli, et sans doute aussi pour une part réconciliation. Permettre que ce qui a été investi au compte de l’histoire vire progressivement au compte du réel de la langue. N’est-ce pas à cette condition qu’une analyse peut être autre chose qu’une simple psychothérapie ? Car ce qui est expérimenté dans une cure c’est à la fois les limites de ce que le mot peut saisir et les limites de la vérité dont on prend la mesure qu’elle n’est pas toute. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, cette limite de la saisie du savoir inconscient. C’est une bonne nouvelle qu’on ait toujours affaire à l’insu ; ça donne une chance de continuer autrement, malgré et avec la fin qui vous a confronté à l’incomplétude.

À la question « que m’est-il permis d’espérer ? », Lacan répondait : « Tirez au clair l’inconscient dont vous êtes le sujet. » N’est-ce pas seulement une partie du trajet puisqu’il dit aussi que l’inconscient, c’est un savoir sans sujet ? Il  parle aussi  de la fin de l’analyse comme un « tu es cela ». Ne faut-il pas l’entendre comme : tu es cela, tu es seulement cela, mais avec cela tu peux vivre, comme à la question « que puis-je savoir ? », il répondait « il n’y a pas de réponse dernière ».

Quand la personne de l’analyste est désinvestie, quand sa fonction est devenue caduque, ce dont il était le support peut chuter, sauf si la fin de l’amour de transfert tourne à la haine. Du côté de l’analyste, même la cure finie, nous avons un devoir de réserve. Un collègue qui a fait son analyse avec nous n’est pas un collègue tout à fait comme un autre, il n’est pas un ami comme un autre ; nous devons garder le respect du transfert, ce moteur de la cure qui dans les meilleurs cas a permis de changer une destinée. Ce que j’ai pu appeler dans un autre travail « le deuil de l’analyste », c’est de préférer l’analyse à toute autre satisfaction que pourrait lui apporter la relation à l’analysant. Face à l’amour de transfert, il s’agit de tenir le cap de l’amour de la chose analytique, « le parti-pris de l’acte », formulation  plus enthousiasmante que la classique « règle d’abstinence » par ailleurs évidente.

Venons-en pour terminer à ma rencontre parfois embarrassée avec les signifiants lacaniens du « rebut », « décharite », de « faire le déchet ». Il s’agit en effet d’accepter de chuter, mais si ces signifiants ne sont pas saisis par l’analyste dans la dimension du semblant, ils risquent tout autant que le « moi fort » de constituer un trop plein de représentation, d’en rajouter sur les processus d’idéalisation  qui ne laissent pas la fin de l’analyse suivre son cours singulier. Autant on ne peut que suivre Lacan quand il dit que « le Saint, c’est le rebut de la jouissance… quand il jouit, il n’opère plus », autant ces signifiants peuvent saturer la fin de la cure d’une signification obligée et entraîner celle-ci dans le registre du « sacrifice aux dieux obscurs ».Le Saint écrivez le comme vous voulez, si nous avons à nous prêter à incarner le réel de l’objet a c’est tour à tour comme sein, fèces, regard ou voix. Je ne crois pas aller dans l’enthousiasme vers la position du déchet. Accompagner un analysant jusqu’à la fin de son analyse quand il vous laisse là, procure aussi quelque chose comme de la joie, de la légèreté, de l’allègement ; c’est passé, c’est franchi, on est arrivé au terme et peut-être a-t-on écrit de l’irréversible. De la joie certes, mais aussi de la gravité, de la gravité partagée, gravité pour celui qui va vivre sans le sujet supposé savoir, sans le secours de son analyste et gravité chez l’analyste qui mesure le travail à accomplir pour que les autres cures dans lesquelles il a accepté de s’engager en arrivent là.

Monique Tricot

 



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chemins de traverse C. VERCRAENE janvier 2012 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=104:chemins-de-traverse-c-vercraene-janvier-2012&catid=52:textes-des-rencontres-des-samedis-2011-2012&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=104:chemins-de-traverse-c-vercraene-janvier-2012&catid=52:textes-des-rencontres-des-samedis-2011-2012&Itemid=54

Ce texte à été donné par Claire VERCRAENE, psychanalyste, lors d’un « Samedi du Cercle Freudien » à Dijon, le 28 Janvier 2012.

Il était accompagné d’une « performance », par Isabelle TCHANG TCHONG, artiste peintre, qui a accompli un acte de peinture, tout au long de l’exposé dont elle ne connaissait pas le contenu.

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Ma réflexion, pour ce jour, part d’une expérience de travail partagée avec mes collègues actuels Farid Dafri, Geneviève Perrot, Jean-Jacques Lachaud. C’est un travail clinique auprès d’hommes, principalement orientés par la justice à la suite de faits de violence dans leur vie de couple. Les modalités et les contours de ce travail seront explicités plus loin.

 

Quelques formulations de ces hommes lors de la première rencontre :

- Depuis 5 mois ça part en vrille. Ca a commencé verbal. Elle me tenait, j’ai donné une claque. Elle a porté plainte. Elle l’a retirée. Ca a recommencé. La jalousie. Je me suis enfermé sur moi-même. J’étais jaloux pour un rien. A la limite de la parano.

- On s’aime éperdument. Mais j’ai trompé mon épouse. On s’est battu. Je lui ai donné un coup sur le visage. Elle, elle m’a donné un coup de couteau. Les gendarmes sont venus. On peut pas se passer l’un de l’autre. On est fusionnel. Elle a pris un appartement mais depuis ce matin on s’est déjà envoyé une trentaine de SMS.

- Ma femme elle a trop parlé, je lui ai donné une claque. On est ensemble depuis 30 ans. Elle veut divorcer, c’est à cause de ça, je le prends mal. Depuis un an ça n’allait plus vraiment. Elle me reproche de trop travailler, et de pas parler. Quand j’étais pas d’accord je le disais pas. Maintenant qu’elle est partie, ça m’arrive d’avoir le cafard.

- Je vois rouge, ça monte crescendo. Normalement j’ai pas de problèmes de violence. Les 3 personnes avec qui c’est arrivé, c’est ma mère, ma première femme et la suivante. Je veux chercher des explications.

- J’ai des soucis avec ma femme. Je veux trouver des solutions avec moi-même. J’ai fais des choses pas bien, des violences. J’ai peur d’exploser. J’ai essayé le shit et l’alcool pour me calmer. Je vis dans un monde tout seul. Je peux pas parler de mes problèmes.

- C’est pas moi-même, je me souviens de rien. Si je vois ma femme qui pleure et qu’elle a des traces, je m’aperçois qu’il a du se passer quelque chose.

- Je ne supporte pas quand elle me lance des piques alors je parle fort, je suis nerveux, elle me le reproche. Ma violence c’est un trop plein. A la maison je suis néant, invisible.

- Soit disant j’ai eu une altercation avec ma copine. Je sortais de prison alors elle en a profité, mais à moi on dit pas des conneries, ça passe pas. Vis-à-vis du corps humain, y a rien eu, j’ai juste dit 2 ou 3 trucs, mais je me suis retenu de la déniaper.  Elle a porté plainte pour un petit bleu. Je suis violent que quand il faut !

- Elle m’a poussé à bout. Elle m’a traité de bon à rien, mais je m’obstinais à rester avec elle. J’ai frappé je ne m’en rappelle pas. Depuis j’essaie de me souvenir, ça fait comme des flashs.

- Je suis pris dans une belle machination. Elle a porté plainte pour coups et blessures. Elle est partie avec les enfants. Avant j’ai été dans les paras, j’étais un dur. Mais maintenant chaque soir je pleure pour mes filles et pour elle aussi.

- Pourquoi je m’emporte ? J’ai la rage, la haine, on en vient aux mains, il y a un point de non retour. Après je regrette.

- La première personne qui va me prendre la tête ça part. C’est très dur de contrôler. J’ai pas eu d’éducation, mon père me tapait dessus. Je suis resté avec ma mère. Quand j’étais petit j’étais un calvaire.

Etc, etc...

 

Alors ? Que dire de ces passages à l’acte ?

De ces sauts dans le vide, ces débordements, ces pêtages de plombs ou de câble, ces montées dans les tours, ces explosions, de colère, de rage, de haine ?

Au premier abord un passage à l’acte, c’est absurde et énigmatique (on pourrait dire aussi absurde et énigmatique que le rêve, même si ça n’en a pas du tout les mêmes effets).

Acte irréversible, aussi. Il y a un avant et un après. Le danger est de faire comme si l’impensable n’avait pas eu lieu et continuer de nier (mais dans ce cas, il y a toute chance pour que cela recommence), ou bien alors il va falloir s’en saisir et vivre avec…

 

Tout d’abord je précise que mon expérience de travail se situe principalement du côté des passages à l’acte violents, transgressifs, et ceux-ci dans la relation de couple. C’est donc plus de ce côté-là que j’avance ma réflexion, sans oublier qu’il existe d’autres passages à l’acte compulsifs, non transgressifs, comme : la fuite irraisonnée, la démission, l’abandon et tout ce qui concerne les passages à l’acte retournés contre soi-même, jusqu’au suicide. Sans oublier bien sûr ces fréquents petits passages à l’acte du quotidien, hurler, envoyer promener, claquer la porte, etc.

Il faut quand même remarquer que la limite entre ce qui est interdit par la loi et ce qui ne l’est pas, notamment en matière de violence conjugale, varie d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre. C’est donc avec une certaine fluctuation que la transgression d’un interdit est considérée par les différentes justices à travers le monde…

Que veut faire entendre, et/ou faire voir, ou que veut toucher et faire toucher, cet acte violent, pourtant absolument dénué de sens sur le moment, dont on peut dire que ça arrive plus vite que son ombre, et qui est réalisé avant même que son auteur n’ait eu le temps de le préparer, n’ait eu le temps d’y être, d’y être acteur ? Ce qui n’exclu pas pour autant que les signes de fragilité et de tension n’étaient pas présents ; mais toutes les tensions internes et toutes les situations conflictuelles n’aboutissent pas forcément à un passage à l’acte. L’acte peut être ponctuel et isolé ou au contraire compulsif et répétitif.

Selon Freud, l’acte est une mise en action de quelque chose qui a été oublié, réprimé, qui ne serait en fait qu’une répétition d’une histoire ancienne.

Le terme même de passage à l’acte est peu employé en psychanalyse. Il l’est surtout en psychiatrie. Freud employait le mot allemand de « agieren » traduit en anglais par « acting out ». Il l’entendait par mise en acte, actualisation des pulsions ou des fantasmes dans l’action, au contraire de  « erinnern », se souvenir. Dans le cours de la cure psychanalytique, Freud nommait agieren, les actes posés par le patient dans sa vie quotidienne pouvant amener des changements importants : choix amoureux, professionnelles, géographiques, etc… Il les considérait comme remplaçant la parole ; c’est pourquoi il les déconseillait. Il a écrit : « Nous devons nous attendre à ce que l’analysé s’abandonne à la compulsion de répétition qui remplace alors l’impulsion à se souvenir ».

Acte compulsif. Lors des premiers entretiens, ces hommes ne se reconnaissent pas violents (mais nous ne sommes pas là pour les faire passer aux aveux), certains peuvent se dire impulsifs, ce qui est déjà une première forme de distanciation.

Impulsif, ça parle de pulsion. La pulsion n’est pas l’instinct, elle nous constitue comme humain. Elle ne peut se concevoir en dehors d’une relation, relation à quelqu’un de réel ou d’imaginaire, pour pouvoir atteindre son but. Elle emprunte des chemins qui vont permettre de maintenir la vie, dans « l’allant devenant » de l’être, comme disait Françoise Dolto. Elle peut aussi dévier son trajet dans l’impulsivité, la rage, la destruction de soi ou de l’autre.

Le passage à l’acte a un effet de décharge immédiate de la pulsion. C’est perçu comme vital parce que l’état de tension est particulièrement intolérable. C’est une ex-pulsion. Ca fait irruption, effraction dans le dedans pour ressortir aussitôt vers le dehors.

Pulsion réveillée, de façon ponctuelle ou répétitive, par un élément extérieur qui est vécu comme une menace pour la personne, menace d’effondrement, d’anéantissement. Il n’y a pas de mot à disposition, pas de distanciation par le langage, la pensée s’est absentée au moment du passage à l’acte, parce que la perte est pressentie comme définitive, jamais consolable. Il y a de la mort en jeu. Finalement quand on dit dans le langage courant qu’on va  « pêter les plombs », on ne saurait si bien dire. En effet si ça ne « disjoncte » pas, c’est toute l’installation qui risque de « griller » (un homme que nous avons reçu l’a formulé ainsi). C’est donc pour ne pas devenir fou qu’il y a passage à l’acte, franchissement vers un ailleurs, sans en  mesurer les conséquences pour l’autre et pour soi. Au moment de la décharge pulsionnelle violente, il n’y a plus personne dans la réalité, il n’y a que la manifestation de toute-puissance du corps qui s’exprime dans un geste (je dirais « geste » plutôt que « mouvement »).

 

J’ai formulé au début que ma réflexion s’est inscrite sur une expérience de travail auprès d’hommes ayant commis des actes de violence conjugale. Je vous donne le contexte : Il s’agit d’un travail au sein d’une association dijonnaise, fondée en 2004. Je travaille auprès de ces hommes depuis un peu plus de 4 ans après avoir participé avec d’autres à l’élaboration de cette proposition thérapeutique (à laquelle Hervé Petit avait collaboré également).

J’y suis, comme mes collègues, en tant que « thérapeute », c’est la formulation qui  est donnée de notre fonction, c’est donc avec ce mot que je nommerai notre travail. Jusqu’à présent je ne me suis jamais sentie en contradiction avec ce à quoi je crois en tant qu’analyste, (l’assise fondatrice de cette association ayant donné une vraie place à la psychanalyse).

Un travail de groupe (8 participants maximum) est proposé après 2 entretiens individuels, la signature d’un contrat pour 21 séances minimum, hebdomadaires, payantes, sous la responsabilité de 2 thérapeutes, un homme et une femme. Groupes ouverts, c’est-à-dire avec entrées et sorties au fur et à mesures des demandes et des places disponibles. Les personnes sont, pour la plus part, orientées par la justice, soit en alternative à une poursuite, soit à la suite d’une condamnation avec sursis et mise à l’épreuve, voire une incarcération, et sous l’injonction d’une obligation de soin (quand il s’agit d’actes graves ou de récidive). Mais certains viennent aussi d’eux-mêmes ou sur insistance de leur entourage familial, amical, professionnel, social ou médical. Aucun rapport, ni écrit ni verbal n’est transmis au prescripteur, juste une attestation de présence est remise à chaque séance aux participants, dont il fait ce qu’il veut ensuite.

Je travaille en binôme avec mon collègue, Farid Dafri, chaque semaine. L’autre binôme de thérapeutes assure le déroulement d’un autre groupe. Très récemment un groupe de femmes ayant commis des actes de violence sur leur conjoint ou/et sur leurs enfants s’est mis en place. Nous sommes donc 4, bénéficiant d’un temps de contrôle psychanalytique, et nous réunissant régulièrement pour tirer les fils de ce travail singulier.

Nous ne sommes pas dans la même place que la justice et nous ne prononçons pas de jugement sur les actes commis, mais nous veillons à ce que les règles du contrat de travail de groupe soient respectées : présence, respect des horaires, paiement (les séances manquées sont dues), non alcoolisation avant la séance. C’est un dispositif avec un protocole précis mais léger, instituant un minimum de rituel.  Il y a également obligation de confidentialité de la parole dite en groupe. Celle-ci fait limite à un dedans et un dehors, que chacun peut recevoir à sa façon : limite entre un lieu et un autre, entre un temps et un autre, entre soi et l’autre, limite interne et externe, entre affects, fantasmes, actes…

Dans leur passage à l’acte il y a eu franchissement des limites et des règles sociales. Leur violence a fait l’objet d’une intervention de la justice, qui a concrétisé leurs actes, les a sorti de la sphère privée et a nommé la transgression. Ils sont sous contrainte. Loin de faire obstacle au travail, cette injonction thérapeutique signe leur inscription d’humain dans le social, et extrait ces hommes d’une identification à leurs gestes. Elle exprime une demande qui, ainsi, n’a pas à être formulée par eux ; d’ailleurs la plus part n’ont pas de demande, n’ont jamais parlé de leur vie, ne savent pas ce que c’est et sont effrayés à l’avance. Certains ne se sentent pas coupables et ne reconnaissent pas leur responsabilité (c’est de la faute de l’autre), ou ils sont convaincus que cela n’arrivera plus. Tout juste peuvent-ils dire « bon, ça ne peut pas me faire de mal ». Une offre est donc faite là où il n’y a pas forcément de demande, mais peut créer de la demande…Obligés de venir ils arrivent sur la défensive. Mais souvent dès la première rencontre du groupe, ils commencent à y prendre goût. Le travail auquel il va falloir s’atteler au long des séances, sera de permettre un début de demande subjective. De cet évènement sans nom, un non-acte en somme, nous allons tenter d’en faire un passage, pour que cela puisse peut-être devenir un acte...

Nous avons construit un cadre qui se situe à la croisée des chemins entre 2 types de théories souvent opposées dans le travail thérapeutique de groupe : l’une où il s’agirait de travailler avec le groupe comme entité psychique (le groupe n’est pas que la somme de ses membres) et uniquement sur l’ici et maintenant du groupe, et une autre théorie proposant une approche individualisée dans  le groupe, à l’écoute de l’histoire de chacun. En fait il nous semble important de ne pas nous figer dans des systèmes théoriques préconçus, trop bien rodés. Nous avançons donc pas à pas avec les personnes que nous recevons, nous les devançons juste un peu mais nous ne les tirons pas systématiquement vers une « prise de conscience », dont certains resteront sans doute à jamais éloignés. Notre propre cheminement personnel nous permet parfois de proposer des chemins de traverse, des métaphores, des correspondances, des créations… C’est certainement la dimension de recherche constante de notre part et notre désir d’élaboration théorique et clinique, qui nous permet de continuer ce travail, parfois, de haute voltige !

 

Nous soutenons l’opportunité du travail en groupe car nous savons que les passages à l’acte sont survenus dans un lien à 2, souvent passionnel, dans la peur de l’abandon ou de la rencontre avec l’autre sexe. L’offre d’un travail thérapeutique individuel, par un thérapeute homme ou femme, dans le huis clos d’un cabinet, peut s’avérer trop inquiétant, voire persécuteur, (d’un côté comme de l’autre d’ailleurs). La relation duelle de la thérapie risquerait de répéter la relation duelle infernale dans laquelle ils sont emprisonnés et pourrait précipiter les passages à l’acte. Le travail en groupe désintrique le lien mortifère dans lequel ils sont pris. (Rappelons que depuis l’ouverture des groupes en 2005 il n’y a jamais eu de passage à l’acte à l’intérieur des séances). Le groupe est ressenti comme fractionnant potentiellement la violence de chacun, comme diffractant le regard, tenant bon et offrant solidité et bienveillance. Il souligne cette dimension d’une mini société de pairs, accueillante, contenante, première enveloppe pour tout être humain afin d’accéder à une parole subjective. Là, j’ai pensé au travail que Mireille Faivre nous a donné à entendre un jour à propos de la consultation spécialisée de PMI qu’elle a assuré pendant 22 ans. Elle y évoque le lieu de cette consultation, en l’occurrence le dispensaire de la rue NB, lieu riche en évènements, lieu multiple, habité, animé de joies et de peines, permettant d’emblée un transfert, positif et négatif, les 2 souvent mêlés d’ailleurs. Il me semble que le groupe favorise un espace, un lieu (je ne sais pas comment l’appeler) de transfert rapide, un peu du même ordre. Groupe d’hommes, avec sa dimension grégaire, primitive, légèrement homosexuelle. Effaçant ma présence d’un trait de gomme, certains se laissent aller à dire « ici c’est bien, on est entre hommes » ! Ils auraient d’ailleurs tendance à s’accrocher dur comme fer à ce qui n’est quand même qu’une éphémère fraternité du même, si nous ne les interrogions pas sur ce point et si nous ne tentions pas d’y mettre quelques miettes de repas symbolique...

Il n’y a pas de thème prévu à l’avance. La violence n’est pas forcément évoquée directement pendant la séance, mais chaque participant sait qu’elle en est le signifiant principal, puisqu’il a été orienté dans une association qui en a fait son objet de travail. On peut dire que cela fait déjà fonction d’une première interprétation pour chacun.

Les thèmes abordés sont libres et peuvent varier au cours de la séance, mais généralement nous remarquons que chaque séance a son histoire propre, avec un début, une intrigue, et une fin. Une invitation est faite à chacun de dire où il en est dans sa vie depuis la séance précédente. Selon ce qui se déploie ainsi, de l’un à l’autre, dans un début de séance, il peut nous sembler opportun de laisser filer, laisser se tisser, une histoire à partir d’un évènement amené par un participant et qui fait écho à chacun : par exemple, ils se mettent tous à parler de leurs animaux, de leur activité préférée, de leurs enfants ou de leur problème d’argent. Ces constructions se présentent pour nous comme un mythe, une métaphore (évidente parfois) de leur propre histoire, mais nous ne ferons pas d’interprétation intempestive, juste pouvons-nous scander par quelques mots, quelques encouragements à poursuivre. Le fait que nous écoutions de notre place d’extériorité de thérapeutes évite que cela fonctionne sous forme de discours de comptoir ou de groupes de parole (cf. les groupes de malades alcooliques qui se réunissent entre eux). Ce qui pourrait sembler décalé dans les propos tenus prend ainsi de la densité : chacun fait des liens, retrouve des souvenirs, se pose des questions à propos d’un élément de son histoire, d’un évènement récent ou des croyances auxquelles il semblait accroché. L’un d’eux ne décolère pas envers sa femme et la plainte qu’elle a déposée, mais il ne peut s’empêcher de se « tuer » au travail pour ramener de l’argent. Payer, payer, payer. A force d’en parler il arrive à réaliser de lui-même ce qui est en jeu, dégonfle sa colère, s’apaise au travail, et commence à investir d’autres activités.

 

Quand la chaîne associative groupale porte vers un élément que  nous jugeons opportun de faire préciser par celui qui l’a amené, nous l’invitons à en dire plus. Il se peut que celui-ci évoque alors un moment douloureux de son histoire, qu’il révèle pour la première fois un évènement de sa vie, ou qu’il fasse part d’un traumatisme de son enfance. Dans ce cas, nous veillons toujours à ce qu’aucun d’eux ne soit l’objet de voyeurisme par les autres, nous cherchons à reprendre calmement toute histoire qui pourrait faire sidération dans le groupe, parfois même nous amenons une limite au discours. Un homme a tendance à amener des scènes d’horreur provenant de son quotidien, ou de son entourage. Nous n’allons pas nous taire devant l’effroi qu’il produit mais, tout en pressentant que ces faits bruts ont rapport avec ce qu’il a vécu dans son histoire d’enfant, nous reprenons en quelques mots plutôt banals afin de décoller chacun de la « scène du crime », pourrait-on dire. Cette remise en circuit de la parole, et sa scansion, c’est ce qui a fait défaut dans le passage à l’acte.

D’autres fois, nous pouvons demander aux autres ce qu’ils pensent de ce que vient de dire un participant, prêtant ainsi leur pensée à celui qui est figé sans élaboration possible, dans son désespoir ou sa colère. Chacun a donc la possibilité de recevoir à sa façon les paroles des autres, d’apporter ce sur quoi il associe, ou de se taire. Et peut-être de repartir avec des points de vue nouveaux, des pensées nouvelles qu’il pourra laisser cheminer en lui, et ouvrir à de nouvelles questions pour lui-même. C’est une mise en route de la pensée, qui pour chacun peut se grossir de celle des autres.

Au cours d’une séance, après l’interruption des vacances, l’un d’eux évoque son rêve, une maison pour sa famille « avec vue sur la mer ». Chacun se met à parler de ses vacances. Puis, plus tard, dans la même séance un autre homme racontera qu’il a mis en acte ce dont il avait parlé avant l’été, il a pris le bateau pour aller rendre visite à son père qui ne l’a jamais élevé puisque ce père a quitté sa mère enceinte de lui et qu’il est parti vivre en Corse, donnant rarement des nouvelles. Il dit que son père, malade, l’a emmené au cimetière où il a réservé son emplacement, et il précise : « avec vue sur la mer »… A partir de ce qui arrive là avec insistance dans cette séance, par ces 2 hommes mais d’autres aussi dans ce groupe, dont la vie s’est construite sur l’absence, l’abandon, l’ignorance des origines, j’aurais envie d’associer sur un possible deuil de leurs parents, pères et mères, paisiblement. Mais ce sont mes associations, mes constructions. Alors, laissons voyager ces « vues sur la mer », qui s’invitent dans cet espace où une place (où une plage), est offerte à chacun pour se l’approprier à sa façon…

 

Le groupe fait contenant à ces corps éclatés, explosés. Nous tentons d’être attentifs aux gestes, souffrance visibles sur les visages, multiples petits passages à l’acte à la place de la parole, que nous soulignons discrètement. C’est le corps qui « parle ». C’est le corps qui a parlé dans leurs actes, dans un langage d’avant le langage. Tenir compte de leur corps, c’est tenter de percevoir ce quelque chose d’indicible qui se manifeste à travers un détail, la façon de se tenir plié en 2, les gestes saccadés, nerveux, les agitations, les bruits qu’ils font, qui petit à petit s’estompent ou diminuent, sans explication de notre part. Un homme participant au groupe de mes collègues, va consulter un médecin et apprend qu’une épingle est enfoncée dans son pied. C’est seulement dans l’après coup de l’extraction de cette épingle, qu’il pourra en parler et dire à quel point la douleur ressentie depuis plusieurs semaines était insupportable. Une épine dans le pied d’un vécu corporel signerait-elle la place d’un vécu psychique impensable ?

Il y aurait trop de corps, trop de poids du corps. Ils arrivent souvent avec des corps déglingués et à force d’en parler ils finissent par prendre soin de leur corps. Le groupe va amener une autre forme de corps, du corps pris dans le langage, porté par la parole. Au début beaucoup sont dans la sensation plus que dans l’émotion. Ou bien les représentations sont faites à partir d’objets, de camions, de chiens dangereux. Parfois c’est leurs gestes qui font représentation : je me réfère là à un homme mutique qui a passé les 3 ou 4 premières séances à froisser, à faire crisser, la feuille de papier de l’attestation que nous lui avions fournie…

A un autre homme qui évoquait les gestes violents de son père nous posons la question : « qu’est ce que vous ressentiriez si vous rencontriez votre père ? » celui-ci répond : « je lui pousserais  la tête dans le congélateur ». Pas de formulation d’un affect. S’il y a de l’affect, et il y en a certainement, il est contenu dans cette image brute, qui demande, si on peut dire, à être « décongelée », réchauffée, alimentée par d’autres mots, voire d’autres images, pour déplacer le fantasme de violence…

Je me souviens de ce qu’avait dit Guy Dana, lors d’un samedi de travail à Dijon, sur ces lieux divers qu’il aime proposer aux personnes psychotiques, lieux multiples, bras enveloppants,  « espaces d’hospitalité » comme il les nomme. Pour autant je me garderais bien de désigner la structure psychique des personnes que nous recevons du côté de la psychose. Toutes ne sont pas psychotiques et il s’agit d’abord de recevoir chacun dans sa singularité… Mais peut-être est-ce le moment, dans ma réflexion, pour dire que je penserais plutôt que le passage à l’acte par lui-même vient percuter un point originaire, un point de réel au cœur du sujet, peut être un point psychotique qui pourrait se retrouver dans toutes les structures…

Je me réfère aussi à ce que dit Joyce Mac Douggal à propos des personnes qu’elles nomment anti-analysants reçus parfois de longues années en analyse, posant une première demande recevable, mais restant figés parfois des années dans une impossible élaboration, collés au présents, attachés aux choses mais pas aux liens entres les choses, capable de parler de façon intelligible mais sans affect, sans curiosité sur eux-mêmes, coupés de leur vie pulsionnelles et fantasmatiques sauf parfois dans des accès de rage envers leur entourage, et qui pourtant ne sont pas psychotiques. « Avec eux nous sommes renvoyés à l’aube de la vie, et à l’orée de l’identité subjective de l’être » dit-elle. Je crois que le travail en groupe peut être un moyen de réinvestir, voire d’inventer, grâce aux liens, liens entre les personnes, liens entre les actes, entre les mots, une histoire intérieure manquante. Construction commune qui va faire construction pour chacun sur les lieux où l’histoire est oubliée, où elle n’a même jamais pu être pensée.

 

Le groupe permet de retrouver la capacité d’imaginer, donc de jouer, d’oser s’embarquer dans des paroles excessives, d’oser se plaindre et se présenter comme victimes (alors que partout il leur est dit que ce sont leurs femmes les victimes, mais surtout pas eux) de prononcer des fantasmes sans danger pour le voisin, de découvrir que de dire sa colère, sa haine, est possible. D’oser attaquer le cadre et se confronter à nous, ou à un de nous, sans risque. Aire de jeu au sens où Winnicott le formule. « Les enfants antisociaux ne jouent pas ils passent à l’acte », dit-il d’ailleurs. Si la métaphore est rare en tant que métaphore consciente, il y a possibilité d’images que nous encourageons, voire que nous créons à partir de leur dire (quand cela s’y prête, nous faisons référence aux contes, mon collègue est doué pour cela), chacun les ressentant puis les intégrant à sa façon dans son vécu.

 

Le groupe donne lieu, bordage, point de butée, repérage de ce qui a eu lieu, pour pouvoir se tenir au bord de l’abîme, sans s’y abîmer. Un homme, après violence sur sa compagne enceinte, est reçu en groupe. Entre 2 séances il se jette par la fenêtre du 3ème étage chez lui, devant sa compagne. Hospitalisé quelques temps, il en sort miraculeusement avec juste quelques contusions. Lors d’une séance suivante, dans un moment de grande angoisse sans mot, mais visible sur son visage - il est très blanc -  il demande à aller aux toilettes. Nous l’encourageons fermement à rester dans le groupe et à dire ce qui se passe pour lui. Il n’a pas de mots, il ne sait pas, il ne sait vraiment pas. Mais il a besoin de respirer, dit-il. Nous entendons sa demande d’air et nous demandons alors à un participant situé du côté de la fenêtre ouverte (en rez-de-chaussée) s’il veut bien changer de place ave lui. Cet homme poursuit donc la séance de groupe en partie debout près de la fenêtre, reprenant son calme, sans que nous fassions allusion au terrible passage à l’acte qu’il a accompli récemment. Nous n’avions d’ailleurs pas cherché à ce qu’il explique au groupe les raisons précises de son hospitalisation. Il est venu ensuite régulièrement à toutes les séances qui lui avaient été prescrites par la justice, tenant à payer toutes celles qu’il avait manquées pendant son hospitalisation (à ce jeune chômeur, père de famille, très démuni, nous n’osions pas lui en demander le paiement ; heureusement il nous a devancé !) Véritable acte subjectif de la part de cet homme si souvent paumé dans sa propre identité !

Le travail de groupe peut permettre de s’identifier et de se séparer. Au début il y a autour d’eux des « comme eux », du même, puis au fil des séances, des « pas tout à fait comme eux », puis finalement des « autres que moi », si proches et si différents, du « familier pas comme chez soi » qui est une autre façon de traduire le « Das Unheimliche «  freudien.

Dans les passages à l’acte de violence conjugale la dimension amoureuse et sexuelle est présente mais pas seulement. C’est d’abord la relation à l’autre qui fait problème. Et d’autant plus quand il s’agit de la vie commune. C’est d’un retour au premier autre dont il est question. Plusieurs hommes ont dit que « quand ça monte » en eux, ils voudraient que leurs femmes les prennent dans leurs bras. Bien sûr elles ne le peuvent pas !

Les passages à l’acte arrivent quand l’objet d’investissement qu’est le conjoint pour eux ne pallie plus le manque d’amour premier. Ils sont dans une recherche éperdue d’une unité perdue d’avance…

Certains ne ressentent pas que leur compagne a pu souffrir et peut souffrir encore, en tant que personne. Dans leur acte ils ont annulé l’autre. Pas d’identification à la victime qui n’a ainsi pas d’existence. Séparation radicale. Sans autre. Et fusion radicale dans le corps à corps de la violence, désir d’interpénétration, de « rentre dedans » pour ne plus jamais être abandonné, tout en marquant l’impossible réalisation de ce fantasme. Le coup porté touche et sépare en même temps. C’est un rapport de force très archaïque, d’avant la sexuation, pour lutter contre le morcellement et la mort.

Mais c’est quand même la rencontre d’un homme et d’une femme. D’un homme qui voudrait être au centre et raisonner de façon plutôt binaire : à une question, une réponse. Affirmation de toute puissance parce qu’ils ont peur des femmes. Ils disent : les femmes elles compliquent trop, elles découpent les cheveux en 4, elles ne donnent jamais de réponse, elles sont secrètes, on ne sais jamais ce qu’elles pensent, et elles nous percent à vif… Certains craignent de perdre leur identité sexuée, ils se cramponnent dans une virilité plus ou moins « macho ». Ils sont  perdus du fait d’une distinction moins tranchée dans les places des hommes et des femmes, que dans les générations précédentes ou dans d’autres cultures. Il se sentent hommes en possédant une femme, en se l’appropriant : c’est elle qui va réparer leur souffrance. Ils ne s’investissent que dans une seule personne. La relation est, ou a été, passionnelle. Ils ne peuvent donc tolérer que leur conjointe s’éloigne, qu’elle ait ses désirs propres.

Mais petit à petit ils commencent à envisager la dimension féminine dans l’humain, et découvrent que le féminin ce n’est ni être dans la toute puissance, ni être un déchet. Ils approchent la part d’intime propre à chacun, sans s’effondrer pour autant. L’ambivalence devient pensable. En parlant, en échangeant, en écoutant les autres, cela devient possible de mettre de l’huile dans les rouages, de prendre des détours, de repartir avec des questions, de désirer plutôt que de posséder et de percevoir l’étrangeté de cet autre si proche et si différent. Au bout du compte c’est eux-mêmes qu’ils perçoivent si étrangement inconnus, « 2 âmes habitent en mon sein » cite Freud dans « l’inquiétante étrangeté » évoquant une phrase tirée du Faust de Goethe.

Capable du pire et du meilleur. Comme chez tous les êtres humains.

Car on sait bien que sans pathologie grave, quiconque peut être hyper sensible, hyper fragile, dans sa vie amoureuse. On peut réussir sa vie professionnelle, sociale, amicale et patauger dans sa relation amoureuse, y perdre ses repères, sa morale… La violence dans le couple est à la hauteur de la passion et sidère par la fascination qu’elle exerce. Qui n’a pas fantasmé une histoire d’amour passionnelle ? Mais trop de passion, trop d’éblouissement, font courir le risque d’une irruption des ténèbres. Il y a surgissement de ce qui « aurait du rester caché » dit Freud.

Le travail autour de la parole permet aussi de donner poids à ce qui cherche à se dire. Ca introduit de l’ordre, une certaine cohérence là où il n’y avait que chaos, confusion, additions de faits bruts. Ici, il faut tenter de se faire comprendre, rendre visible et crédible ce que l’on énonce, un peu plus préciser, faire des choix, concentrer, nommer. Tout cela ne vient pas dès la première séance. Il faut le temps de mesurer la possibilité d’une confiance dans les autres, pour oser s’éloigner des généralités, pour dire « je » plutôt que « on » : « j’ai peur, je suis perdu »… Je crois que le groupe accentue la résonance des paroles. Il y a quelque chose d’implicite qui pourrait s’énoncer comme : « nous avons entendu », que le « chœur » peut reprendre en écho. Au fond il est fort probable que s’il y a passage à l’acte c’est que quelque chose n’a jamais été entendu, qu’un vide a remplacé les mots de liaison inscrits dans une parole parentale, pour répondre à ce qui tentait d’appeler dans la pulsion, à travers les gestes, les pleurs, les cris, les bris d’objets, la rage, la violence enfantine. Ca n’a pas fait effet. Faire effet c’est donner « réponse » à la pulsion, mais une réponse décalée, différée. Il ne s’agit pas de donner à l’enfant un objet pour un objet, ou un coup pour un coup : on sait bien qu’il n’y a pas la possibilité de fantasmer quand on reçoit des coups, il n’y a que la possibilité de repasser pas ces coups par la suite. Le passage à l’acte peut être dans ce cas une réactualisation d’un déjà vécu. Il n’y a pas de souvenir, il n’y a que des traces. L’environnement n’a pas permis de contenir les affects de honte, de haine, de rage, liés à des traumatismes anciens, de les partager et donc de les légitimer, de les rendre humains. Le vide laissé par l’absence d’autrui, (ou par la violence d’autrui) n’a pas été comblé au moyen de fantasmes qui auraient du être ultérieurement refoulés. « Je me suis fais tout seul » disent nombre d’entre eux. C’est ainsi que la pensée s’accroche à des choses et que des fantasmes obsédants habitent les personnes qui n’ont pas pu construire une vie imaginaire riche.

Winnicott développe le fait que l’agressivité première du tout petit va se tourner vers l’exploration de la possibilité de détruire l’objet d’amour. Ceci quand le contexte environnemental le permet. C'est-à-dire quand l’objet d’amour a bien été un objet d’amour, qu’il tient bon et tolère ces pulsions destructrices. L’enfant jouit de cette position omnipotente. Il invente le monde. Par la suite ces pulsions seront fantasmées la plus part du temps et c’est la « constructivité » qui prendra le relais. Elle servira à palier l’excitation liée à ce désir de détruire, et à réparer l’objet détruit dans le fantasme. Il s’agit donc d’une constructivité créative, poétique au sens large du terme.

Si on s’appuie sur cette façon Winnicotienne de penser, il me semble que ces actes de violence ont plutôt à voir avec le fait que cette destructivité première du bébé humain (qu’on cite sous la formulation de « manger le sein ») et celle qui s’engage peu après dans les gestes agressifs de l’enfant vis-à-vis de son entourage proche, a été empêché ou pas suffisamment entendue, regardée, reconnue et limitée, à la fois avec fermeté et tendresse. Les premiers « passages à l’acte » de l’enfant de 1 ou 2 ans, c’est quand il dit non, se bute et refuse obstinément de manger tel aliment, par exemple. Si les parents reçoivent cet évènement comme un drame ou s’ils le reçoivent au contraire comme un acte d’affirmation de l’enfant, tout en posant les règles qui conviennent, la façon dont l’enfant s’en servira par la suite en sera toute différente.

Pour chacun, en travail de groupe, et même si ce n’est jamais complètement acquis (car il n’y a pas eu beaucoup de fantasmes refoulés) il peut être envisagé de retrouver un peu, à l’intérieur, un objet « aimé-haî » qui fera parti de lui. Créer un manque qui ne sera pas un vide. « On n’a jamais manqué de ce qu’on n’a pas connu », évoque le chanteur dijonnais Yves Jamait, dans une belle chanson à propos de son père. Vivre avec le manque plutôt que vivre avec un « blanc », ou un « trou », c’est quand même plus humain…

 

L’issue de la thérapie n’est pas forcément de donner sens, certains ne le peuvent pas, et le sens chacun sait bien que c’est une affaire compliquée... Je parlerais plutôt de « sensible » que de sens. Ne pas toujours chercher à reconstituer une histoire, ni faire la chronologie des évènements de violence ni celle de leur vie, mais faire en sorte que ce qui se vit là fasse évènement,  pour qu’ils y prennent goût plutôt que de tourner en rond dans la jouissance d’une répétition mortifère pour eux et pour leurs proches. Il pourra être possible de se décaler par rapport à l’objet investit, (venir en groupe c’est déjà investir autre chose), trouver d’autres gens, d’autres lieux, d’autres intérêts, d’autres passions. Il s’agira sans doute de créer un peu de fantaisie, de mettre un peu de jeux dans les blocs de granit, les fonctionnements obsessionnels, les croyances figées.

Parfois, quelque chose s’est réalisé en eux, ils ont posé des actes nouveaux, mais ils ne peuvent rien en dire, tout juste peuvent-ils l’évoquer incidemment : il y a eu des changements dans leur vie amoureuse, ils ne sont plus dans le même rapport à leur père, ils découvrent leurs enfants et s’intéressent à eux… C’est parfois les autres qui le leur font remarquer : un homme présente un changement de son positionnement en tant que père et en tant qu’homme dans sa famille, trouve une place qu’il a enfin osée soutenir, il l’évoque comme si ça lui était tombé dessus sans qu’il y soit pour quelque chose. « C’est ma femme qui a changé », dit-il. S’adressant à lui, un autre homme lui dit « je suis fier de toi ». Venir chercher de la pensée sur son acte, et se l’approprier, par les mots des autres… Certains ne peuvent même pas l’entendre. Je pense à ceux qui commencent à percevoir des liens, à prendre du recul, à poser des actes nouveaux et constructifs et qui, si par malheur on le leur fait remarquer, s’empressent de dire le contraire, comme si rien ne changeait pour eux. Il ne faut pas que ce soit dit. Alors on le « dit » avec le minimum de signes : vous dites que vous avez fait ça. Point. Mais on ne va pas valoriser, congratuler, cela ne serait pas entendable pour eux.

Pour d’autres, les paroles vont faire surgir de l’inattendu, il y aura possibilité d’élaboration, de questionnement, « pourquoi je fais toujours comme mon père alors que je m’étais promis de ne jamais faire comme lui » « pourquoi j’aime une femme qui ne fait que me dévaloriser »… Dans la parole partagée, ils découvrent avec un plaisir certain, qu’on peut haïr sans détruire, qu’on peut assassiner avec les mots sans les brandir comme une arme, qu’on peut vouloir se battre sans le faire.

Certains, parfois, sont prêts à poursuivre un travail individuel ailleurs. D’autres décident de continuer de participer au travail de groupe alors que la contrainte judiciaire est terminée.

 

Beaucoup d’hommes reçus ne sont pas violents en permanence, mais manifestent de la violence dans un certain contexte. Seul ce contexte profondément angoissant pour eux réveille une douleur ancienne, fait vaciller les bases.

On l’a dit, la peur d’être abandonné est flagrante, mais là ils peuvent commencer à la penser : « je ne supporte pas ce truc d’abandon » disait l’un… La peur est omniprésente pour déclencher l’acte violent. L’environnement est une menace. Une angoisse profonde les habite. Leur femme leur fait peur, et ils pensent que toutes les femmes sont ainsi. Mais ils ont peur aussi de la peur qui envahit leur femme. Peur de la peur de l’autre, donc. L’apaisement dans l’immédiat après-coup de l’acte n’est pourtant qu’illusoire d’autant plus que l’abandon risque d’être là, bien réel car c’est souvent l’éloignement, voire le départ définitif de la conjointe qui ponctue la violence qu’elle a subit.

Il y a des secrets de violence transmise sans mot dans leur histoire. De violence et de honte. Un homme, ancré dans une violence verbale envers sa femme et plutôt timide, disait « j’ai peur d’être un bourreau ».  Grâce aux remarques des autres du groupe, ce fantasme de bourreau a pris place dans le fait que son père, silencieux, n’avait jamais pu aborder son vécu dans la guerre d’Algérie. Il a pu commencer à parler à son père.

Beaucoup ne sont pas sûrs d’eux, et ont besoin de se rassurer en faisant de la musculation, en conduisant d’énormes camions etc. Je suis frappée par le fait que quelques uns (pas tous) présentent un corps gonflé, muscles tendus à mort, comme colmaté c’est-à-dire sans faille, sans brèche, celle justement qui permettrait de laisser passer l’angoisse vers le dehors. Vulnérabilité cachée derrière la cuirasse qu’ils présentent. Ils peuvent être aussi timides, renfermés. Certains peuvent recourir à des addictions (alcool en particulier) pour ne plus ressentir, pour fuir les états affectifs d’une intensité insupportable.

Il y a une souffrance réelle que ces hommes ne savent pas nommer. Ils ont un violent sentiment d’injustice, certains ont connu des expériences d’humiliation, de violence sans défense possible de leur part, de rejet, ou de mise à l’écart au profit d’un autre (un frère, une sœur), dans une époque ancienne de leur existence, parfois inaccessible par le souvenir. On entend parfois dire que les personnes impulsives sont incapables de gérer les frustrations. Ce qui laisserait entendre qu’elles n’auraient jamais été « frustrées », qu’elles auraient été des enfants-rois, tout-puissants… Il me semble que leur difficulté est ancienne, qu’elle a plus à voir avec la privation. Il y a quelque chose du côté d’une injustice profondément ressentie, celle de se sentir moins reconnus, moins aimés, moins existants qu’un autre. Dans le quotidien, celui qui se trouve le plus proche (ou la plus proche) en fait les frais, et il est perçu comme celui (ou celle) qui aurait reçu le plus. On peut se référer là, à ce que dit St Augustin et relevé de nombreuses fois par Lacan, à propos du regard amer du petit enfant sur la complétude supposée que forment sa mère et son jeune frère pendu au sein. Regard « qui le décompose », le mot en dit long…

Il y a eu des deuils sans mot, sans avoir pu évoquer la perte. Un homme a pu parler de la mort d’un proche, après que nous ayons nommé l’absence de plusieurs personnes, ce jour-là. Ces absents du groupe lui manquaient.

Il y a dans le passage à l’acte la tentative de ne pas retrouver cet état antérieur là. Quelque chose cherche donc à s’extraire.

Mais ne pourrait-on pas dire que c’est l’être lui-même, qui cherche à s’extraire entièrement, dans un essai de franchissement hors de soi ? (Je n’étais plus moi-même, disait l’autre). Dans le suicide, la personne entière se supprime. Il y aurait fort à penser qu’en effet quelque chose doit tomber, mais sans doute pas la vie du sujet…

Le passage à l’acte comme un acte à l’envers, une tentative ratée, non pas comme une négation du symbolique mais comme un appel désespéré au symbolique. Y aura-t-il d’autres pour l’entendre ?

Afin d’éviter l’explosion ultime, le passage à l’acte est une extrême tentative de survie. Sauver sa peau en quelque sorte, une façon de se dire vivant et paradoxalement même jusqu’à y perdre la vie. Par un fantasme récurant certains hommes rencontrés se croient happés dans leur vie même par cet autre dont ils partagent la vie : «  chez moi, je suis néant, invisible » disait quelqu’un.

Sauver sa peau, ou sauver ses yeux si je fais référence à Freud s’arrêtant longuement sur un récit « l’homme au sable » tiré des contes d’Hoffmann : là, un jeune homme revit à plusieurs reprises, par des traces, des ressemblances plus ou moins délirantes dans des regards alentours, l’irruption d’une frayeur d’enfance, à savoir celle provoquée par la menace de l’homme au sable qui prendrait les yeux des enfants pas sages. Il finit par se jeter du haut d’une tour, pour échapper à ce regard. Ce n’est pas par hasard que j’évoque les yeux, le regard. Des adolescents peuvent dire : « lui, je l’ai massacré  parce qu’il m’a regardé ; qu’est-ce qu’il me voulait ?! » Le regard n’est pas pris dans le fantasme, il ne peut rien en faire à l’intérieur de lui, c’est un réel pur.

 

D’autres questions se posent encore : ils ont agressé leur femme. De quelle femme peut-il s’agir ? L’un disait « ça s’est passé juste avec 3 femmes, ma femme actuelle, ma première femme et ma mère ». Vouloir tuer une mère ? Ou vouloir la violenter ? Acte incestueux ? Ou apaisement de la culpabilité envahissante d’un désir incestueux envers la mère et criminel envers le père ?  Il a pu manquer d’un père interne qui aurait du empêcher d’être englouti dans le giron maternel. Nous constatons le nombre relativement important d’hommes n’ayant pas connu leur père mais surtout n’ayant même pas eu de présence paternelle auprès d’eux, leur mère étant restée seule pour élever ses enfants. La dette envers leur mère est lourde à porter mais pourtant elle leur semble évidente…

En commettant un acte et en provoquant la punition, au moins la culpabilité est plausible et la faute est circonscrite à l’acte. C’est la thèse de Freud dans son petit texte « les criminels par conscience de culpabilité », qu’il a écrit juste après Totem et Tabou, et dont on perçoit la lignée théorique. Ils apaisent ainsi une culpabilité sans fond. Pour exemple, un homme est venu en groupe après avoir frappé violemment sa femme, perdant mémoire de son acte. Il s’est avéré que cet homme avait eu, 20 ans avant, un accident de voiture dans lequel son amie de l’époque était morte, tandis que lui de son côté, avait perdu connaissance. Il n’avait pas été condamné, sans doute déclaré non coupable. Cette fois-ci, après l’acte commis sur sa femme il a été sévèrement sanctionné par la justice. Provoquait-il cette punition ?

Punition recherchée en lien avec la jouissance due à l’excitation du passage à l’acte. Les personnes ont du mal à sortir de la culpabilité, non pas à cause de l’acte mais à cause de la jouissance procurée sur le moment.

 

Freud rajoute que cela ne concerne pas les personnes « qui n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité » ou qui « se croient autorisées d’agir ainsi dans leur lutte contre la société ». S’agit’il d’une lutte contre la société, ou d’une adhésion à une idéologie référée à un maître, un dieu ou un grand Autre ? J’ai hésité à questionner un aspect terrifiant de la violence, qui est celui de certaines violences collectives et que je serais tentée de mettre du côté des passages à l’acte collectifs.

Je prends quand même ce chemin pour le partager avec vous. En même temps que je travaillais ce texte je lisais et entendais différents témoignages concernant le génocide Kmer rouge. Il s’agit du livre de l’ethnologue François Bizot « le silence du bourreau », prisonnier quelques mois dans un camp, ainsi que du témoignage de Rithy Panh, Cambodgien ayant vécu de près les massacres, auteur du film S-21 et de l’interview de Duch, commandant du camp de S-21, par ce même Rithy Panh. Ce Duch, nourri de culture des Lumières pendant ses études en France, a torturé et fait mourir plus de 15000 personnes.

Qui sont ces bourreaux auteurs des grands massacres ? Et qui sont ces hommes qui ont suivis, nombreux ? Ont-ils tous une faille important dans leur personnalité qui les aurait de toute façon rendu à l’état de grands criminels dans leur vie ? En quoi nous interrogent-ils sur nous-mêmes ? Le massacre collectif n’est propre qu’à l’espèce humaine. Ce qui me fait penser au passage à l’acte c’est ce déferlement brut, dans un temps donné, de violence inouïe. Passage à l’acte d’un peuple sur un autre, folie destructrice pour éradiquer l’autre, il n’y a plus d’autre : Duch dit qu’il fallait effacer toute trace de la mort, pas de corps, pas de lieu de sépulture. « Réduire en poussière pour qu’il ne reste plus rien de l’ancien monde ». Je ne sais pas si nous pourrions tous devenir bourreaux, si nous pourrions tous tuer. Mais le meurtre appartient à tous, la malédiction nous est transmise en même temps que la vie. Pourrions-nous affirmer que nous n’en userions pas ou que, surtout, nous ne laisserions pas faire ? Rithy Panh, le cinéaste, ne veut pas croire comme l’affirme Duch et d’autres, d’anciens nazis par exemple, qu’ils ne faisaient qu’appliquer l’idéologie. Duch, lui, continue d’affirmer qu’il n’était que « l’otage du régime ». Pour Rithy Panh, Duch a fait un choix. Si choix il y a, il me semble que c’est le choix de la facilité, ou de la lâcheté, celui d’être porté par l’idéologie, de confier son identité à ce surmoi idéologique. Duch dit : « je suis la police du Kampuchéa démocratique, et j’ai toujours aimé le travail bien fait ». Il était terrorisé, dit-il, par les propos des chefs, il avait continuellement peur de mourir alors il faisait de l’excès de zèle. Pour lui, tout cela justifie ses actes. C’est l’idéologie de la « Vérité Prolétarienne ». « On ne pense plus, il n’y a que les slogans qui lessivent le cerveau », cité par Rithy Panh. Nombre de paysans cambodgiens ont adhéré à l’idéologie, parce qu’ils se sentaient depuis longtemps victimes d’injustice, affamés, écrasés. On retrouve ici, la dimension du fort sentiment d’injustice qu’on peut constater dans les passages à l’acte.

 

Confier son identité, s’éloigner de sa subjectivité, et donc de son angoisse et de la haine de soi, n’est-ce pas ce qu’on peut tous chercher par moment, par facilité, par lâcheté ? Parce qu’être sujet à plein temps, c’est parfois… fatigant ! Qu’un autre sache pour nous, décide pour nous, et donne l’illusion de nous aimer, c’est une tentation qui  nous est offerte sur le marché de la consommation et de la politique... Un modèle d’explication qui fait réponse radicale à l’angoisse. La croyance à la place de la pensée. N’est-ce pas le propre de tout symptôme d’ailleurs? Dépendance et croyance en ses douleurs, ses addictions, ses obsessions, ses phobies… C’est une façon d’être un peu hors de soi à laquelle nous recourons tous plus ou moins, pour détourner le regard de la perte et de la solitude humaine.

Mais qu’est-ce qui peut faire que quelques uns ne vont pas s’y laisser prendre ? Que quelques-uns vont résister ? Qu’est qui peut faire basculer du côté d’un acte (et pas d’un passage à l’acte), dans un véritable engagement subjectif ? Une rencontre peut-être, une bonne rencontre ?

Rithy Panh ajoute à propos de son inlassable travail de recherche : « je ne cherche pas la vérité je cherche la parole ».Toute violence innommable, tout franchissement de l’interdit, portent en eux la question « qu’est-ce que le symbolique ? Qu’est-ce que la parole ?...

 

Sans transition, mais dans l’aléatoire du défilé de la pensée, je voudrais faire un détour du côté d’un autre destin de la pulsion, d’un autre chemin pour la haine, haine de l’autre et haine de soi, celui de la création et de la sublimation… « Se jeter sur », la couleur, les outils, la terre, le marbre, un écrit, un texte, deviens un « jeter sur » la toile, ou sur la scène, pour être recueilli par des autres qui peut-être nommeront quelques traces, pour eux-mêmes d’abord.

Ce qui tente désespérément de ressurgir dans les passages à l’acte, (dans les maladies psychosomatiques probablement aussi et dans les symptômes qui engagent directement le corps), cet objet à jamais perdu, ce point de réel sans mot, « la Chose » comme la nomme Lacan, est célébré dans la sublimation.

Quelque chose est toujours à rechercher et c’est seulement parfois et de façon tout à fait fugace qu’on peut dire « c’est ça », dans un acte créatif, artistique ou non. Un engagement. Peut-être y a-t-il, dans l’analyse mais aussi parfois dans ce travail de groupe que j’ai évoqué là, ces minuscules instants fugaces et fulgurants, comme magiques, où on peut dire « c’est ça ».

 

En 1961 Niki de Saint Phalle a une trentaine d’années, elle se rend célèbre en réalisant les tirs : fixés sur une planche, des tubes emplis de peinture sont recouverts de plâtre et sont percés à l’aide de tir à la carabine. L’œuvre est constituée de l’instant du tir - la performance - mais aussi de la peinture finale, une planche éclaboussée de couleur. Elle tenait le fusil à la main, habillée entièrement de blanc. Elle disait tirer sur le mal et parlait d’assassinat sans victime. « J’imaginais la peinture se mettant à saigner. Blessée de la manière dont les gens peuvent être blessés. Pour moi la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations », disait-elle.

Point n’est besoin d’interpréter, de refaire une historicité, l’acte est ce qu’elle a fait de son histoire. Au bord de son histoire, et bien au delà.

Elle ne fut pas la seule à tirer, elle invitait aussi des artistes.

Je vous invite, non pas à tirer, mais à poursuivre la réflexion...

 

 

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postmaster@cerclefreudien-dijon.org (Administrateur) textes des rencontres des samedis 2011-2012 Tue, 29 May 2012 19:47:18 +0000
Jean-Max GAUDILLIERE, Tremblements de temps, une mémoire du futur", 22 novembre 2014 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=121:jean-max-gaudilliere-tremblements-de-temps-une-memoire-du-futurq-22-novembre-2014&catid=54:textes-des-rencontres-des-samedis-2014-2015&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=121:jean-max-gaudilliere-tremblements-de-temps-une-memoire-du-futurq-22-novembre-2014&catid=54:textes-des-rencontres-des-samedis-2014-2015&Itemid=54 Au cours de cet après midi de novembre 2014, Jean-Max GAUDILLIERE a eu l'immense gentillesse, malgré son extrême fatigue, de venir partager avec nous ses ultimes réflexions sur sa clinique du trauma, fruit d'un travail partagé avec Françoise DAVOINE depuis de nombreuses années.

Il nous avait alors autorisé à enregistrer son intervention.

Sur demande auprès de Gilles MONCHICOURT vous pouvez obtenir un exemplaire de cet enregistrement.

C'est avec une extrême tristesse que nous apprenions quelques jours après sa venue à Dijon, le décès de Jean-Max GAUDILLIERE. Ce témoignage anthume nous est donc d'autant plus précieux.

Gilles MONCHICOURT

mai 2015

 

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postmaster@cerclefreudien-dijon.org (Administrateur) textes des rencontres des samedis 2014-2015 Sun, 04 Dec 2011 20:07:10 +0000
Juliette PLANCKAERT, de l'effondrement dans l'impossible de se faire mère, octobre 2013 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=131:de-leffondrement-dans-limpossible-de-se-faire-mere-juliette-planckaert-octobre-2013&catid=53:textes-des-rencontres-des-samedis-2013-2014&Itemid=54 https://cerclefreudien-dijon.org/index.php?option=com_content&view=article&id=131:de-leffondrement-dans-limpossible-de-se-faire-mere-juliette-planckaert-octobre-2013&catid=53:textes-des-rencontres-des-samedis-2013-2014&Itemid=54

Juliette Planckaert,

Conférences du Cercle Freudien de Dijon, octobre 2013

DE L’EFFONDREMENT DANS L’IMPOSSIBLE DE SE FAIRE MÈRE

Je ne pouvais me contenir en voyant l’effondrement

du pauvre V. qui n’était plus qu’une pauvre loque

Marcel Proust

 

 

 

 

 

 

 



Comme s’en désole le narrateur de Proust, voilà ce que pourrait dire le bébé d’une maman désolée : il ne peut être contenu. Comment le bébé est-il contenu, comment se constitue pour lui ce que Meltzer nommera le mantèlement?

Winnicott, le premier, dès 1945, affirme que le bébé requiert un contact et un portage (handling et holding) répondant à ses besoins, ceci pour supporter la fracture ontologique que représente la perte de son état prénatal et s’adapter à ses nouvelles conditions de vie. Si ces conditions de vie ne sont pas présentes, il arrive que les deux, le bébé et sa mère, ne peuvent cesser de tomber. En France, un peu plus tard, c’est Françoise Dolto qui introduira cette ouverture aux relations mère-bébé dans le monde psychanalytique.

Pour parler du vécu de l’«état prénatal » du bébé, JM Delassus utilise le terme de totalité. Il indique par ce signifiant inattendu, «totalité», que le bébé in utero[1], est dans des conditions de vie physique où tout lui est fourni. C’est–à-dire oxygénation, nutrition, conditions de pression, bain sonore lui permettant de profiter somatiquement du bain amniotique, dans l’environnement vivant qu’est sa maman. Après sa naissance le bébé va devoir, dans transition, assurer sa survie : respirer, téter, digérer puis éliminer ses selles, il est privé brutalement de son vécu de totalité.

Si sa vie et sa croissance somatique sont assurées in utero, par contre, il peut ne pas être bien porté et ne pas sentir la présence dont il a besoin. Bien des années avant de travailler ce sujet une personne disait et redisait en séance : « je suis encore dans le froid du ventre de ma mère ». Et le pédiatre Maurice Titran le formulait ainsi : « Il est des bébés qui vivent des solitudes terribles dans le ventre maternel». On connaît maintenant l’importance du contact mère, père, enfant pendant la vie intra-utérine. Car ce n’est pas d’avoir vu le foetus à l’échographie qui fera contact[2].

Je vais vous parler des conséquences imprévisibles et douloureuses qui surviennent lors de sa maternité chez une jeune fille, une femme qui deviennent mère[3]. Plus d’une femme sur dix souffre gravement, lorsqu’elle devient mère, ceci depuis son vécu pendant la gestation, l’accouchement, ainsi qu’après la naissance, dans ses relations avec son bébé. Dans l’incertitude, l’angoisse de cette responsabilité de mettre au monde un nouvel humain, dans ce moment où la femme donne la vie, celle-ci va être submergée d’affects effrayants qui l’approche de la mort.

Simultanément que sera la vie prénatale du bébé, sa naissance, puis l’accueil qu’il reçoit dans sa vie aérienne. Qu’en est-il du lien mère-bébé, de la place du père de l’enfant, de ses grands-parents ? Ces éléments amènent cette interrogation fondamentale: comment s’était constituée la vie psychique d’une femme qui, devenant mère, va se trouver dans ce que la maternologie nomme l’effondrement maternel.[4] Nous allons voir que ceci s’est constitué peu à peu depuis les débuts de la vie de la maman. Nous savons combien chaque histoire de vie est singulière, il en est de même pour chaque maternité.

Voici un sujet immense : mon exposé sera de ce fait partiel et partial, ce qui nous donnera l’occasion d’échanger ensuite.

Pour éclairer ce que je viens d’introduire, je vais vous présenter ce qui s’est passé pour Domitille, son mari et leur bébé Hélène. Notre travail psychothérapique a duré de nombreuses années. Domitille est née en même temps qu’un frère jumeau, peu après un frère et une sœur. Si l’arrivée non-souhaité d’un troisième enfant était une tuile pour ses parents, la gémellité découverte à la naissance aggravait encore leurs multiples difficultés. En la circonstance, leur mère était réellement « tombée enceinte » puis Domitille et son frère étaient tombés…à terre. Accablée, elle ne se souvient plus lequel du frère ou de la sœur est resté seul à l’hôpital. Domitille a grandi dans l’angoisse et la solitude alors que son jumeau était conquérant et agressif. Son besoin d’un environnement de consolation sera tel qu’elle acceptera les attentions incestueuses de son frère aîné.

Domitille, désespérée, m’appelle un dimanche, chez moi, sur le conseil d’une sage-femme de la maternité qu’elle vient d’alerter. Elle ne sait comment faire avec Hélène, son bébé, née le dimanche précédent, et qui pleure beaucoup. Domitille parle de se jeter sous un train. Je l’écoute longtemps. Je la rappellerai le lundi pour garder le contact et la recevrai le mardi.

Ce n’est que sept années plus tard qu’elle sera en mesure de verbaliser, que, après la tétée, ayant reposé le bébé dans son berceau, elle s’effondrait par terre. Voilà la terrible situation: soit Domitille s’effondre en tombant, soit elle imagine se jeter, sous un train.

Hélène était très attendue par ses deux parents qui ont partagé un accompagnement haptonomique. Malgré cela, il va être très difficile à Domitille de faire naître son bébé, l’accouchement est long et douloureux. Sa naissance à elle avait été une telle déception pour sa mère, risquait-elle la même déception

« A la sortie d’Hélène, j’étais épuisée, on la pose sur mon ventre et je lui dis « mon bébé d’amour ». Elle grimpe et trouve mon sein. C’est merveilleux. Puis, je me suis sentie très mal. Quand mon mari est parti, j’ai appelé ma mère et lui ai dit tous les reproches que j’avais à lui faire, comment je ne pouvais plus jamais la voir, qu’elle ne nous a pas aimés.

Rentrée la maison, je tombais dans les pommes dès que je posais Hélène dans son, berceau. Mon mari me ramassait et je tombais à nouveau.

Ce n’est qu’après plusieurs années de travail ensemble que Domitille a pu symboliser, avec des mots précis le déroulement et le vécu ces moments traumatiques. Elle ne pouvait qu’évoquer combien c’était insupportable. Il lui a fallu d’abord perlaborer son passé d’avant la première rencontre avec un être fiable, son mari, et ceci dans la relation, transfert-contretransfert, qui s’est installée entre nous, qui a permis « une compréhension qui s’approfondit fragment par fragment »[5]. Elle avait, au préalable, eu besoin que je porte les sentiments qu’elle-même était incapable de supporter. Ses chutes ont cessé très vite après le début de nos rencontres. La « contenance » et la « transformation » des sentiments et pensées de Domitille que j’effectuais, s’approchaient des communications primitives essentielles que bébé, elle n’avait pu avoir avec sa mère[6].

Mettant un bébé au monde, Domitille se trouvait replongée dans le réel des premières semaines après sa naissance, où elle s’est trouvée séparée de son jumeau avec une mère impuissante. D’où cette explosion, quand elle se trouve seule avec Hélène, son bébé : « Maman tu ne nous a jamais aimés, je ne veux plus jamais te voir. »

Domitille est effondrée : elle tombe. Ce n’était pas une astaso-abasie hystérique, c’était un réel d’effondrement.

Avant la conception d’Hélène, au cours de la psychanalyse commencée après un épisode dépressif, Domitille n’avait jamais exprimé, ni pensé ces choses violentes à propos de sa mère. Cette irruption de violence à l’encontre de celle-ci se fait par la brèche réalisée quand elle s’est effondrée peu après la sortie du bébé et qu’elle n’avait plus la présence soutenante de son mari, ni de son bébé en elle. Elle redevient alors la toute petite fille angoissée et ne peut plus se tenir comme femme, d’où les chutes.

Pendant trois mois, Domitille et son bébé seront accueillies plusieurs fois par semaine : « Parentèle[7], ça me donnait confiance en moi et c’est ce qui me permettait d’attendre la rencontre suivante[8]». Le lien entre elles est établi. Cependant, malgré ce bon contact, la souffrance psychique qui ravage Domitille, est terrible à supporter pour elles-deux. Heureusement, son mari est très soutenant.[9]Malgré le désarroi, l’effondrement, les chutes, les moments d’allaitement paraissent tranquilles. Mais dès qu’elle n’est plus au sein, Hélène pleure, pleure, pleure. Alors Domitille, sans perdre patience, berce Hélène dans ses bras avec des mouvements délicats, dévotion et disponibilité. Elles se regardent et Hélène pleure..

Quand les mamans sont envahies d’incertitudes, d’angoisses, le bébé ne peut trouver ce que Winnicot a nommé « l’isolement tranquille ». Ce ne sont pas les conseils qui vont apaiser la mère et le bébé, mais des enveloppes, des enveloppes de présence affective et psychotactile. Avec notre présence-enveloppe, nous sommes deux, la puéricultrice et moi, entourant Domitille et Hélène, les contactant et aussi les berçant. Cependant Hélène hurle. Domitille, très présente, lui parle doucement. Elle redit inlassablement « mon bébé-d’amour. ». C’est comme une berceuse calme, chantée par une maman qui tient calmement son bébé couché dans ses bras, sans la déplacer dans tous les sens comme je l’observe souvent dans ces situations de pleurs.

Domitille avait la capacité, lorsqu’elle était contenue et portée par nous, de prendre en elle toute la détresse de son bébé, bébé en détresse du fait de l’effondrement de sa mère. Elle supporte l’identification projective terrible de son bébé sans le lui retourner, car elle pressent que c’est son angoisse à elle qu’Hélène exprime. L’appel haineux à sa mère dès la naissance de son bébé témoignait de ce qu’elle a vécu à sa propre naissance. Cependant, Domitille et sa fille sont en relation, Hélène faisait-elle pansement?

Nous étions présentes, assidues, mais bien inquiètes car il fallait recommencer à chaque rencontre : il aurait fallu un accueil quotidien pour affermir la sécurité. L’intervalle trop grand entre deux présences, ne soutenant pas suffisamment la maman, risque de faire trauma pour le bébé. C’est pourquoi, la prise de psychotropes semble nécessaire, ce que décidera son médecin,

lorsqu’elle lui énoncera explicitement que:

-oui, elle est très attachée à son bébé, mais aussi

-oui, parfois, elle voudrait qu’Hélène ne soit plus là.

A la rencontre suivante son mari l’accompagne. Domitille s’est déterminée, elle a accepté les médicaments[10], mais elle est navrée de devoir cesser d’allaiter[11]. Hélène pleure plus que jamais, le traitement n’a pas encore agi et sa maman est encore plus fragile sans Hélène au sein pour la colmater.

C’est à partir de ce contact intense, ce contact que permet la présence haptonomique, qu’Hélène a trouvé les moments paisibles d’un bébé qui a une maman. Il n’y avait plus de pleurs inconsolables. Je rappelle que pour cette proximité que nous avions aidée à instaurer, la prudence s’était montrée indispensable, il avait fallu attendre que Domitille puisse être approchée de si près. Elle affirmera que c’est ce moment de peau à peau qui a été déterminant : désormais elle pouvait être mère de son bébé, femme de son mari puis professionnelle à sa reprise de travail.

La présence de son mari à la séance a permis un tournant, car une continuité se faisait entre les deux espaces. La séance suivante dont Domitille se souvient encore avec émotion a été déterminante. Il a été possible de lui proposer de s’allonger, le bébé déshabillé contre elle, peau à peau. Elles ont pu retrouver à ce moment le contact affectif prénatal des rencontres haptonomiques et celui de la première heure après la naissance.

Domitille a retrouvé son bébé d’avant la fracture natale.

Domitille a traversé, ensuite, de courtes périodes dépressives qui n’ont jamais atteint l’intensité de l’effondrement, ont peu nécessité d’arrêt de son travail et ne mettait pas en doute son être-mère. Puis elle a pu devenir fille de sa propre mère, l’accueillir chez elle, puis lui confier Hélène pendant les vacances. Je souligne la Présence indispensable du papa, qu’il soit très soutenant malgré le désarroi angoissé causé par la souffrance et l’attitude de sa compagne. Qu’il soit respectueux de la mère en sa femme et ne se substituant pas à elle, ce qui requiert davantage de sa part.

Le lien mère bébé est essentiel à la construction du bébé, d’un bébé paisible. Ce lien lui permet de développer en toute sécurité ses potentialités, de se construire comme sujet humain et de s’ouvrir au monde et aux autres. Cela demande beaucoup à la femme devenue mère et à l’homme qui devient père. Des empêchements peuvent faire obstacle à la construction du lien et avoir des conséquences néfastes et sur le développement de l’enfant et sur la vie de la maman. Une aide doit être apportée dès que possible autant pour l’enfant que pour sa mère. Car la santé psychique de cet enfant est aussi en souffrance.

Récemment en écoutant le répondeur à Parentèle, nous entendons : « je vous téléphone sur le conseil d’une amie car je n’arrive pas à aimer mon bébé ». Quelle souffrance chez cette maman, au point de pouvoir la livrer à un répondeur inconnu, et d’y laisser son nom et son téléphone. Son vécu douloureux représente un aspect de ce qui est nommé «carence du lien maternel ». Dans cette situation cela s’est manifesté par une indifférence exprimée nettement, indifférence dont elle souffrait

Cette maman était encore vacillante et dépressive depuis la venue de son premier enfant qui venait d’avoir trois ans quand ils ont souhaité un autre enfant. Notre présence autour de la maman et son bébé a constitué une enveloppe qui n’avait pu se faire pendant la gestation. Rassurée sur la relation avec son bébé, la maman a demandé, ensuite, à venir avec son aîné, confrontée à l’angoisse de ne savoir comment être mère de deux enfants.[12]

L’humain nait psychiquement et affectivement au monde dans un milieu écologique particulier qui est fait de sa relation à l’autre. Sans cette relation le bébé ne s’éveille pas: il se recroqueville, se déprime ou devient malade. La constitution et la préservation du lien doivent être un objectif prioritaire. Quand la maman ne le peut pas, qu’elle ne peut être accessible à l'aide du père, des secours urgents doivent leur être apportés. Il arrive que le père ne se sente pas concerné, ou même parfois qu’il se montre hostile à sa compagne pour s’accaparer l’enfant.

Revenons en à Winnicott qui le premier parle d’effondrement. C’est en 1969 qu’il écrit son texte intitulé «la crainte de l’effondrement»,[13] cette crainte rencontrée maintes fois chez les analysants[14]. Ce texte ne sera publié qu’après sa mort, par son épouse Clare. Et ce n’est que cinq années plus tard qu’il sera traduit et publié dans la Revue Française de Psychanalyse[15] Avant de mettre le mot « effondrement » sur ce qu’il pressentait chez certains, il avait ressenti puis écrit sa propre nécessité d’un « contre-transfert presque fou ». Par contre transfert fou, il exprimait la nécessité absolue de se mettre à la place de la personne en proie à la crainte des agonies primitives. Agonies primitives parmi lesquelles se place l’effondrement, ne pas cesser de tomber. C’est à leur sujet qu’il a explicité la nécessité d’une modification dans la cure,[16] en particulier la présence et parfois le contact.

JM Delassus pédo-psychiatre, fondateur de la maternologie, a créé[17] un lieu pour recevoir les mères avec leur bébé lorsque celles-ci n’ont pu établir un lien avec l’enfant. Selon les situations, c’est l’état de la mère, du bébé, ou des deux qui a motivé leur hospitalisation. Car, soit le développement du bébé était inquiétant, soit les mamans présentaient des troubles appelés « dépression post natale » ou « psychose du post-partum ». Il est apparu à leur équipe en accueillant ces femmes sans a priori, ainsi qu’avec la lecture de Winnicott, que c’est d’effondrement maternel qu’il s’agissait.

JM Delassus[18] a élaboré un important corpus théorique pour décrire comment se fait, ou non, la possibilité d’être la mère de son enfant, tant psycho-affectivement, que pour les soins corporels. Il souligne combien ce peut être vécu dans une grande souffrance psychique. Avec son équipe, ils sont arrivés à l’évidence qu’il fallait renoncer à la notion de « psychose puerpérale » et de « dépression maternelle », cette dépression n’étant que la cicatrisation chronique d’un effondrement préalable: cf Domitille. Je le cite : « la notion d’effondrement entrait brutalement dans notre réflexion et notre pratique cliniques. Il ne s’agissait plus d’une caractérisation nosographique mais d’un mot qui caractérisait un état : l’état d’effondrement ».[19]

Cette affirmation m’a aidée à me repérer dans ce que j’avais constaté chez Sylvaine, Geneviève et d’autres mères quand je les ai reçues à Parentèle, accompagnée de leur infirmière psychiatrique. Le diagnostic était « psychose puerpérale ». Au fil des années, avec la découverte de l’importance du « lien mère-bébé »[20], il m’est devenu évident que lorsque ces mères sont reçues avec leur bébé, elles vont pouvoir commencer à se reconstruire.

Je viens de présenter les deux éléments de mon titre : effondrement et empêchement d’être mère. Cette difficulté à être mère, je l’ai nommée « impossibilité » car sans aide, cela sera du domaine de l’impossible. La littérature aborde souvent ce sujet douloureux : la « Folcoche «  de René Bazin , l’enfant de Jule Vallès… L’effondrement se manifestera de façon très différente chez chacune, selon leurs premières relations avec la « toute puissance maternelle » et l’établissement du principe paternel.

Cette souffrance d’effondrement peut se manifester de bien différentes manières. Ainsi, alors que son enfant a trois ans, Linette, puéricultrice en maternité, découvre en séance: «ma dépression d’après l’accouchement, moi ça a été plus tard : je me suis arrêtée de respirer pendant le temps habituel de dépression du post-partum, alors c’était moins grave». Effectivement, c’était « moins grave », car elle avait très bien pu prendre soin de son enfant jusqu’à la conquête de la marche. Mais, c’est lors de sa reprise de travail qu’elle s’est effondrée. Elle fait alors une tentative de suicide. Une de ses collègues me l’adresse. Très vite, Linette retrouvera qu’elle a fait ce geste d’effondrement le jour anniversaire du décès à la naissance, d’un frère puîné, alors qu’elle avait un an. Chez les personnes en thérapie, il est fréquent que des « enclaves inanalysables » de manière classique soient la défense contre l’effondrement. Linette, grâce à sa collègue avertie, avait pu consulter avant de déprimer, de façon chronique, son effondrement.

Quel que soit le moment, de sa reprise de travail, il semble que pour certaines mamans, le bébé n’est pas réellement né pour elle jusqu’alors. Elle arrive à la consultation avec un enfant, de deux, même trois ans qui est encore dans une identité adhésive.

Le bébé, la mère à l’accouchement :

J’ai évoqué déjà qu’en mettant au monde un enfant, dans le temps de l’accouchement, la femme se retrouve plongée, souvent à son insu, dans le vécu de sa propre naissance. Son enfant sort d’elle, comme elle-même est sortie de sa mère. Que se passe-t-il pour elle à ce moment? Je me pose toujours la question de ce qui permet à certaines mères de laisser leur enfant se faire naître et d’autres non. En dehors des facteurs liés, tant aux circonstances obstétricales objectives qu’à l’environnement médical[21], il y l’influence importante de l’intime de la femme avec ce qui a été sa vie depuis toujours.

Il serait intéressant de faire une étude approfondie à propos du déroulement des accouchements. Depuis les femmes qui, n’ayant rien senti, ni de la descente du bébé, ni des contractions utérines, accouchent à la porte de l’hôpital, à celles qui restent des heures «avec un travail qui ne se fait pas » et ne peuvent s’ouvrir pour que le bébé fasse son chemin. Pour celles-ci, est-ce la crainte de l’effondrement de leur base qui empêche l’ouverture ?

Certaines éprouvent après qu’elles y ont perdu leur base, leur fondement, ce quelles ne pourront nommer que dans la relation psychothérapique si le thérapeute peut accueillir ce vécu en lui sans en être effondré lui-même. Elles diront avoir perdu leur « fond » ou leurs « fondations », suivant qu’elles l’auront senti davantage somatiquement ou psychiquement. Elles en garderont trace somatiquement par des saignements, comme Marie Cardinal le raconte dans « les mots pour le dire », ou psychiquement en se sentant béantes après les rapports sexuels. La brèche ne s’est jamais refermée derrière la perte de leur « complément-bébé » qui n’est plus en elles.

Pour bien des femmes, l’accompagnement haptonomique permet la découverte de la possibilité d’ouverture, en complicité entre la mère et son bébé, qui pourra faire son chemin de naissance sans que cela fasse « effraction » pour sa mère. Ensuite après son accouchement, elle sera aidée à retrouver sa base.

Je reviens à Winnicott qui écrit [22] : « il y a un rapport très clair entre ce que l’enfant éprouve et ce que la mère éprouve en couches ». En effet, Ce que la mère vit en accouchant la ramène à sa propre naissance et à sa fragilité d’alors. C’est une des raisons pour laquelle le « coup de foudre » pour ce «bébé d’amour » n’est pas toujours au rendez-vous. Cependant ce coup de fondre peut ne pas protéger de l’effondrement sous jacent, comme pour Domitille.

Certaines affirmeront ne pas souhaiter d’autre enfant tant elles restent traumatisées d’une douleur dont elles ne peuvent se défaire. Mais de quelle douleur s’agit-il ? Ce qui fait trauma c'est la non possibilité d'inscrire cet évènement dans son appareil psychique, et ceci en relation à des événements préalables non digérés.

Alors, outre la difficulté pour cette femme d’accoucher, de quoi est fait ce traumatisme ? Est-ce d’avoir osé concevoir l’enfant imaginaire de sa mère ou de son père, de mettre au monde un mortel, ou est-ce l’impossible d’être séparé du bébé à la naissance ? Ceci amène la question : "comment ne peut se faire la mère", pourquoi peut-elle ou non créer le lien avec le bébé ? Il se peut aussi que le risque soit somatique: l’accumulation d'événements traumatiques antérieurs fait embâcle et complique l'accouchement au point de mettre la vie de la mère en danger, sans empêcher le « se faire mère ». C’est ce qui s’est passé pour Nour : les réminiscences soulevées en accouchant, conscientes ou non, amènent à cette somatisation presque mortelle.

L’équipe obstétricale est, dans ces situations peu fréquentes, confrontée à un inexplicable. Et pour la mère, l’impossible de ce réel[23], fige, bétonne dans le trauma d’avoir frôlé la mort, ce qui a détruit la femme, mais a permis la mère.

La mère peut mettre en acte avec son corps cet effondrement en « se jetant réellement » ou en « tombant » réellement. Ainsi Violaine qui a été hospitalisée aux trois semaines de son bébé. Pour se détruire, elle avait tenté de se blesser là où son bébé s’était développé en s’ouvrant le ventre.

Après avoir avalé une grande quantité de psychotropes, montée sur une table, elle avait pointé un couteau vers elle, attendant la chute qui amènerait la mort. Le bruit de la chute avait réveillé son mari. Pourquoi cet acte ? Etait-ce une remise en scène du vécu traumatique, d’avoir été lâchée ou blessée lors de sa propre naissance ou ses premières semaines ? On peut le supposer : Violaine a passé des semaines à gémir sans discontinuer, à voix haute, comme un bébé inconsolable. Mais cette terrible douleur, très pénible à entendre pour nous, Violaine n’a pu la manifester que plusieurs mois après le début des soins. Il fallait d’abord qu’elle s’autorise à éprouver, assurée que nous pouvions prendre en nous, contenir ses vécus enfouis.

Il a fallu près de deux ans d’accueil en hôpital de jour et de psychothérapie analytique pour que Violaine souffre moins. C’est avec les enveloppements humides[24] qu’elle a pu devenir actrice de ses soins et travailler à se reconstituer. Elle a alors exprimé que lors des entretiens verbaux avec sa psychiatre très attentive et sympathique, c’est elle qui lui apporte des connaissances sur les troubles du post-partum: « à chaque pack, je découvre quelque chose de moi on avance, alors qu’avec la docteur G., elle est bien gentille, mais c’est moi qui lui apprend des choses sur ma maladie ».

Il était question pour la psychiatre, qui avait fait appel à nous, de se repérer dans une « psychose puerpérale » atypique. Or pour Violaine, l’urgence c’était de porter et consoler le bébé en elle

Au fur et à mesure des rencontres cliniques et professionnelles et des lectures, je me suis référée à ce que j’appelle : Mes quatre points cardinaux.

1_Au fil des années de mon travail en psychiatrie, j’ai écouté, et tenté d’approcher à la juste place, des femmes défaites après la naissance d’un enfant. Leurs troubles étaient diagnostiqués « psychoses puerpérales ». J’étais touchée profondément par le ravage qu’elles présentaient. Nous cherchions avec le docteur Roger Gentis comment les secourir. Dans la révolution des idées de 68 et le mouvement de psychothérapie institutionnelle, il nous a même été possible d’accueillir ensemble la mère et son bébé, en service de psychiatrie générale

Cependant je ne savais pas encore comment approcher davantage ces mères, et j’avoue que je ne les recevais pas avec leur bébé. Les années de travail avec Françoise Dolto, n’avaient pas encore ouvert en moi cette possibilité. Je savais pourtant qu’on calme un bébé en le prenant dans ses bras, porté en sécurité affective, physique et psychique[25]! Mais il n’était pas encore de mise, dans notre milieu lacanien, de penser que c’est le bébé fragile en la personne malade qu’il faut contacter et porter. Ce que Winnicott dénomme handling et holding, nous n’en avions pas encore notion, ni qu’en enveloppant de présence ou de tissu le psyché-soma, on peut s’approcher de la psyché. Ainsi nous n’avions pas encore commencé la pratique des enveloppements humides, ou packing, qui sont d’une grande aide pour ses mamans défaites.

C’est alors que mes fonctions de secteur psychiatrique m’ont amenée à travailler un jour par semaine en maternité. Ce travail en maternité m’a amenée à élargir ma position. J’ai commencé à m’approcher ainsi de ce que je ne nommais pas encore la « corporalité » de la personne[26], et découvert, avec surprise, que l’approche corporelle permet de s’approcher de la psyché et de la modifier. Dans la perspective psychosomatique, nous étions familiers du contraire, c’est-à-dire attentifs aux causes psychiques des troubles somatiques. C’est alors que j’ai pu contacter les mamans à la maternité, mais aussi les personnes hospitalisées dans les enveloppements.

Très vite, j’ai été sensible à la similarité de ce qui se mobilise, dans l’équipe comme chez les usagers, en maternité comme en psychiatrie. Nous y sommes plongés dans un bain d’affects, de demandes d’aide incessantes, d’irruptions de terreurs et d’acting. Aux angoisses de morcellement, d’effondrement, d’impuissance auxquelles pouvait être confrontée une mère qui ne savait comment faire naître son enfant, au besoin de proximité affective et d’enveloppe qu’elle requerrait, aux appels des bébés qui attendaient un sein refusé ou refusaient un sein à proximité, on apportait des réponses que je nomme « réponses d’écoute de corps ». J’ai pu apporter à l’équipe « l’écoute de mots », et les sages-femmes m’ont apporté « l’écoute de corps » qui me faisait défaut ;

Les enveloppements humides, puis ensuite l’haptonomie m’ont apporté l’écoute de Présence. Par cette présence, je me suis ouverte davantage à la perception de toute une microséméiologie à laquelle nous ne sommes habituellement pas sensibles, ainsi qu’à la possiblité de rester ensemble en silence. Jusque là, face aux angoisses du délire, de la dépression, de la chute sans fin, des morceaux de soi perdus et de la haine, nous n’avions que des réponses d’écoute de paroles. Alors que la souffrance amenait la personne à des vécus d’avant la parole, à cette époque de la vie où ce sont les contact, certes dans un bain sonore, qui vont apaiser le bébé.

2_ Revenons à Winnicott quia détaillé ce que ne peut pas la mère non-suffisamment- bonne. Il a rapproché cela de ce que cette mère a vécu tant à sa naissance que lors de sa vie de bébé. En ce qui concerne le bébé, il précise que sa naissance peut empiéter sur son psychisme, car il ne sait pas combien de temps va durer cet inconfort. Si c’est le cas, à la naissance, ayant perdu tout repère, sauf la permanence de l’odeur et de la voix maternelle et peut-être le bon-porter, il va pleurer beaucoup. Si la maman n’est pas aidée, le bébé peut pleurer dès qu’il n’est plus en contact avec sa maman et pleurer toutes les nuits.

Cependant, Winnicott n’aborde pas le fait qu’en accouchant la femme retrouve ce, qu’elle-aussi, a vécu bébé. C’est à dire ne pas savoir, pour elle, combien de temps va durer, le déroulement de son accouchement. Je propose que ceci est en relation avec ce que j’ai évoqué précédemment à propos des durées si variables de l’ouverture du col et de la descente du bébé, lors de l’accouchement[27].

Je ne développerai pas l’importance de l’enseignement de Françoise Dolto, en particulier la participation à ses consultations à Trousseau. j’y ai découvert l’écoute-présence[28]

3_Ensuite, après les années en maternité, j’ai rencontré l’haptonomie[29]: L'haptonomie par le contact, psycho-tactile, aide à développer la présence, la rencontre de la mère et du père avec leur bébé, dès la vie intra-utérine. Ainsi le bébé pourra n’être plus seulement un foetus dans un utérus mais un « bébé dans un giron accueillant ». Il va s’établir un vécu de sécurité pour eux-trois, père- mère-bébé, et une complicité qui facilitera souvent le déroulement de l’accouchement. Car la maman, soutenue par le père va pouvoir ouvrir le chemin pour laisser le bébé se faire naître[30]. En découvrant qu’elle peut ainsi inviter son bébé à descendre, la maman est en lien avec lui, mais aussi distincte de lui.

Cette rencontre va les mettre en relation avec le bébé de la réalité et non seulement avec celui de l’imaginaire[31]. Cela permet de développer le lien maternel, ce lien que Domitille a connu tout de suite avec son bébé. Cependant ceci n’avait pu lui éviter, comme le pourra Noémie, l’effondrement qui était latent depuis leur vie de bébé. De par la rencontre mère-père-bébé, celui-ci est dès sa vie intra-utérine installé dans une triangulation. Cela a permis au papa d’Hélène d’être soutenant pendant les moments terribles, alors. D’autres pères sont absents voire rejetants.

Au fil de cette évolution, je suis passée du « cogito ergo sum » de Descartes au « senseo ergo sum ». C’est à dire accueillir la personne dans son entier : psyché soma affectif, avec « l’esprit qui n’est qu’une fioriture sur la crête du psyché-soma[32] ». Il s’agit « d’être avec ». Bien sûr le thérapeute pense, aide la pensée à être reconnue, à être pensée : d’abord, il faut éprouver.

4_Il y a vingt ans, j’ai connu la maternologie[33] travaille à propos de la « maternogenèse ». La maternogenèse est l’étude des conditions qui permet à une petite fille de développer sa maternité psycho-affective. A partir de quoi peut-on ou non se faire mère. La femme qui met au monde un enfant peut devenir mère à partir de ses relations avec sa propre mère, la possibilité qu’elle a eue de se détacher d‘elle, qu’il appelle le « matricide », ainsi que la place laissée à son père. Nous avons commencé à aborder cela avec Violaine et Domitille en observant combien, effondrées, chacune, elles étaient différentes.

J'ai grandi, vieilli et j’espère mûri avec ces quatre points cardinaux.

Pour Noémie l’effondrement vécu dans la protection de la relation transférentielle, le drame de la décompensation est évité.

Malgré ce que m’avait précisé le texte de D. Winnicott sur l’effondrement, je n’avais pas laissé cette notion entrer en résonnance avec la sensorialité et la sensibilité de mon monde interne. Elle restait dans le raisonnement du monde externe. Avec le développement de ma présence haptonomique facilitée par la longue pratique des enveloppements j’ai découvert la possibilité « d’oser m’approcher ».[34] C’est avec Noémie, il y a dix ans, que j’ai pu m’ouvrir à accueillir cet effondrement. Noémie s’est effondrée, alors que nous étions en contact, très présentes l’une à l’autre, quelques semaines après la naissance de son bébé. Je n’oublierai pas ce moment d’une rare intensité, qui a permis d’éviter le pire pour Noémie, car j’étais restée présente avec elle pendant sa chute, où elle ne cessait pas de tomber.

Cette présence[35] a permis qu’elle ne se perde dans le gouffre. Winnicott écrit qu’avec sa patiente Margaret Little, il était si présent qu’ils respiraient d’une même respiration, et que c’est seulement ainsi que l’analyse a pu continuer. Ainsi, c’est avec elle qu’il a commencé à modifier le setting de l’analyse, l’attitude classique étant impossible avec ces personnes.[36]

Noémie était venue avec son compagnon pour un accompagnement haptonomique prénatal. Ce sont des parents radieux que je recevais. Comme pour bien d’autres, sa décision ultérieure d’un travail psychothérapique est celle de ces jeunes femmes qui n’auraient vraisemblablement pas initié cette aventure si elles ne s’étaient pas laissées approcher par nos échanges proches et confirmants pendant les rencontres prénatales. Aussi, quand son mantèlement[37] a été mis à mal par son accouchement et la sortie de l’enfant, une relation transférentielle était établie: j’étais déjà dans son monde intérieur et elle était dans le mien. J’étais sensible à sa réserve qui fondait au fil des séances. Cependant Noémie avait de bonnes raisons familiales d’être déterminée à ne jamais mettre le bout du nez dans une entreprise psychothérapique. Et jusque-là, elle avait très bien mené sa vie sociale en exerçant aisément ses talents intellectuels, sportifs et musicaux.

Elle revient seule après la naissance de son bébé pour parler de ce qui déborde : c’est-à-dire à quel point elle est troublée par la réorganisation familiale liée à l’arrivée d’un bébé, donc d’une nouvelle génération. Elle aborde l’embarras lié au fait que son enfant fasse partie de deux familles différentes, la sienne et celle de son mari. La réserve est envolée, elle peut exprimer sa gêne face à des sentiments qu’elle ne pressentait pas. Dans cette séance en face à face, elle venait inconsciemment éprouver ma fiabilité et ma profondeur : suis-je seulement une dispensatrice d’haptonomie périnatale ou puis-je accueillir davantage ? Elle paraît accepter quand je me risque à suggérer que ce qu’elle dit des pleurs de son bébé m’évoque ceux qu’elle a trop pleuré bébé, sans consolation. Notre travail nous confirmera que c’était ce qui était en jeu entre elles trois : elle, sa fille, sa mère.

Je la retrouve pour une séance autour de sa base, séance qui aide à se retrouver femme et ne pas être seulement mère. En contact, comme avant la naissance, elle s’est sentie « tomber dans une terreur sans nom »[38]. Terreur qu’elle n’avait jamais éprouvée jusque-là et dont elle n’avait pas la moindre idée. Une terreur muette, sans cri ni agitation, juste nommée, avec la voix de celle qui a toujours contenu. Mais une terreur qu’elle ne peut pas oublier maintenant qu’elle a été vécue ou plus précisément qu’elle a été là pour la vivre. Après le débordement des sentiments exprimés à la rencontre précédente, sentiments qui s’étaient apaisés, c’est le débordement d’un éprouvé inimaginable jusque- là.

Quelque chose d’elle lui est apparu alors, elle ne pouvait le remettre aux oubliettes. Dans ce contact, elle a découvert- au sens d’enlever le couvercle- « un état sous-jacent de désespoir irreprésentable, d’angoisse innommable »[39]. L’effondrement éprouvé enfin. Même si c’était terrible, c’était une découverte-ouverture et elle n’allait pas s’arrêter en chemin.

C’est dans son texte « la crainte de l’effondrement » que Winnicott s’exprime sur l’étrange nécessité d’éprouver enfin. « Le patient a besoin de se souvenir de cela, mais ce n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’est pas arrivé, cette chose du passé n’était pas encore arrivée, car le patient n’était pas là pour qu’elle arrive. En ce cas, la seule manière pour que le patient « se souvienne » est qu’il fasse l’expérience dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert »[40]. Cet éprouvé ignoré jusque là, affleure bien souvent quand la femme, ou la jeune fille, devient mère dans ce qu’on nomme bien légèrement « baby blues ». Si l’opportunité de commencer à y travailler ne se présente pas, ceci va se matérialiser au fil du temps, parfois en souffrance pour le bébé, mais aussi insidieusement en l’apparition progressive d’une pathologie névrotique ou un état dépressif, comme cela s’est produit pour Aziliz et Guilaine.

Cet éprouvé, Noémie a pu le vivre, en faire l’expérience dans le présent, c’est à dire dans le transfert.. Mais elle ne pouvait relier ce vécu terrible à aucune représentation, aucun fantasme. Elle a senti avec certitude que ce vécu traumatique signifiait quelque chose de son intime et ne pouvait alors pas repartir sans l’assurance d’une autre rencontre, car elle était en danger. Elle venait de découvrir ce danger. Elle décide sur le champ qu’il lui faut aller explorer cela, qu’elle ne peut renfermer à nouveau, en l’ignorant, cet effroi, issu d’elle, qui a fait irruption. Elle demande qu’on commence à travailler ensemble

Se trouvant dans la protection d’une relation transférentielle positive, la découverte de cette terreur a été pour un équivalent non pathologique, circonscrit dans un cadre, d’une décompensation-effondrement. Un pare-excitation n’a pu se reconstruire après l’accouchement. L’angoisse fait irruption par la béance, la brèche laissée après la mise au monde du bébé. La présence de celui-ci en elle, rassurante, comblante[41], faisait défaut. L’assurance de ma fiabilité lui avait permis de ne pas devoir rebâtir ses fortifications : elle a pu laisser apparaître le terrible danger pour la première fois

On comprend qu’il soit apparu essentiel et urgent pour Noémie, à partir de ce dont elle venait de faire enfin l’expérience, de ne pas rester seule[42]. Il nous fallait trouver un dispositif qui ne recrée pas la situation de terreur, et pour cela s’approcher à sa mesure. Donc commencer par l’installation de ce nouveau lieu de sa vie, celui de son chemin intérieur, pour qu’une collaboration soit possible. Noémie mère affectueuse et tendre, était cuirassée par sa sagesse et aussi par les grandes responsabilités de sa vie professionnelle. Ces défenses très efficaces empêchait l’irruption de fantasmes et de rêves. C’est pourquoi, n’ayant plus eu le recours, efficace, de son organisation infaillible, elle s’était trouvée happée dans le réel de l’effondrement. Car tout ce qu’elle découvrait avec son bébé, et que, bébé, elle n’avait pas connu, le plaisir de la relation tendre mère-bébé, le vécu de bon-à-être dans la sensorialité de la tétée, du contact peau à peau, le sentiment de complétude, faisait resurgir sa détresse de bébé.

Il m’a fallu être attentive à tout ce qui surgissait même fugacement, à tout signal, à cette micro-séméiologie qui apparaît lorsqu’il nous est possible de développer une telle présence. Un jour qu’elle était installée dans mon giron, s’étonnant de cette installation si différente de sa position professionnelle, elle s’étonnera après que j’ai rapproché des phrases, des silences, des émois, des modifications de souffle : « Quand vous rebouclez tout comme ça, j’ai l’impression d’être rattrapée par la patrouille, oh là là ! Quelle Présence, vous ne perdez jamais le fil, suivant les moments j’admire la performance ou alors je suis rassurée : « elle ne rate rien ». Noémie signifie qu’enfin, la sécurité de base s’établit, plus de risque pour elle de glisser dans le gouffre où  elle ne cessait pas de tomber.

Le contact permettait d’être avec le corps-psyché de Noémie. Cependant elle avait aussi besoin que l’importance de son esprit ne soit pas déniée, alors que ce dernier avait toujours été pour elle un appui sûr pour prendre soin d’elle-même.[43] Je cite encore Winnicott: « Certains types de carences de la part de la mère, produisent une hyperactivité du fonctionnement mental. Dans ce cas une hypercroissance de la fonction mentale, en réaction à des soins maternels désordonnés, peut faire apparaître une opposition entre l’esprit et le psyché-soma…/…nous observons que le fonctionnement mental devient une chose en soi, qui remplace pratiquement la bonne mère et la rend superflue…/…IL s’agit d’un état des plus inconfortables, surtout parce que la psyché est séduite par l’esprit dans lequel, elle se fond et rompt sa relation intime primitive avec le soma. Il en résulte une association psyché-esprit qui est pathologique ».

Peu à peu, la protection de son esprit lui est devenue moins nécessaire. Une grande ouverture est apparue quand elle a pu dessiner les piquants de son monde intérieur qui commençaient à poindre. Elle avait osé dessiner « n’importe quoi », et apprécier la valeur intime de ce qu’elle avait représenté. Est-ce une ébauche de fantasmatisation ou est-ce retrouver les représentations d’objets qui étaient refoulés derrière les représentations de mots. Elle commence à nourrir son sensorium, ce qui répond au besoin de libidinalisations fondamentales. Elle n’avait pu le faire bébé, dans la nécessité où elle était de « travailler du chapeau »[44], son esprit lui servant de mère.

Son entourage la trouve adoucie. Elle se sent plus libre ce qui permet des retours du refoulé : adolescente, elle avait entendu sa maman raconter à un groupe d’amies qu’elle n’avait pu s’occuper d’elle-bébé. Puis celle-ci, va oser lui «révéler», avoir été très déprimée toute sa grossesse, suite au décès de sa propre mère. Elle pleurait en lui donnant le biberon. La mère de Noémie n’a pu oser cet « aveu », que lorsqu’elle a senti que Noémie était moins barricadée et donc en mesure de l’entendre ?

Pendant les quatre premières années de notre travail: avec Noémie nous avons reconstitué, consolé le bébé en elle. Elle s’est distinguée de lui. Elle n’était plus psyché-esprit, mais psyché-soma avec un esprit. Ce qu’elle a découvert et développé dans la relation affective avec ses enfants a contribué à cette transformation.

l’effondrement est découvert en fin de cure. Je reçois maintenant Aziliz de temps à autre. Notre travail psychanalytique dans une présence haptonomique a duré près de vingt ans. Nous nous étions rencontrés, elle et son mari, à la venue de leur deuxième enfant. Trois années plus tard, présentant des symptômes obsessionnels atrocement invalidants, elle appelle à l’aide, conseillée par le pédiatre, inquiète pour cette gentille maman qui portait des gants en permanence. Elle ne pouvait rien toucher, passait des heures, vraiment des heures, sous la douche et ne savait que faire des objets utilisés. Approchant du terme de toutes nos années de travail, elle a écrit sa souffrance et décrit ses obsessions, symbolisation permise par la distance. Comme elle ne pouvait n’être que chez elle, toute hospitalisation avait été inenvisageable. Elle s’émerveille maintenant de se sentir guérie et grandie. Aziliz avait, elle aussi, développé une association esprit-psyché et tranquillisait sa mère par sa sagesse et ses très bonnes notes.

Ses études terminées, elle s’est mariée, enceinte, avec un homme né à l’étranger. Sa mère l’avait alors maudite[45] : elle n’était plus sage. A la naissance du bébé, elle avait sombré dans un grave abattement et une impossibilité de faire face aux pleurs de son bébé. Elle avait alors quitté son mari pour se mettre à nouveau sous la coupe dictatoriale de sa mère pendant plusieurs années. Celle-ci décidant qu’il fallait laisser pleurer le bébé, ne pas le prendre dans les bras et lui fermer la bouche avec la main pour le faire taire. Aziliz n’avait pu se faire mère de ce bébé réprouvé par sa propre mère.

Quand Aziliz et son mari ont pu retrouver la vie commune, sa maman a décidé que sa fille devait « faire un autre enfant ». C’est alors que nous nous sommes rencontrées pour un accompagnement haptonomique décidé par le couple. Aziliz pourra être mère de cet enfant, même si sa mère est encore trop présente au quotidien. Quand Aziliz a enfin osé prendre de l’autonomie vis à vis de sa mère aidée par son mari, elle se sent en grand danger et pour se protéger s’emmure dans des rituels et des interdits. Ayant interdit sa maison à sa mère, elle ne peut plus estimer ce qui est permis ou pas-permis Les rituels obsessionnels invalidants sont souvent le dernier bastion pour ne pas sombrer dans l’effondrement. Le thérapeute doit être enveloppant et présent pour éviter que la situation ne s’enfonce davantage.

Elle accepte de me contacter, car j’étais associée à ce qu’elle se soit sentie tout de suite mère de son deuxième enfant. Après quelques années, le couple va souhaiter un autre enfant dont Aziliz a pu prendre soin avec la tendresse et la disponibilité d’une maman tranquille. Elle était alors libérée de sa mère et pouvait même la laisser entrer dans sa maison. Elle peut mettre au monde un enfant sans celle-ci, l’allaiter, l’élever elle-même. Le chemin de sa vie est ouvert, nous continuons notre travail.

Ce n’est qu’après toutes ces années, maintenant qu’elle se sent « guérie », qu’Aziliz va éprouver l’effondrement quelle avait traversé bébé sans pouvoir y être, c’est-à-dire vivre ce dont Winnicott parle dans son article. Je le cite à nouveau car il me parait nécessaire, pour bien le comprendre, d’unir la clinique à ce texte : Le patient a besoin de se souvenir de cela, mais ce n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’est pas arrivé, cette chose du passé n’était pas encore arrivée, car le patient n’était pas là pour qu’elle arrive. En ce cas, la seule manière pour que le patient « se souvienne » est qu’il fasse l’expérience dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert [46].

Aziliz s’est souvenue. Elle a retrouvé cet éprouvé-trauma qu’elle pressentait sans le rencontrer dont elle a fait enfin l’expérience dans le présent. Bien à propos, car nous avions notre rendez-vous mensuel le lendemain, et pourra le symboliser en y mettant des mots. Lors d’un week-end de travail avec des amies, mères, engagées dans une cause commune, celles-ci l’avaient déçues, s’étant montrées peu fiables avec une attitude en contradiction avec leurs affirmations. Elle était « tombée de son haut ».

C’est alors qu’au moment du départ, elles ont laissé Aziliz seule, très longtemps dans une voiture, sans possibilité pour elle d’en sortir. Elle les entendait rire au loin et s’est sentie réellement abandonnée. Une angoisse terrible est montée, lui coupant la voix. Impossible d’appeler. Puis un seul cri terrible, inconnu d’elle, avait explosé. Un cri dont elle s’étonne encore, et qui a fait accourir. Ensuite elle avait sangloté des heures jusqu’au retour chez elle.

Le lendemain, elle explique : Je me suis retrouvée bébé, dans mon berceau, dans le noir j’avais froid et personne ne venait. C’était terrible. C’était cela le traumatisme, dont il n’avait pu être question pendant toutes ces années. Elle continue : Après j’ai pensé à ce qui m’avait fait revenir chez ma mère, c’est que je ne pouvais pas m’occuper de mon bébé. Car après sa naissance, j’étais redevenue ce bébé tout seul et j’essayais d’avoir une maman . Ce qu’a écrit Winnicott, Aziliz l’exprime.

Voilà, il a fallu tant d’années pour que ce traumatisme se réactualise. Qu’elle puisse en prendre conscience et même en être soulagée. Depuis cet événement Aziliz se sent enfin tranquille et réellement libre avec sa maman. Mais après tant de souffrances pour elle, son mari, son fils aîné.

les débuts de la vie : apports de Winnicott et Delassus. Après vous avoir exposé de quelle manière, la vie d’Aziliz a été imprégnée par l’effondrement dans sa vie de bébé, je cite à nouveau Winnicott: La crainte de l’effondrement a trait à l’expérience du passé de l’individu et aux caprices de l’environnement. Il s’agit donc de l’effondrement psychique lors d’une faillite de l’environnement, à un stade trop précoce pour que le self puisse y faire face, l’éprouver, l’intégrer, lui donner sens et en garder une mémoire reconnue comme telle. Dans son article, Winnicott décrit ce paradoxe temporel : le cataclysme a été trop précoce pour être éprouvé lorsque le bébé l’a vécu. La crainte de l’effondrement résulte de ce que cet éprouvé clivé reste à vivre et est perçu comme menaçant dans l’avenir alors qu’appartenant au passé[47]. Chez Aziliz, c’est le vécu d’abandon, seule dans cette voiture, qui a libéré l’éprouvé d’effondrement. A la lecture de ceci, on comprend à quel point elle se sent libérée.

L’environnement pour un nouveau-né, c’est essentiellement sa mère: au début l’enfant ne constitue l’unité, il fait partie de l’ensemble individu-environnement.[48] En 1942 Winnicott a pris soudain conscience au milieu d’un séminaire : qu’un bébé ça n’existe pas (il signifiait qu’un bébé seul n’existe pas) …/… si vous me montrez un bébé, vous me montrerez certainement aussi la personne qui prend soin de lui.

Dès les années 50, il affirmera déjà, le premier je pense, l’existence de la vie psycho-affective prénatale, Dans le contact haptonomique, lors des relations de rencontre affective avec leur bébé in utero, les parents sentent bien l’existence propre de celui-ci. J’entends souvent des mamans s’émerveiller de ce que lorsque le papa arrive, elle sent nettement le bébé se manifester et celui-ci se niche tout de suite dans la main du papa posée. Avec cette constatation, on entrevoit que le bébé est déjà dans une distinction ontologique d’avec sa mère. Et le professeur B. Golse[49] écrit qu’il n’est pas certain de l’indissociabilité de la relation de la mère et l’enfant. Mais ce qu’écrit Winnicott, c’est qu’un bébé ne peut vivre sans sa mère ou son substitut.

C’est pourquoi donner la vie, événement majeur dans l’existence d’une femme, cet évènement bouleversant psychiquement, physiquement et affectivement, va pouvoir représenter un cataclysme. La précocité de l’effondrement avant, pendant ou après la naissance, est relative à la période où celui ci avait affecté la mère sans qu’elle puisse l’éprouver : pour Eugénie, c’était lié au secret transgénérationnel, pour Nour, Aziliz et Noémie à leur vie de bébé, pour Guilaine et Geneviève à leur fonction de protection de l’effondrement de sa propre sa mère.

D.Winnicott précise que l’individu hérite d’un processus de maturation. Cependant pour cela il lui faut un environnement facilitateur dont il est complètement dépendant. Et c’est ce que Jm Delassus aborde avec la notion de « différence natale ». Il exprime ainsi combien le bébé à sa naissance est différent de lors de sa vie fœtale, ce qui nécessite une importante adaptation pour que s’accordent la mère et le bébé. Toutes les femmes ne peuvent le trouver sans aide qui fera passer de l’impossible au possible.

Je cite JM Delassus[50] : A l’idée d’une maternité une et indivisible et toujours plus ou moins conçue comme relevant de l’instinct maternel, s’opposait celle d’une maternogenèse, c’est à dire de la constitution psychique progressive de la capacité et du désir maternel. Il devient évident que c’est l’agénésie ou l’atteinte des stades de la maternité, invisibles tant qu’on ne devient pas mère, qui se manifestent soudain, et le plus souvent après l’accouchement Tout se passant comme si l’actualisation de la maternité faisait exploser des problématiques latentes qui ne pouvaient se faire jour qu’à ce moment-là.

On peut rapprocher les stades de la maternogenèse avec le cadre des fantasmes originaires mis en évidence par Freud. En fait ce qui paraît mis en question…/… est la nature et les particularités affectant ces fantasmes originaires, lesquels se trouvaient comme réactivés au moment de la maternité.

Le bébé va de l’avant en passant d’un état de dépendance absolue à celui de dépendance relative. Dans un tel environnement facilitateur, le développement de l’individu admet une classification en intégration, puis en complicité psychosomatique, et enfin en relation d’objet[51].

Des évènements graves peuvent survenir qui mettent en péril ce processus. A cette époque ils restent comme un réel et ne peuvent être intégrés dans l’espace psychique. Ce peut–être enfoui dans un espace sans représentation, sans repères, sans pensées. Cet espace est comme un vide qu’il faudra tenter de combler, parfois toute la vie, par des symptômes souvent obsessionnels. Quand la personne dans cette souffrance fait une démarche psychothérapique, j’insiste à nouveau, comme Ferenczi et d’autres[52], sur la nécessaire présence du thérapeute. Sinon, la personne s’empêtre, certes soutenue par le transfert et reste avec ce rien enfoui, sans évolution de ses troubles. Avec Aziliz, ce sera une entreprise longue que nous avons pu croire sans fin. Entourée par ma rêverie maternelle, au fil des années elle a pu cesser l’identification projective des éléments bêta dans sa mère des éléments bêta. Elle a pu mettre un terme à notre travail assidu grâce à la transformation de sa position, elle a pu accepter que cette mère là, c’est sa mère.

Revenons sur ce que j’ai déjà abordé, c’est-à-dire que la découverte de ce que le traumatisme s’est déjà produit antérieurement peut apparaitre dans son actualisation dans le transfert. Il ne s’agit pas d’une perte d’objet métabolisable par introjection (deuil) ou incorporation (mélancolie) mais d’un éprouvé d’anéantissement, d’agonie psychique du sujet lui-même, à rapprocher du « trou noir » dont parle Frances Tustin.

Pour pouvoir éprouver cela, il faut être en sécurité. Comment établir cette sécurité ? Par des enveloppes thérapeutiques de présence, avec possibilité d’un contact psycho-tactile[53], éventuellement dans des draps humides ou secs[54], la personne va être accueillie dans son intégrité, et non seulement avec son esprit. La sensibilité affective sera éveillée. La personne peut découvrir un autre être au monde : chaque séance pourra être une rencontre et limitera les rationnalisations stériles.

C’est le psyché-soma-affectif qui va être particulièrement fragilisé par la maternité, l’esprit ne peut jouer son rôle de bouclier habituel.

Il se peut que la femme risque de mourir, comme Nour à qui son gynécologue conseille Parentèle après la naissance de son bébé. Nour, comme Aziliz, épouse un homme d’une autre culture, ce qui est une très grave transgression dans sa famille. Pendant son accouchement, elle va se sentir mourir. Elle et son mari entendent l’inquiétude du personnel sur son pronostic vital. Somatiquement c’est un effondrement qui nécessitera plusieurs transfusions. Cependant, elle peut prendre soin de son bébé, reprendre le travail et soutenir les études de son mari, ce qui la protège de l’effondrement psychique. Mais elle se tient toute raide, au bord du gouffre, accrochée à son armure. Elle fait son possible pour me décourager, en particulier en attaquant le cadre : plus tard elle dira combien ma bienveillance ouverte et obstinée l’a soutenue.

Il va falloir l’apprivoiser : Nour a un sentiment d’inanité de ses efforts face à l’hostilité de sa famille et les troubles somatiques de son bébé. Comment changer sa vie, elle risque tant si elle montre sa fragilité. Après plusieurs rencontres, elle prend conscience qu’après n’être pas venue à son rendez vous se sentant trop énervée, elle a dû emmener son enfant aux urgences, le soir même, pour des troubles asthmatiques. Elle comprend que même si ce qu’elle aborde est épuisant pour elle, il lui faut avoir le courage de poursuivre pour ne pas continuer à faire porter son angoisse par son enfant. Une relation de confiance est installée, Nour commence à pouvoir me laisser approcher, et soulever le couvercle pour exprimer ce qu’elle n’avait jamais pu se représenter. En commençant par le dernier traumatisme mémorisé : l’accouchement et l’angoisse de mourir. Avec son mari, elle va rencontrer l’anesthésiste de qui elle avait entendu dire qu’il craignait pour sa vie. Celui-ci sera touché de recevoir un couple qui vient pour échanger et non récriminer.

Après deux années de psychothérapie, elle éprouve la nécessité d’une hospitalisation psychiatrique car elle ne peut plus tenir debout. Elle sera hospitalisée de façon séquentielle pour pouvoir prendre soin de son enfant et venir à ses séances. Elle a pu alors, éprouver l’effondrement, contenu si longtemps tant qu’elle n’était pas sûre d’un environnement contenant pour elle mère, elle femme, elle objet d’un frère, elle trop tôt grande fille et surtout elle bébé. Cela s’est réalisé au prix de beaucoup de souffrance, d’épuisement et parfois de renoncement, Elle va retrouver que bébé, elle avait été hospitalisée trois semaines pour carences somatiques sans recevoir de visites de sa mère, plongée alors, seule, dans le bain de paroles d’une langue inconnue.

Après bien des années de travail en collaboration avec le psychiatre de la clinique, elle se trouve enfin psyché-soma réunis. Alors que pour survivre dans la précarité affective et après le trauma de l’hospitalisation de sa vie de bébé, elle avait créé ce Winnicott nomme une «liaison psyché-esprit pathologique[55]». Je le cite à nouveau :Certains types de carences de la part de la mère, produisent une hyperactivité du fonctionnement mental. Dans ce cas une hypercroissance de la fonction mentale, en réaction à des soins maternels désordonnés, peut faire apparaître une opposition entre l’esprit et le psyché-soma…/…nous observons que le fonctionnement mental devient une chose en soi, qui remplace pratiquement la bonne mère et la rend superflue…/…IL s’agit d’un état des plus inconfortables, surtout parce que la psyché est séduite par l’esprit dans lequel, elle se fond et rompt sa relation intime primitive avec le soma. Il en résulte une association psyché-esprit qui est pathologique ».

En ce qui concerne Nour, il est bien compréhensible que, dans la détresse de l’accouchement, son esprit ne lui portant plus secours, son soma avait alors coulé[56]. L’anesthésiste l’a rattrapée de justesse. Puis son gynécologue a été perspicace. Que serait-il arrivé à sa santé psychique et à la santé somatique de son bébé si elle n’avait pas pu être reconnue dans sa détresse par le gynécologue, puis accueillie, contenue ? Ce traumatisme qui réactualisait tous ceux de son enfance n’aurait pu être représenté : il ne serait resté que somatisations et passages à l’acte.

la réalité de l’accouchement.

Accoucher est une épreuve pour une femme, même si, comme pour escalader une montagne, ou traverser une tempête sur un voilier, on en sort ravies et souvent grandies. Ravies mais éprouvées. Affronter des épreuves fait partie de notre force de vie, encore faut-il que ces épreuves ne soient pas traumatisantes. Ce peut même devenir un beau souvenir qu’on a plaisir à raconter. Mais aussi, cette épreuve peut ne pas pouvoir être intégrée dans notre appareil psychique, en montagne on peut tomber dans un ravin, dans la tempête on peut couler : voici encore la notion d’effondrement.

C’est en traversant le sexe de sa mère, du dedans d’elle, de sa maison utérine vers la lumière, que l’enfant vient au monde. Quels en sont les effets sur le vécu intime? Comment parler de cette traversée qui est un extraordinaire événement somato-psycho-affectif. Le passage du bébé du dedans de sa mère au dehors, par un chemin jamais ou si peu utilisé, est si mystérieux. Il y a sous-jacente sa question de petite fille : « comment un si gros bébé peut passer par un si petit trou » ? Dans les conditions actuelles de naissance, beaucoup de femmes ne pourront y réussir sans aide extérieure, ou même nécessiter une césarienne

Parfois cette traversée fera effraction, c’est pourquoi certaines femmes perdent pour longtemps leur « sentiment de la base ». Elles expriment qu’elles se sentent sans fond. N’est-ce pas une des raisons des fuites urinaires[57]? La rééducation périnéale, peut être un moyen pour revenir dans un symbolique. C’est officiel, remboursé et souvent efficace, néanmoins la brèche intime ne sera pas refermée. Car pour que son sexe devienne un sexe de maternité qui fait naître, la femme a du s’ouvrir du dedans du giron vers l’extérieur. Parfois il est difficile pour la femme de retrouver ou oser retrouver son sexe de femme qui accueille.

Lorsque ce moment de la traversée du bébé n’a pu s’intégrer dans l’appareil psychique de la femme : la réalité se cantonne au réel et fait traumatisme. Pas moyen de le symboliser, l’expliciter, il n’est possible que de le déplorer encore et encore. Il faut aider à la restauration du sentiment de sa base pour permettre de le parler autrement. Le plus souvent une possibilité d’échapper au traumatisme sera la fantasmatisation. La maman raconte ce qu’elle a vécu, elle, ou reconstruit dans l’après coup, de cet événement bouleversant et imaginé depuis l’enfance. En voici un exemple : «la sage-femme est carrément montée sur mon ventre»[58]. Ce rejet sur l’équipe obstétricale de l’impossible aide à intégrer l’événement. L’identification projective, évite la culpabilité et garde l’élan vers le bébé. Chez Domitille, on découvre que, la sage-femme ayant été tellement soutenante et empathique, c’est enfin vers sa mère que s’est dirigée la colère, colère enkystée jusque là. Je suppose que vous savez que si quelqu’une est effectivement montée sur la table, ce n’est ni la sage-femme, ni sur le ventre, (ni sur le bébé qui est oublié dans l’histoire !) mais qu’il s’agit d’une auxiliaire qui se met derrière la maman, pour accompagner fermement le bébé vers la lumière.

Il y a des accouchements qui sont traumatiques pour la maman alors que la sage-femme dit: "cette femme a bien accouché". Ce qui signifie que cela s'est déroulé tranquillement, sans crainte obstétricale, ni vitale. Un bébé est sorti avec un apgar à 10, et a bien tété, et pourtant ce qui a été ressenti par la maman peut être très différent. L’intimité mère-bébé n’est connue que d’eux-seuls. Comment s’en ouvrir à la sage-femme si elle n’est pas disponible. C’est une revendication qui a été reconnue en Grande-Bretagne, pendant un accouchement : « une femme, une sage-femme ».

La médicalisation qui a sécurisé les accouchements amène aussi des conséquences iatrogènes. L’insuffisance numérique des sages femmes, la déresponsabilisation du couple dans l'accouchement, la systématisation de l’anesthésie péridurale retirent à la mère la possibilité de faire naître son enfant et vont faire trauma, par excès de ne "rien sentir". Plus la mère peut être active dans le processus de mettre au monde son enfant, moins[59] il lui sera difficile de « se faire mère ». Car après un passage traumatique, ou après une césarienne quand ce ne peut être fantasmé ou élaboré, la relation avec le bébé peut être précaire. La visite de la sage-femme présente à l’accouchement est indispensable dans les jours suivants pour pouvoir, avec un témoin fiable, revisiter ce moment, passer du réel de l’accouchement à sa réalité[60]. La relation transférentielle, positive ou négative, de celle qui a permis la naissance du bébé va éviter de se perdre dans des fantasmes délétères.

Parfois je n’ai identifié l’effondrement de la maman que dans l’après coup, car ces femmes ont anesthésié leurs sensations et sentiments intimes, envahies par les soins au bébé. Souvent ce sont les professionnelles de la PMI qui le constatent à domicile où elles rencontrent une femme épuisée car son bébé pleure sans pouvoir être calmé[61].

Ou plus tard quand le bébé sera toujours malade. Je fais référence ici au

« Syndrome Pédiatrique d’évitement maternel ». Pour la mère, une des façons inconscientes d’appeler au secours sera le statut d’être mère d’un bébé malade : la mère sera reconnue comme mère par les soignants, sinon par elle[62].

C’est ce qui s’est passé pour la maman de Thurian, venue en France pour épouser son cousin comme cela arrive fréquemment, elle a appris le français en arrivant. Avec son statut d’étrangère, elle ne pouvait retourner dans sa famille pour mettre au monde son bébé dans un environnement familier. A la maternité, le travail n’avançant pas, elle sera césarisée. Elle avait besoin de sa maman. A quinze jours, Thurian a refusé le sein, puis ensuite tout biberon. Hospitalisé, on ne trouve aucune pathologie expliquant cet état. Une infirmière de nuit va suggérer de le nourrir endormi ce qui sera possible. La PMI nous l’adresse, Thurian ne boit qu’après que sa maman l’ait endormi, comme hypnotisé. Bébé de 5 mois, il est étonnement éveillé et habile, mais ne sourit pas.

Les parents se sentent en confiance et acceptent de continuer les rencontres. Cependant après un traitement brutal prescrit par un pédiatre[63], Thurian va cesser presque toute nourriture. Ses parents craignent le pire, nous sommes aussi très inquiets. Nous organisons une séance commune Parentèle-Pmi. Avec toute la Présence-ouverture, l’être-avec que nous (nous sommes trois) pouvons développer envers ce bébé et ses parents, il va pouvoir manger de la compote pendant de la séance, puis se nourrir chez lui ensuite. Il va falloir bien des rencontres pour que la maman puisse verbaliser l’angoisse de fin du monde qui la tenaille depuis son accouchement-césarienne. Quitter son pays, c’était comme une fin du monde, donc danger de mort pour l’enfant ou sa mère. Thurian ne pouvait boire le lait de fin du monde. Par contre quand il est allé avec ses parents dans leur pays originaire, Thurian a bu du lait et a cessé dès la frontière repassée…..

Des gestes de soins sans Présence,

Certaines mamans, effondrées, peuvent aussi répondre aux besoins de leur enfant, faire les gestes nécessaires, sans y être affectivement. Si le père peut « faire la mère », le bébé pourra faire son chemin, mais la maman reste sur la berge. Lorsque l’analyste de cette femme « traite la situation » comme pour un état névrotique, une bulle d’effondrement va rester enkystée, (comme Frances Tustin parle d’une bulle autistique chez la plupart d’entre nous), et craquera bien plus tard, par exemple quand elle pourra « tomber amoureuse » d’un enfant puîné. Si le bébé doit seul consoler sa maman, celle-ci passant par des moments de présence et d’absence ne peut nourrir la sensorialité de son enfant. Il va garder en lui une angoisse de vide. Il se peut qu’il développe un mérycisme, des mouvements stéréotypés, des recherches de sensations en cognant sa tête et aussi… une intelligence précoce[64]. Il sera très difficile à ces bébés, devenus des adultes souvent créatifs, d’établir une relation affective stable. Il leur restera des besoins compulsifs de masturbation, d’alcoolisation, de séduction.

J’ai reçu récemment Chantal, très déprimée, à nouveau, à soixante dix ans, elle ne se sentait plus le droit d’être vivante. Quand elle était jeune mère, pendant les premières années de son enfant non prévu[65], elle avait été hantée par cette phrase : « Si mon enfant venait à mourir, cela ne me ferait rien ». Ayant entrepris une analyse, elle répétait la phrase à chaque début de séance. Son analyste, pourtant célèbre, n’était jamais intervenu, la laissant avec son effroi. Un jour, il a pris la parole pour dire : « depuis le temps, votre enfant en a fait son beurre » !!! [66] Pourquoi n’avait-il pu être créatif, et les recevoir ensemble, elle et son petit. Maintenant, il est plus courant que ce soit proposé. Cet abandon de l’analyste, avait réactivé, chez Chantal, son vécu de bébé déprivé. Ensuite, Elle avait passé un long temps d’infécondité avant de pouvoir concevoir un autre enfant avec lequel elle a tout de suite été dans l’émerveillement. Cependant ultérieurement, après un abandon dans sa vie personnelle, elle avait tenté de se suicider à plusieurs reprises. Combien de mères, comme Chantal, ont été laissées tomber par leur analyste muet. J’en ai connu plusieurs.

Etre enceinte : joie[67] et parfois effondrement.

J’ai énoncé que la jeune fille, la femme portant un bébé retrouvent leurs propres vécus de bébé. Tout d’abord leur vie prénatale, puis la « différence natale[68]» vécue lors de la fracture natale que représente la naissance. Ensuite, grâce à l’intégration [69], avec la capacité à se séparer de sa mère devenir un individu sera possible. Ainsi qu’accepter la protection de son père. Mais que d’épreuves pour cette femme, et pour son enfant.

Chantal, dont j’ai parlé plus haut, a pu relier à ses débuts dans la vie son impossibilité à s’attacher à son premier enfant. Pendant sa vie prénatale, sa mère a connu l’exode et les bombardements, Chantal est née en état de mort apparente. Elle a toujours entendu sa mère évoquer fièrement qu’elle la laissait pleurer des après midis entiers, dans son berceau. Toutes ces circonstances douloureuses de sa vie de bébé avant et après sa naissance, avaient embolisé sa capacité d’être affectivement mère. Elle n’a pu s’attacher profondément à son bébé dont elle prenait cependant bien soin. Quand celui-ci a su marcher, qu’il est devenu une personne distincte, elle a perdu le souffle qu’elle avait eu tant de mal à trouver à sa propre naissance : elle étouffait. C’est alors qu’elle a commencé une analyse.

C’est autour de ces découvertes que s’est créée l’association Parentèle[70]. Les mamans viennent en situation psycho-affective difficile. Parfois elles viennent en couple, le plus souvent c’est la sage-femme, la puéricultrice de PMI ou un(e) autre professionnel(le) qui l’accompagne et participe à la séance.[71] Quand leur bébé est encore porté, in utero, quel étonnement cette rencontre avec la réalité de leur enfant dans le contact psycho-tactile. Dans l’étonnement de l’avoir ressenti ainsi, au lieu de l’imaginer et de le confondre avec l’image de l’échographie, elles souhaitent revenir vivre cette rencontre qu’elle ne croyait pas possible: il est rare qu’elles manquent une séance.

Les mamans qui sentent affectivement et effectivement la réalité de leur bébé présentent quelque chose du regard intérieur des madones des peintures : mais en fait, c’est bien différent, leur regard intérieur est vivant et émouvant, contrairement à ce « petit quelque chose d’absent » dans le regard de Marie, la mère de Jésus. Dans ces moments, toute femme devient étonnamment belle lors de cette émotion rare : la rencontre de présence affective père-mère-bébé, ou mère-bébé-et le référent.

En ouvrant la maman enceinte à cette rencontre affective avec son bébé par ce contact, des ravages maternels ont pu être évités. Et même si la mère est embarrassée par une pathologie, le lien avec son enfant peut néanmoins commencer à s’établir. Ils seront ensemble reçus ensemble chaque semaine, même si l’enfant est confié à l’aide sociale à l’enfance. L’intérêt que ses mamans en souffrance portent à leur bébé imaginaire-fantasmé se transforme en rencontre avec un bébé réel[72] ; La mère se mêle émotionnellement de plus en plus à son bébé dans sa réalité, alors que s’éveillent ‘(inconsciemment) des souvenirs de sa propre enfance. Elle se prépare, avec notre aide, à accompagner son bébé pour le mettre au monde dans sa nouvelle vie, sa vie aérienne puis prendre soin de lui pour qu’il puisse dépasser la « fracture natale ». Bien sûr, certaines femmes sont tellement fracassées que la rencontre sera difficile, ce sera d’abord le bébé, ou la petite fille, en elle que nous entourons et berçons.

A propos d’effondrement prénatal : le transgénérationnel.

Ce qu’a vécu Eugénie souligne l’importance des facteurs inconscients dans le processus de fécondité. Pour elle, il s’agissait principalement de sa relation inconsciente au drame de son père. Eugénie s’est trouvée douloureusement confrontée à « l’impossible de se faire mère ». Elle est adressée à Parentèle par sa gynécologue : elle porte l’enfant qu’ils ont souhaité, elle et son mari. Tout paraissait prêt pour cet « heureux événement ».

Mais Eugénie ne ressent plus aucune joie.  Je sens que je vais avoir un bébé mais je ne l’intègre pas. L’échographie n’ y a pas aidé. Je suis très étonnée de cela car j’en ai envie depuis longtemps. Le jour où on l’a décidé, ça a marché tout de suite, je ne m’y attendais pas. J’essaie de trouver des explications, il y a trop de questions : Si ceci, si cela, et si ce n’était pas le moment attendu de mon mari ?

J’avais envie d’être enceinte, mais ai-je envie d’un bébé, suis-je prête ? J’ai eu des pensées horribles : pas avorter, mais ce serait bien si je le perdais. Ces pensées sont heureusement parties.

Je suis en arrêt de travail, car déjà je ne peux m’occuper de moi, alors, il m’était impossible de m’occuper des autres. (Eugénie est infirmière). Je ne m’étais pas du tout préparée à ce que soit comme ça. Je ne supporte pas d’être seule. Son bébé n’est pas une présence en elle. Non seulement je ne me sens pas bien mais coupable. Intellectuellement, je sais que c’est bien, d’être enceinte mais en moi-même, je suis anxieuse en permanence. Mais je me sens bien ici.

Ici, il y a le contact avec elle et son bébé, et je n’attends rien d’autre d’elle que nous soyons ensemble.

Pour elle le traumatisme, c’était la réalisation de son besoin d’enfant. Quand le bébé est là, elle ne ressent rien pour lui, et même il l’embarrasse. C’est la rencontre avec son bébé par la présence et le contact haptonomique qui lui ont permis d’émerger de sa déréliction. L’être-là avec son bébé est allé en deçà de l’impossible d’être mère. Pour d’autres, cet impossible se traduit par la sortie prématurée du bébé.

Elle avait pensé à l’haptonomie avant d’être enceinte, mais elle n’avait plus aucun projet et c’est sa gynécologue qui le lui a conseillé. Je la recevrai seule chaque semaine pendant trois mois, puis avec son mari jusque l’accouchement. Tout d’abord, le contact haptonomique va lui permettre pendant la séance un vécu agréable avec son bébé. Cependant, au début de nos rencontres il ne lui est guère possible de retrouver ce contact à la maison. Elle a besoin d’un holding contenant et d’être reconnue comme mère par ma présence pour ressentir son bébé.

Eugénie était si désemparée qu’il a fallu recourir à un traitement d’antidépresseurs, prescrit par son gynécologue . Sa grossesse la mettait en péril psychique. Le contact avec son enfant était un préalable indispensable, pour permettre le travail indispensable : parler, associer, chercher en profondeur. Il fallait l’alliance thérapeutique installée entre nous.

C‘est un rêve qui permit d’extirper la racine de ce non-droit à être mère. Grâce aux éléments de ce rêve, Eugénie a osé mettre à jour le drame de l’enfance de son père. Ils ont enfin pu parler, elle et lui, de ce qui était interdit dans la famille, c’est-à-dire évoquer le drame de l’enfance de son père: l’abandon. L’enfance de son père avait été ravagée, car il avait été abandonné par sa mère et c’était un secret empoisonné.

Eugénie témoigne de ce qu’il n’y pas d’instinct maternel : nous sommes des mammifères, certes, mais des mammifères humains, avec une zone corticale particulièrement développée. Comme il n’y a pas d’instinct maternel, il peut y avoir difficulté maternelle, Le processus de maternogenèse, n’a pu s’établir. Du fait de la vie de la petite fille avec sa mère, du fait des conditions de l’accouchement, du fait aussi de l ‘absence du père du bébé[73].

Je cite JM Delassus : A l’idée d’une maternité une et indivisible, et toujours plus ou moins conçue comme relevant de l’instinct maternel, s’opposait celle d’une maternogenèse, c’est à dire de la constitution psychique progressive de la capacité et du désir maternel. Il devient évident que c’est l’agénésie ou l’atteinte des stades de la maternité, invisibles tant qu’on ne devient pas mère, qui se manifestent soudain, et le plus souvent après l’accouchement Tout se passant comme si l’actualisation de la maternité faisait exploser des problématiques latentes qui ne pouvaient se faire jour qu’à ce moment-là ».

On peut rapprocher les stades de la maternogenèse avec le cadre des fantasmes originaires mis en évidence par Freud. En fait ce qui paraît mis en question…/… est la nature et les particularités affectant ces fantasmes originaires, lesquels se trouvaient comme réactivés au moment de la maternité. [74].

le recours aux fantasmes délirants

Quand elles sentent le monde vaciller, certaines jeunes mamans peuvent faire spontanément appel à la Psychiatrie pour se protéger comme l’a fait Yseut. Le bébé d’Yseut avait été attendu par ses deux parents. Quinze jours après la naissance, Yseut se sent si mal qu’elle se rend à l’hôpital psychiatrique pour y être hospitalisée. Elle appelait au secours. N’ayant pas été en mesure d’allaiter son bébé, tout lui était devenu impossible : que ce soit s’occuper de sa petite fille et même de quoi que ce soit.

Cette impossibilité détruisait Yseut : elle se sentait perdre tout repère.

Pour tenter de ne pas perdre pied, elle construisait des liens fantasmatiques entre les évènements, les personnes, les objets, les éléments. Ces fantasmes sont devenus délirants. En dernier lieu, pour fuir langoisse, c’est la « lumière » divine qui est venue lhabiter, lenvahir et empêcher le contact avec son bébé et le monde. C’est ce qui l’a amenée à consulter.

Yseut n’a jamais pu se distinguer de sa mère, elle n’a pu effectuer « le matricide », épisode psychique nécessaire pour pouvoir établir le passage d’être fille à se faire mère. Tout naturellement cette grand-mère vient s’installer à la maison, très contente de prendre la place auprès de la petite fille, Elle a empêché l’établissement du lien entre Yseut et sa fille. Et à cette époque lointaine, trente ans, malgré ma formation à la psychanalyse denfants, je navais pas encore notion quil aurait fallu les recevoir ensemble : la maman et son bébé. Et aussi le papa. Après six mois, Yseut ayant retrouvé la possibilité de répondre aux besoins de son bébé, peut cesser les séances. Ce n’est pas pour autant que le lien affectif était établi.

Yseut, comme Geneviève, a eu l’initiative de se faire conduire à L’hôpital psychiatrique, où le médecin a jugé qu’un accueil psychothérapique et un traitement de psychotropes ambulatoires étaient préférables à une hospitalisation. Son mari n’avait pas su comment s’en préoccuper car sa belle-mère occupait le terrain. Après trois années et la naissance de son bébé-garçon pour lequel elle ressent un amour passionnel, Yseut vient demander la reprise de notre travail, Elle affirmait, sans affect, qu’elle « n’éprouvait pas grand chose » pour sa fille. Nous commençons un travail de bien plus de vingt ans, pendant lequel elle traversera de nombreux états dépressifs, mais plus jamais de construction délirante, ni besoin d’hospitalisation.

Diplôme en poche, sa fille part sac au dos au bout du monde. Yseut découvre qu’elle peut être inquiète. Elle met une pause à notre collaboration et reprend contact après le décès de sa mère et le retour de sa fille. Le balancement entre le fils auquel elle permet tout et la fille qui la « gonfle » continue. Yseut aimerait tant s’approcher d’elle. Ce qui est considérablement changé, c’est que désormais, depuis qu’elle a été inquiète pour sa fille, Yseut souffre de ne pouvoir ressentir ce lien qu’elle connait avec son fils. Avec son psychiatre, nous proposons de la recevoir ensemble. Cette rencontre à trois, dans une clinique de psychothérapie institutionnelle[75], a posé son psychiatre en situation de thérapeute et non seulement de prescripteur. Pour la première fois depuis le départ de son père, à ses huit ans, Yseut se trouvait entre un homme et une femme réunis pour elle. C’est peu après qu’enfin, elle s’est sentie mère de sa fille. Elle savoure le bonheur d’aimer son enfant-fille et de n’être plus clivée entre deux sentiments maternels opposés. Nous avons alors pu arrêter d’un commun accord ce si long travail qui avait permis de dépasser l’impossible.

Quand Geneviève accouche, la péridurale, indispensable pour des raisons médicales, avait été trop dosée. Elle n’avait rien senti de la venue de son fils, Merlin. C’est pourquoi, dans l’intime inconscient de Geneviève, son bébé n’était pas né. Pour elle, la naissance-séparation a eu lieu au moment du sevrage lié à la reprise de son travail passionnant, la séparant brutalement de son bébé pendant des journées entières. Celui-ci à cinq mois est porté, soutenu par son père et sa nourrice. Plus d’allaitement au sein.

Jusque là, tout allait très bien, Geneviève était encore dans la bulle prénatale, continuant par l’allaitement le lien placentaire[76]. Elle a, alors, perdu toute spontanéité concernant Merlin, chaque signe lui est devenu souci. Courant les consultations médicales : les selles, les repas, le sommeil, tout l’inquiétait, alors qu’au travail elle pouvait soigner des bébés. Avec Merlin, envahie par les fantasmes des dangers qu’il courait, elle commençait à ne plus savoir comment prendre soin de lui, pas même lui donner son bain. Le bébé ne reconnaissait plus cette maman rendue différente par son angoisse. Plus le bébé s’étonnait plus les angoisses de Geneviève s’amplifiaient. A son tour, Merlin est devenu très angoissé, avec un regard affolé. Quand Geneviève arrive à la consultation, son bébé est très tendu, le regard désorienté et effrayé de celui qui ne reconnaît plus sa maman dans cette personne affolée.

Geneviève pressentait ces souffrances, car elle ne se sentait pas prête à concevoir et mettre au monde un enfant. C’est son mari qui l’avait souhaité, d’ailleurs il la nommait « l’utérus » pendant sa grossesse. Ensuite, il s’est montré comme ces pères qui ont laissé la mère de leur enfant se débrouiller seule de son marasme. Ces pères intéressés, avant tout par l’enfant, sont désorientés par l’imprévu dérangeant d’avoir à s’occuper de la maman. Il s’est associé avec la mère de Geneviève pour la dissuader de continuer nos rencontres, espérant que l’accueil dans la maison de son enfance et l’EMDR[77] la pacifierait.

Mais non. Ce qui tenait encore s’est effondré complètement. Les fantasmes concernant son bébé se sont transformés en vécus délirants menaçants la concernant : monstres dévorants, explosions, incendies. Elle retrouvait les drames de sa vie de bébé, à la fois les drames de la réalité de sa maladie grave et ceux de la généalogie de sa mère. Geneviève vivait dans la terreur. Le papa, attentif à « son » bébé, n’avait pas la capacité d’envisager le drame que vivait sa femme. A l’arrivée des vacances, il a emmené la famille prendre l’air de la mer. Là bas, elle s’est sentie si agressée par ses persécuteurs internes, qu’elle a tenté de se jeter dans la mer avec les siens (suicide altruiste). Terrifiée, elle se réfugie à l’hôpital psychiatrique. Puis, elle sera accueillie avec son bébé dans une clinique de psychothérapie institutionnelle.

Outre ce que j’ai déjà évoqué dans les pages précédentes, pourquoi Geneviève s’est elle effondrée si gravement ? Son grand mère maternel avait perdu sa première femme et quatre enfants dans un accident : n’ayant pu symboliser les deuils traumatiques de son père, sa mère les avait transmis, en silence, à Geneviève, sa fille aînée. Geneviève protège sa mère de l’effondrement. Pendant les premières années de Merlin, Geneviève a fait des rêves traumatiques horribles. En dehors des heures de travail, elle ne faisait que dormir pour rêver, c’était sa façon à elle de cesser de délirer et de fantasmer. Les pulsions de « se jeter » dans la réalité s’étaient transformées dans ces rêves épuisants. Des séances d’enveloppements ont été organisées avec son psychiatre, chaque mois. Elle y retrouvait, consciente, toutes les souffrances physiques et les angoisses[78] endurées et enkystées Puis, enfin les rêves horribles ont cessé : elle a pu organiser la séparation d’avec son mari. Et mettre un terme à nos années de travail.

Déni de grossesse. La souffrance maternelle peut se manifester dès l’existence en soi du bébé, ce qui entraîne le fait que certaines femmes ou jeunes filles ne prennent pas conscience de cette existence. Et ceci parfois jusqu’à ne le savoir que lorsque le bébé vient au monde, à leur grand effarement. Personne, pas même leur compagnon n’avait rien perçu. C’est cela le déni de grossesse.

Celui-ci a été tant médiatisé ces dernières années, qu’il est bien connu et qu’en consultation ou en concertation, on entend, « j’ai fait un déni de grossesse » ou « elle a fait un déni de grossesse ». C’est poignant d’entendre évoquer légèrement une telle réalité. Si la reconnaissance de la grossesse ne se peut se faire, est-ce parce qu’il y a préscience de l’effondrement possible ?

Le matricide n’a pu se faire

Mes 4 points cardinaux ont fait un substrat pour ce qui me paraît essentiel: l’ouverture à la personne et à sa souffrance psychique et affective. Être-là avec, et pour cela, avoir suffisamment intégré, digéré, mûri le contenu de mes connaissances pluridirectionnelles. Ceci m’a permis de posséder un viatique et une boussole qui me permettent d’accueillir, supporter, et trouver un chemin dans la broussaille des affects, angoisses et…

Il arrive, que la maman, comme celle d’Yseut, s’installe dans une identification totale avec son bébé en le possédant. Alors l’individuation de l’enfant, ne pourra se faire, ni par le désillusionnement de la toute-puissance (cf Winnicott) ni au moment de l’Oedipe, le père ayant été présenté comme un grand méchant loup[79]. Ce ne sera qu’à l’adolescence qu’elle se séparera en se mettant en danger, par exemple en développant une anorexie. On retrouve la formule de Joyce Mac Dougall et de F.Dolto : « un corps pour deux ». Avoir un corps pour deux, la maman et sa fille, est une des causes d’infécondité. On retrouve ce que F. Dolto nous avait dit à Trousseau en parlant d’une maman : « elle a fausse couché de l’enfant de sa mère ». Bien sûr, ces femmes présentaient déjà, des difficultés dans leur vie psycho-affective depuis l’enfance. Que celles-ci se soient manifestées, ou soient restées insues,

Pour Guilaine comme pour Aziliz, ce n’est qu’après un travail psychothérapique, à la fois psychanalytique et haptonomique, que la notion d’effondrement, à la naissance de leur premier enfant, m’est apparue . J’ai choisi de parler longuement de Guilaine, car elle peut être pour vous, un fil dans l’accueil de certaines femmes-mères.

C’est le compagnon de Guilaine qui prend l’initiative de l’appel car celle-ci est dans un profond marasme qui la paralyse. Ce n’est que maintenant que je peux formuler qu’elle est effondrée. Elle expose avec difficulté sa peur de tout ce qui peut menacer la vie : d’abord les maladies et, par dessus tout, le débordement éventuel du fleuve proche, alors que leur maison est en zone inondable. Leur fille, Lisa, a trois ans.

Son état phobo-dépressif s’est précipité après la suggestion de la remplaçante de son médecin : tous ces soucis de santé sont d’origine psychique. C’est alors que Guilaine prend conscience de la nécessité d’aller consulter un psy, mais elle en a grand peur. Elle est très mal et peut à peine parler, elle semble un oiseau déplumé, tombé du nid. Bien que ce paraisse nécessaire, il ne peut être question ni d’hospitalisation ni de médication. C’est l’identification projective qui lui permet de vivre le quotidien : elle projette dans son père et son mari tous les fantasmes négatifs. Elle affirme que c’est eux qui sont responsables de sa dépression. Une séance avec son compagnon va lui permettre de laisser celui-ci être père à sa manière, et non se comporter comme son double maman-au-masculin.

Elle n’est pas encore dans des représentations de mots pour ce qui la concerne : au début, bien qu’en contact, nous ne pouvions travailler qu’avec des squiggle. Que de séances pour qu’elle puisse prendre conscience qu’elle était prisonnière, et de la possessivité de sa mère et des angoisses de celle-ci. Ce ne sera que trois années plus tard, enceinte à nouveau, que Guilaine pourra se remémorer sa frayeur lors de la présence de sa mère à la maternité à la naissance de Lisa et énoncer en séance ce refoulé. Il lui était insupportable que Lisa soit « « prise » par sa grand-mère. Est-ce le sentiment de complétude d’un enfant en elle qui lui donne la possibilité de le retrouver et de le symboliser.

Elle ne s’était pas préparée à l’accouchement pour la naissance de Lisa n’ayant pas d’appréhension de celui-ci. Or ce moment de l’accouchement a fait effraction, traumatisme. Elle n’a pu l’intégrer dans son appareil psychique et ne pourra en parler, c’est son bébé qui fera pansement. Elle investit son angoisse permanente pour son enfant dans ce qui a pu paraître d’abord, tout naturellement, sa « préoccupation maternelle primaire ». Si elle ne craignait pas cet accouchement c’est qu’elle même n’avait en quelque sorte pas vécu de « castration ombilicale »[80], une partie d’elle n‘était pas née. Je fais l’hypothèse qu’après sa naissance son cordon a continué à saigner et refusé longtemps de se détacher.  Sa maman avait cessé son travail et l’a gardée à elle, niant la « fracture ontologique » qu’est la naissance humaine.[81]

C’est en se faisant porter par Lisa, son bébé, accrochée à elle que Guilaine avait pu tenir sans s’effondrer depuis son accouchement dont elle ne parlait jamais. Longtemps, Lisa la réveillait toutes les nuits, rassurant ainsi sa maman. Son entrée à l’école, s’est réalisée facilement, car grâce à la présence de son père Lisa avait eu accès au symbolique. Privée de la présence de sa fille, Guilaine a dû vivre sans protection, se plier aux usages du monde, échanger les mots de la vie sociale. Sortir du « faire-semblant ».

Alors, l’effondrement menace à nouveau. Guilaine cicatrise cet effondrement en se déprimant. Elle est envahie de fantasmes hypochondriaques. C’était à la maternité, que s’est profilée pour Guilaine la première manifestation de ce qu’elle n’avait pu vivre, enfant, le « matricide » qui permet l’auto-attribution du maternel. Mais c’était une émotion insupportable, comme une irruption du réel au travers de la béance laissée par l’accouchement. Je développe ci-dessous comment elle ne le retrouvera que plus tard

Jusque son entrée à l’école, c’est le bébé-Lisa qui a servi à boucher cette brèche. Bébé bouchon comme l’écrit Frances Tustin[82] à propos de la sculpture d’Henri Moore où le sein de la mère est un trou et la tête de l’enfant un bouchon. Le corps de la mère, triangle pubien, évoque bien son sexe. Sexe bouché, bouche du bas bouchée[83], Guilaine s’est refermée autour de son enfant, comme l’avait fait sa mère, annulant la fracture natale.

Delassus écrit  à propos du traumatisme de la naissance, ce qui devient une évidence, que celui-ci est réactualisé chez la femme qui accouche[84] :

« Où est donc le lieu du Traumatisme humain chez le nouveau-né, s’il en est un ? On ne peut se contenter d’évoquer une modification du milieu de vie, il faut plutôt déterminer où et comment serait atteint l’être humain natal (c’est-à-dire le fœtus devenant bébé). Il semble que l’on ne puisse pas hésiter: il est atteint justement dans son être, c’est-à-dire cette instance d’être, acquis pendant la vie prénatale, et dont l’actualisation est contrariée dès la venue au monde. On n’est pas détaché seulement d’un milieu, mais beaucoup plus, d’un état de milieu, conditionnant un état d’être, dont la structure désormais nous définit. [85] Pendant la vie intra utérine, dans notre cerveau s’est installé un second cerveau fait de la liaison des neurones libres en fonction de l’homogénéité prévalente.

L’homogénéité est devenue notre condition vitale. Elle était réalisée naturellement[86] avant la naissance, mais maintenant elle est mise à mal, mise en danger par nos conditions natales. D’une certaine manière la naissance ne nous a apporté que du malheur. Le niveau du traumatisme que nous cherchions se trouverait donc résulter d’une « fracture ontologique ».

L’homme, à la différence des animaux, est bâti sur une fracture de soi plus complexe qu’elle n’y paraît à première vue puisque les animaux sont très vite autonomes à la naissance.

Si Freud regrettait que nous soyons « bien trop peu renseignés sur la constitution psychique du nouveau-né », on peut cependant essayer de la caractériser../… En fait il y a une bataille : la structure d’être qui est devenue la nôtre, cette structure neurontologique, qui se maintient quoiqu’il en soit, impose que nous voulions la préserver tout en ignorant les effets de la naissance sur notre inconscient fondamental. En réalité, celui-ci a été modifié il est devenu « un inconscient traumatique ».

« Telle est la situation du nouveau-né humain qui ne s’en remettra que si la mère recolle les morceaux, et encore ».

Après trois années de travail assidu, avec aussi la participation à un travail en groupe, Guilaine se sent apaisée. C’est avec des squiggle qu’elle a pu commencer à associer au delà de la plainte. Cependant en venant à vélo à la séance, elle vérifie chaque fois le tableau journalier de la hauteur du fleuve. La peur d’engloutissement maternel est encore présente.

Au retour de vacances, elle annonce qu’elle porte un bébé, non conçu délibérément. C’est son corps, son psyché-soma qui lui révèle la cicatrisation de l’effondrement : elle peut porter un autre enfant. Jusqu’à présent, Camille n’avait pas besoin de contraception, puisqu’elle était psychiquement encore gravide. Avec son compagnon, ils décident d’accueillir ce bébé non prévu. Elle est très heureuse de cette promesse de vie en elle.

L’accompagnement haptonomique du couple à Parentèle, par une collègue, a représenté une autre approche psycho-thérapique pour Guilaine. Elle est devenue femme et mère d’un enfant conçu à deux. Elle accepte et demande le soutien du père. Celui-ci, bousculé par tous ces changements dans la place qui lui est faite, a été reçu par un analyste homme à l’association. Elle et moi continuons notre travail, mais c’est ce qu’elle découvre à Parentèle qui l’étonne, pendant cette période. Ce sera là le lieu des transformations.

Je reprends ce que je disais à propos de la non-transparence psychique. Pendant la grossesse de Guilaine, j’assurai un rôle de soutien-holding, Nous étions deux personnes distinctes non collées, au contraire de la vie siamoise qu’elle avait toujours vécue avec sa mère. Ma « rêverie maternelle[87]» permettra d’ « alphabétiser [88]» les éléments Béta qui surgissent. Suis-je, en quelque sorte, enceinte d’elle-bébé ? Elle me parle de ses découvertes à Parentèle entre son compagnon, elle et le bébé, avec la présence de ma collègue. Lisa ne pleure plus la nuit.

Dans cet accueil double se développent des transferts différents. A Parentèle, elle se fait mère d’un enfant distinct d’elle. Avec moi, elle peut laisser émerger du refoulé de la petite fille avec l’irruption imprévue du danger de sa trop gentille maman, qu’elle découvre mère-pieuvre. En séance, elle se revoit à la maternité à la naissance de Lisa, et ressent à nouveau l’effroi ressenti quand sa maman a « pris » son bébé dans ses bras. Effroi non ressenti avec la mère du papa. Elle décide : à sa naissance, son bébé n’ira pas dans les bras de sa grand-mère maternelle.

Ils retournent dans la même maternité qui permet des accouchements physiologiques. Pour cette naissance, ils ont accouché à trois. C’est à dire que Guilaine, soutenue par son compagnon et installée dans son giron, a pu s’ouvrir pour laisser leur enfant faire son chemin dans la filière maternelle, sans péridurale et ceci en souriant. Quand le bébé est ainsi accompagné, en contact avec sa mère et son père, il se fait naître et la mère pourra se faire mère plus aisément. Je leur rends visite à la maternité  et suis émerveillée. Ils rayonnent. Leurs deux enfants ont réellement une place d’enfant.

En vous présentant Guilaine, je n’ai abordé que ce qui se reliait au maternel. Bien sûr notre travail, comme pour Noémie et Geneviève et Yseut était bien plus large. Pour Guilaine, la conception de son deuxième enfant était une révélation d’un passage dans la vie, révélation qui s’est effectuée dans sa corporalité. C’est d’abord corporellement, pourrait-on suggérer « par le réel de son corps » qu’elle pu s’envisager être une mère qui pourra laisser son bébé se détacher le moment venu.

Avec le travail psychothérapique dans lequel, Guilaine a pu s’engager ainsi que l’accompagnement haptonomique du couple, son second enfant a été installé comme une personne distincte de sa mère. Lisa en a aussi bénéficié.

Ce que j’énonce là expose ce qui est maintenant une évidence, du fait d’une longue pratique d’accompagnements haptonomiques, avec de très nombreux couples j’ai constaté que le bébé in utero est rencontré comme la personne qu’il commence à être. Les sages-femmes ou puéricultrices de PMI, participant à Parentèle, à l’accompagnement de ces femmes en détresse s’étonnent avec joie, de l’élan que suscite la découverte du contact avec leur bébé. Il ne s’agit plus d’un ventre, d’une grossesse, d’un fardeau, mais de la tendresse avec un bébé. Si Winnicott l’avait connu, je suis sûre qu’il aurait été émerveillé de la possibilité d’interaction affective[89] (pas de la gymnastique ni du conditionnement), entre le père, la mère et le bébé. En se retrouvant à la séance suivante, la maman s’empresse de dire : quand c’est son papa qui pose sa main avec le bébé, il vient tout de suite se nicher. Winnicott écrit que le père protège la mère, ce qui est essentiel. Mais ce que le père fait en plus, il installe dès l’intra-utérin le bébé dans une triangulation.

Guilaine avait encore beaucoup à faire, y compris à accepter une médication, pour continuer son chemin[90], car c’est un long chemin de s’installer autrement dans la vie après avoir été indissociée de sa mère. Ce sera à l’entrée de son second enfant à l’école que Guilaine pourra mettre un terme à notre travail. Récemment, elle m’invite à une exposition de ses travaux : c’est une très jolie femme rayonnante qui m’accueille.

Transfert multi-référentiel et l’importance du père: Vous avez lu combien la difficulté à être mère, mère d’un enfant qu’on pourra laisser se détacher après avoir pu être dans la dévotion à son égard, est une des sources de la difficulté d’être au monde. Un environnement porteur de différentes équipes, médicales, psy et sociales, sera indispensable pour certaines. C’est pourquoi, j’ai tenu à préciser l’importance des transferts multiples pour accueillir et entourer chacun avec notre rôle personnel. Il a été nécessaire de travailler en proximité de façon, certes différente pour chacune, avec différents collègues de psychiatrie, infirmier(e)s, médecins ou psychologues, puéricultrices de PMI, éducateurs[91]. Si je n’ai jamais rencontré le médecin de Domitille, elle est venue avec son mari quand elle ne pouvait se tenir seule debout : son mari était présent. L’hospitalisation a été évitée.

Ce n’est qu’en arrivant à la fin de cet exposé, que j’insiste sur l’essentiel de la présence du père. Suivant la qualité de celle-ci, la femme sera aidée, ou non, à être la mère de leur enfant à tous les deux. Quand, il ne peut pas trouver pas sa place, ou ne le veut pas allant jusqu’au rejet, comme pour Geneviève, elle aura à se débrouiller seule. Car cet homme-père se trouve « interdit » de sa place par cet imprévu terrible : leur compagne ne sait pas être mère. Ils sont floués. Et leur propre mère alors, comment avait-elle été avec lui ? Pour le mari de Geneviève, papa de Merlin, sa vraie mère serait-elle sa maman à lui, Geneviève étant qu’un utérus, donc « mère-porteuse ». Ce père aurait-il, lui aussi, été quelque temps avec une absence de maman? Avec Merlin, il recommençait sa vie de bébé. Il ne lui pas été possible de travailler pour lui-même : il nous traitait de haut et ne s’occupait que de Merlin. Rappelons que Geneviève est allée seule à l’hôpital alors qu’elle était gravement mélancolique. Soutenons les pères, s’ils se laissent approcher, pour qu’ils puissent soutenir leur femme, la femme qu’ils aiment.

Ce pourrait être l’objet d’un autre travail.

Texte écrit établi en Août 2014.



[1] Jm Delassus écrit « fœtus »

[2] Dans notre civilisation de l’image, la maman est rassurée par la vision de la réalité de son bébé ce qui entraîne la composition agréable du bain amniotique et du sang placentaire du fait des hormones du bien-être.

[3] Plus de 10% des mères en souffrent

[4] la difficulté maternelle affecte 12 à 15 % des mères.

[5] Freud :Remémoration, répétition et perlaboration in La technique psychanalytique . 1994

[6] cf Bion

[7] L’Association Parentèle a pour but la sécurité du lien mère bébé, père, mère bébé. Les accueillants sont psychanalystes et formés à l’haptonomie. Le travail se fait en partenariat avec la pmi et les acteurs médico-sociaux qui parfois participent à la séance.

[8] 40 km.

[9] Cependant, il est rendu mutique par l’angoisse. S’il est à l’aise dans le social, il ne peut parler de ce qui est intime

[10] bien que certains « anti-dépresseurs » sont compatibles avec l’allaitement.

[12] . J’ai rencontré une jeune femme qui affirmait avec désinvolture qu’elle ne ressentait aucun sentiment pour son bébé, ni pour son compagnon, lui même indifférent à la gravité de ma situation. Malheureusement il s’agissait pour elle d’une entrée dans un processus psychotique qui s’est aggravé à la naissance de son deuxième enfant malgré ma présence assidue en collaboration avec la psychiatrie.

[13] La crante de l’effondrement et autres textes, D. Winnicott, éd. Payot

[14] le terme  « analysant » désigne la personne qui fait un travail de psychothérapie ou d’analyse, je le préfère au mot « patient ».

[15] Presses Universitaires de France

[16] On lira avec intérêt le livre de Jean-Piere Lehman, la clinique psychanlytique de Winnicott chez Erès.

[17]l’unité mère-bébé de St Cyr l’école Malheureusement cette unité a été démantelée en septembre 2013, malgré les nombreuses protestations.

[18] La plupart de ses ouvrages sont publiés chez Dunod

[19] JM Delassus, in Cahiers de Maternologie, n° 22 ; Pour en finir avec la dépression maternelle.

[20] Notion développée à partir de celle d’attachement et différente

[21] dans la clinique de Max Ploquin, il y avait 1% de césariennes, actuellement dans une clinique d’Orléans, outre les extractions nombreuses, c’est 25 % .

 

[22] D. Winnicott : Les souvenirs de la naissance, le traumatisme de la naissance et l’angoisse in PP